lundi 8 août 2011

Vendredi 8 août : pas facile de s'offrir


— Gilles, c’est Dan, le photographe de Haaretz.
Belle voix grave. La sensation d’intimité est renforcée par le tutoiement, seul mode d’interpellation en hébreu. Avant qu’il n’arrive, j’ai joué un sketch avec Anne-Sophie : le fantasme du beau photographe.
— Et s’il est aussi large que haut ?
Rires.
Dan arrive. Il déplace les meubles du salon jusqu’à trouver le cadre qui lui convient. Il me demande de m’asseoir sur un escabeau, shoote pendant dix minutes.
— ça ne va pas.
Il vire l’escabeau, intervertit deux tableaux, rapproche un coffre, me demande de m’asseoir, de me tourner, de bouger la tête. De temps en temps, il se moque de moi :
— Tu as le droit de sourire.
Piètre rictus puis à nouveau tête d’enterrement, mon expression la plus naturelle. Il me redemande de sourire et rebelotte. Il shoote pendant une heure. Se faire prendre en photo épuise alors que l’on ne fait rien que de s’offrir. S’offrir est épuisant.
Dan parti, je remonte dans la chambre.
— Il n’était pas aussi large que haut.
— J’ai bien vu.
— Tu as regardé ?
— Deux ou trois fois. Par la véranda, une vue plongeante. Tu étais complètement coincé.
La suite demain… 

dimanche 7 août 2011

Jeudi 7 août : la poétesse amoureuse

Aux archives, je surprends une conversation entre Melekh et Uri-Zvi. On est le 15 juillet 1954. Uri-Zvi vient de recevoir le prix Bialik. Melekh dit à Uri-Zvi qu’il a assisté à la remise du prix. Il lui écrit : "Ikh bin oykh geven in beys-oylem, j’étais aussi au cimetière". Nous étions à la même cérémonie dans les mêmes lieux, à cinquante-trois ans d’intervalle.

Je me suis plongé dans la correspondance de Rokhl à Melekh, de belles lettres d’amour d’une poétesse, très littéraires. Elles occupent trois boîtes d’archives. La première date de 1923, la dernière du début des années 1950. Au début, Melekh habite Varsovie, Rokhl est une bourgeoise de province mariée. Elle habite Przemysl, une ville moyenne de Galicie. Les lettres sont intéressantes à un autre titre : elles me permettent de suivre les différentes adresses de Melekh. Car il quitte la Pologne à partir de 1931, d’abord momentanément, puis définitivement en 1935. Paris, Hong-Kong, Harbin en Mantchourie, Singapour, Melbourne, Johannesburg, Buenos Aires, Santiago du Chili, Mexico, New York. En 1941, quand les soviétiques quittent la région à l’avancée des nazis, Rokhl s’enfuit de Przemysl vers l’intérieur de l’Union soviétique, écrit d’Ouzbekistan en 1943, de Moscou en 1945, de Lodz en 1946, de Stockholm en 1947. La correspondance s’arrête en 1948 car elle s’installe à Montréal où Melekh s’est fixé en 1941. À partir de ce moment, ils se sont fréquentés, des photos l’attestent, mais que se sont-ils dit ? La correspondance est épaisse, elle est manuscrite en yiddish, parfois en polonais (je ne pourrai pas lire ces passages), cela va me prendre du temps. Avrom, mon ancien professeur de l’université hébraïque, m’a indiqué ces lettres d’amour sur l’air de ne pas imaginer un roman sans amour. Je n’y avais pas pensé, mais il a sans doute raison. Confronté à cette question — comment parler de cet amour dans mon roman — je réalise que je me projette plus aisément dans l’amitié intense entre Uri-Zvi, Peretz et Melekh que dans un amour.

samedi 6 août 2011

Mercredi 6 août : émotions géographiques


Il est un livre que je recherche (mollement) depuis des années, que j’ai consulté il y a dix-sept ans à la Bibliothèque nationale de Jérusalem : le Livre du souvenir de Mogielnica, publié à Tel-Aviv en 1972 par les survivants originaires de cette bourgade de Pologne où mon grand-père maternel est né. En cherchant sur Internet, j’ai vu que l’ouvrage était consultable à l’association des Juifs originaires de Pologne, sise au 158 de la rue Dizengoff. Nous nous y rendons avec Anne-Sophie. Nous cherchons en vain l’association, sonnons au quatrième étage à l’association des Juifs originaires de Lodz. Une dame nous ouvre. Elle nous apprend que l’association des Juifs originaires de Pologne a été liquidée il y a quelques années. Nous repartons.
— Je ne suis pas surprise. Selon le site Internet, le secrétaire est mort il y a deux ou trois ans. À la lecture de sa biographie, il ressemblait à ces vieux ashkénazes atteints du syndrome du dernier des Mohicans.
À force de me voir m’escrimer à Paris dans les associations juives, Anne-Sophie repère aisément ces gens qui finissent par personnifier l’institution qu’ils dirigent, font le vide autour d’eux, n’assurent pas leur succession, de sorte que quand ils disparaissent, l’association s’évanouit avec eux.
— Mais pourquoi n’as-tu pas essayé d’en savoir plus ?
Anne-Sophie est ainsi : elle essaie de nouer un contact plus intime avec les gens, de les faire parler. Les flics finissent par déchirer les procès-verbaux qu’ils sont en train de lui dresser. Un jour, à un entretien d’embauche, elle a laissé le recruteur monologuer pendant une heure et demi sans ouvrir la bouche si ce n’est pour lui poser des questions sur lui.
— Il avait envie de parler de lui.
— Si tu n’as rien raconté sur toi, tu n’as aucune chance d’être prise.
Une semaine plus tard, il rappelait pour l’embaucher.

— Et si nous remontions ?
Quatrième étage, coup de sonnette. Anne-Sophie demande de son plus beau sourire si la dame détient des livres en yiddish, nous entrons, elle nous montre des rayonnages.
— Et que faites-vous de ces livres ?
— Rien. Vous pouvez les prendre si vous le souhaitez.

Nous repartons avec trente livres dont un annuaire des dynasties rabbiniques de Galicie en quatre tomes, que la Bibliothèque Medem ne possède pas encore. Après avoir expliqué ce qu’est cette bibliothèque, la dame nous remercie pour le travail que nous faisons.
— Merci pour ces livres.
— Quand on veut recevoir, il faut savoir donner.
Une autre petite dame, native de Lodz, rescapée du ghetto de la ville liquidé en 1944, nous dit :
— Mais vous n’êtes pas comme ces Français qui débarquent à Tel-Aviv au mois d’août et se promènent le ventre poilu sortant de la chemise. C’est terrible, ils rachètent tous les appartements, de sorte qu’en hiver, le quartier est mort.


L’après-midi, rendez-vous avec Benny, chez Mazarine.
— Un jour, la psychothérapeute de ma mère lui a dit : « ce que tu me racontes sur ton fils me laisse penser qu’il est homosexuel ». Ma mère n’est plus retournée voir la psy.
— Elle te l’a raconté ?
— Je l’ai su par l’une de mes sœurs. On ne parle jamais de ma vie sentimentale, mais je trouve la situation pesante à présent.
— Tu vas leur en parler ?
— Peut-être pas directement, mais un jour, cela sortira dans la conversation.

Il remarque sur l’écran de mon ordinateur la photo de mon fils aîné devant les Alpes suisses, prise à Verbier, dans le Valais. Il me demande si c’est en été ou en hiver. Je ris :
— En hiver, bien sûr ! Mon fils est en anorak de ski !
— Je ne suis pas habitué à ces paysages.
— Ce jour-là, devant ces sommets de plus de 3000 mètres se déroulant à 360° autour de moi, j’ai ressenti une de mes plus fortes émotions panoramiques. La fois précédente, c’était en haut du Mont Moïse, dans le Sinaï, en 1985.
Et après un instant :
— Tu vois, les promenades en montagne avec mon père l’été, c’est comme pour toi l’office du shabbath avec le tien : le besoin de fuir une situation étouffante.

Le soir, nous dînons avec la grande Cécile et Manuel, chez Suzanna dans le quartier de Neve-Tsedek. Je crains que le restaurant soit bondé de Français le ventre à l’air, mais on nous installe dans un coin de la terrasse, relativement isolé, à côté d’une table d’Israéliens.

vendredi 5 août 2011

Mardi 5 août : je vous parle d'un temps…


 La grande Cécile arrive aujourd’hui. Elle vouvoie Manuel, son amant. Pour me moquer d’eux, parfois, je dis :
— Manuel, reprendrez-vous du gâteau ?

Nous nous sommes connus le premier soir de notre intégration à L’ESSEC. Nous habitions des appartements contigus, elle fille de la grande bourgeoise catholique de la capitale, moi petit provincial de la petite bourgeoise métissée. Nous avons été très amis pendant nos études. Nous aimions la littérature. Après la sortie de l’École, nous nous sommes perdus de vue et dix ans plus tard, elle a cherché mon nom dans l’annuaire et a appelé. Entre-temps, j’avais commencé à écrire. Elle avait publié deux romans. La littérature a facilité les retrouvailles. Avant la publication de mon premier roman, elle m’a fait comprendre pourquoi mon manuscrit précédent n’était pas publiable, et j’ai saisi, grâce à sa bienveillance, ce que signifiait ce mot : écrire. Depuis, nous nous voyons, nous écrivons, nous nous soutenons. Mais notre histoire fondatrice se situe à la fin de notre première année d’école. Cécile m’avait proposé d’effectuer notre stage ouvrier dans un kibboutz. C’est elle qui m’a amené la première fois dans ce pays qui m’est rentré dans la chair. Nous étions partis avec une de ses amies d’enfance et un autre garçon de l’ESSEC, un drôle de type. Les trois grands bourgeois parisiens ont regardé le pays avec leurs lunettes de touristes, Cécile n’a pas ménagé ses critiques, souvent justifiées, et Jean-René ses remarques consternantes (je me souviens que le dernier jour, après avoir été mangé par les moustiques pendant tout le mois, il avait dit : « avant de partir, je tuerai un Juif et un moustique »). Et moi, j’étais dans l’émotion de la découverte de ce pays qui ne m’était pas totalement étranger, quelque chose de violent remontait de mon insconscient, mon subconscient, mes gènes, comment dire ? Et ces trois-là ont fonctionné en contraste : je me suis senti juif parmi eux. C’était le début du chemin qui ne s’est pas arrêté depuis.
Nous sommes partis quelques semaines après le déclenchement par Menahem Begin de la Guerre du Liban. Mon père s’opposait à mon départ sur l’air de « on ne va pas faire du tourisme dans un pays en guerre ». Je me suis obstiné. J’avais rendez-vous avec Cécile au buffet de la gare de Lausanne pour prendre le train pour Brindisi puis le bateau pour la Grèce et Israël. Mes parents m’ont amené à Evian. Mon père m’a avoué plus tard qu’en me voyant m’éloigner sur les eaux du Léman, après trois semaines de joute sur l’air de partira-partira pas, il s’est dit : « Mon Dieu, si tu l’attires dans ton pays, c’est bien pour quelque chose ».
Vingt-six ans et treize livres (sept pour elle et six pour moi) plus tard, Cécile débarque avec son compagnon ashkénaze.

jeudi 4 août 2011

Lundi 4 août : sous les avions, la terrasse


Visite matinale à la librairie-bibliothèque Y. L. Peretz, ou plutôt ce qu’il en reste : un vieux monsieur assure une permanence quatre fois par semaine.
— L’institution est en liquidation. Les grands ont eu raison des petits.
Deux personnes assoiffées de pouvoir se font un procès pour ses murs rue Brenner, en plein cœur de Tel-Aviv et se fichent bien des livres. Je fouille et repère une vingtaine d’ouvrages que nous n’avons peut-être pas encore à la Bibliothèque Medem. À mon retour à la maison, je consulte notre catalogue en ligne : douze semblent manquer à nos collections. Bonne pioche. Le métier de bibliothécaire est parfait pour les obsessionnels : on peut passer sa vie à viser l’exhaustivité.

Dîner à la maison, sur la terrasse : Dory et Moshik, Aviad et Jonathan. J’entends parler de politique pour la deuxième fois. Aviad nous parle de lois votées récemment. Sur la légitime défense : on a le droit d’utiliser une arme à feu si quelqu’un attente à vos biens. Par exemple, si on essaie de vous voler l’auto-radio de votre voiture. Aviad de commenter :
— Évidemment, on ne tirera que si l’agresseur est arabe, car on aura peur.
Sur la famille : un/e Arabe israélien/ne n’a pas le droit d’épouser un/e Arabe des territoires. Enfin, il a le droit mais ils ne pourront vivre ensemble en Israël et le conjoint des territoires ne pourra prétendre à la nationalité israélienne.
— Bien entendu, si je souhaite épouser une Guatémaltèque ou une Islandaise, cela ne pose aucun problème.

Scène saisie par Yonathan chez un de ses anciens employeurs. Un jour, une personnalité connue, ancien membre de la Knesseth, du nom de Reichmann, appelle le patron du cabinet. En son absence, il demande à être rappelé. Lorsque son patron revient, la secrétaire lui dit :
— Eichmann a téléphoné pour vous.
Le patron, éberlué, demande :
— Lequel, Adolph ?
Et la secrétaire de répliquer :
— Je ne sais pas, je n’ai pas noté son prénom.

Retour sur ma traduction du poème de Dory. Nous reparlons des e muets. Dory en connaît un rayon en poésie.
Pendant la soirée, alors que les enfants sont scotchés à la télévision française à la découverte de la Boîte à musique, une émission de musique classique, des dizaines d’avions passent sur nos têtes, nous sommes au-dessous du couloir aérien qui mène à l’aéroport Ben-Gourion. Yonathan dit qu’aujourd’hui, 50 000 touristes français sont arrivés.

En fin de soirée, le voisin de l'autre côté de la rue nous fait un show. Il se promène dans sa cuisine. Il exhibe un superbe torse musclé. La baie vitrée le coupe exactement à la ceinture, de sorte que l'on ignore s'il est totalement ou seulement torse nu. Autour de notre table, tout le monde se retourne et donne son avis.

mercredi 3 août 2011

Dimanche 3 août : rencontre avec Sutzkever



Cher Dory,
Bon, je me lance et t’envoie une proposition de traduction de ton Pgisha im Sutzkever.

Rencontre avec Sutzkever
                                             Umdoik bistu, ikh — dervayl umdortn.
                                             Tu n’es pas d’ici — et moi pas encore de là-bas.
                                             Avrom Sutzkever 


Pour la deuxième fois, je rencontre Sutzkever.
La colombe de l’Esprit s’ébroue de toute son âme
Dans les bulles du soda. D’où viens-tu Sutzkever ?
D’un lieu que j’ai rimé : les lendemains qui brament.

Pour la deuxième fois, je rencontre un esprit
Drapé de toile Emery. D’où viens-tu Sutzkever ?
Du silence du volcan. La colombe blanchit
Depuis presque cent ans, son regard vient d’ailleurs.

Pour la deuxième fois ? Plutôt : une nouvelle fois.
Car hier seulement, nous avons fait surgir
Les poissons du Niemen ; des gitans noirs de poie
Lisaient dans le cristal l’obscur de mon désir.

Hier à peine sortaient les partisans du bois,
Forts d’avoir tenu tête à la gravitation.
Depuis nous nous lançons dans les airs lui et moi,
Créatures ailées sans maître ni raison.

Enivrés de soda, de mots à étourdir,
Ce soir, à Tel-Aviv, vieux de presque cent ans.
D’où viens-tu Sutzkever ? — Du poème à venir.
Combats le temps, écris : c’est ton tour à présent.



Comme je t’ai dit, je trouve ce poème magnifique et ne suis pas certain que la traduction soit à la hauteur.
J’ai juste une remarque à propos du verbe « bramer ». Il renvoie dans mon esprit à un poème que tous les enfants de France ont appris à l'école mais qui n’est pas forcément très connu dans les milieux académiques :

La biche
La biche brame au clair de lune
Et pleure à se fondre les yeux :
Son petit faon délicieux
A disparu dans la nuit brune.

Pour raconter son infortune
À la forêt de ses aïeux,
La biche brame au clair de lune
Et pleure à se fondre les yeux.

Mais aucune réponse, aucune,
À ses longs appels anxieux !
Et, le cou tendu vers les cieux,
Folle d’amour et de rancune.
La biche brame au clair de lune.

Si ces « lendemains qui brament » ne te plaisent pas, j’ai une proposition alternative avec cœur/pleurent qui a le défaut de proposer la même rime en « eur » pour tous les vers de la strophe.

En tout cas, je te remercie de ce poème qui m’a permis de passer quelques jours enlisé jusqu'aux oreilles dans la langue française et la langue hébraïque.
Gilles


Cher Gilles, 
J’ai lu ta traduction avec admiration, et je la trouve absolument brillante. À la première lecture, ton emploi très libre de l'alexandrin (c’est-à-dire, des alexandrins faits « pour l’oreille », se constituant sur la prononciation de facto en se passant des règles classiques — e muet etc.) m’a surpris. Mais je m’y suis accommodé par la suite et j’ai fini par adhérer à ce choix. 
Je suis très respectueux de tes intuitions linguistiques et très admiratif des choix que tu as faits et des audaces que tu as prises dans cette traduction. Je n’ai donc aucune envie de proposer des solutions alternatives à des mots ou à des tournures que tu as employées. Une traduction poétique — de ma propre expérience je ne le sais que trop bien — est toujours, en fin de compte, une version très personnelle du poème d’origine (c’est pourquoi j’ai toujours préféré traduire les auteurs morts ; c’est décidément plus commode). En tout cas, je ne crois pas que, étant l’auteur de ce poème, je sois meilleur juge de sa traduction qu’un lecteur attentif quelconque.
Je te remercie de ce cadeau que tu m’as offert. C'est pour moi une expérience toute à fait nouvelle et surtout très émouvant.

PS
Le verbe bramer m’a beaucoup plu dans ce contexte. Il m’a fait d'ailleurs penser à Automne Malade d’Apollinaire (Aux lisières lointaines / Les cerfs ont bramé) plutôt qu’à la pauvre biche de la chanson, mais c’est certainement dû au fait que je n’ai eu vent des bramements de cerfs et de biches qu’à un âge où l’on ne joue plus à chat perché.

En fin d’après-midi, rendez-vous au café Hillel avec un jeune Suédois un peu dingue : il collectionne les livres en yiddish et fait une razzia dans le pays à la faveur de ses vacances. Je lui offre un exemplaire de Gilgulim, il est tout heureux. Il m’a dit qu’il a trouvé plein de choses à la librairie-bibliothèque Y. L. Peretz, je décide d’aller voir demain, elle est toute proche de mon domicile actuel.

mardi 2 août 2011

Samedi 2 août : ça ne prévient pas, ça arrive…

J’ai l’air insouciant ce matin, mais je me réveille avec une boule dans la gorge, comme presque tous les samedis matins de ma vie. Pourquoi le week-end me fait-il si peur ? Quel enfermement est-ce que je crains ?


Dory me propose de publier une partie de mon journal de Tel-Aviv dans le prochain numéro de Ho !, sa revue littéraire. D’ici fin août, je dois choisir des extraits qu’il traduira en hébreu. Le choix ne sera pas le même que pour le lecteur français, les Tel-aviviens n’ont que faire d’une visite du cimetière de la rue Trumpeldor ou l’histoire de la bibliothèque Shaar Tsion.

lundi 1 août 2011

Vendredi 1er août : quels sont ces supersoniques qui sifflent sur nos têtes ?

 Fête fédérale helvétique. J’ai souhaité bonne fête à Anne-Sophie, elle a ri. Depuis qu’elle est arrivée, elle lève le nez chaque fois qu’un avion traverse le ciel de Tel-Aviv, avant d’atterrir à l’aéroport Ben-Gourion, à quinze kilomètres d’ici (j’ai appris un néologisme : on ne se rend plus à l’aéroport Ben-Gourion mais au Natbag, acronyme de Namal Teufa Ben Gurion). Les avions passent juste au-dessus de notre terrasse. En regardant bien, on reconnaît le nom de la compagnie. Aujourd’hui, à deux heures et demi, Anne-Sophie s’est levée de la sieste pour regarder passer l’avion d’Al Italia. J’étais surpris. Elle m’a répondu : nous sommes arrivés de Rome avec celui-ci, il y a tout juste deux semaines.


Cher Gilles,
Je ne sais pas si le pire est passé pour moi, mais il y a quelques semaines, je vivais très mal les premiers commentaires des lecteurs, libraires et critiques. Tout le paradoxe du désir d’être publié : dès le moment où ce texte si intime est devenu une chose publique, je me suis senti complètement exposé (et ce n’était pas une nudité agréable). Maintenant, j’arrive mieux à accepter qu’on pourra aussi dire des idioties sur le livre, le rabaisser, ou l’aimer pour des raisons que je ne comprendrais pas. Valérie Zenatti a comparé le roman à Silberman d’André Gide, que je n’ai pas lu... donc maintenant je me sens obligé d'aller voir ce que c’est.
Mais tu connais tout ça...
Je pense beaucoup à toi, et j’espère que l’ambiance est plus apaisée et réellement détendante maintenant.
Je t’embrasse,


Cher Jean,
L’ambiance ici est très apaisée même si tout est un peu en suspens.
Je comprends tes souffrances avec tes Bains de Kiraly, le métier d’écrivain est une galère. Souviens-toi de mon sac en toile de chez Loft : Art is a dirty job but somebody's got to do it.
C’est bien de pouvoir s’écrire ainsi,
 Je t’embrasse,
Gilles

Dîner chez Rami à Mevassereth Sion. Nous passons devant chez Aharon Appelfeld, son voisin. Cette visite sera pour un autre jour. Dîner chaleureux : la famille dans sa version la plus agréable. On ne sait pas quelle langue parler anglais, français, hébreu, on mélange. Retour en taxi collectif à Tel-Aviv vers 23h00. Dans le taxi, sensation de connivence avec les autres passagers. Une jeune femme était avec nous à l’aller.
La suite demain…

dimanche 31 juillet 2011

Jeudi 31 juillet : sous son aile, que peut-il arriver ?

Appel de Rami, un cousin lointain mais proche par le cœur. Notre lien remonte à la Pologne, Nowe Miasto nad Pilica, une petite bourgade entre Lodz et Varsovie, qui existe toujours mais sans notre famille. Nous l’avons reçue en partage. Rami est comme un grand frère. Je l'ai rencontré pour la première fois dans les années 1970, il était de passage en France et avait participé au repas de la sortie de Yom-Kippour chez ma tante. J'ai gardé un très vague souvenir de cette rencontre, il parlait à peine le français, je ne parlais pas l'hébreu, et à l'époque, Israël ne m'intéressait pour ainsi dire pas, je ne m'autorisais pas encore.
Notre vrai rencontre date du temps où j'étais coopérant à Jérusalem. Il habitait Haïfa, il vivait avec une Française, son français s'était amélioré et je commençais à pas trop mal me débrouiller en hébreu. C'est là qu'il m'a pris sous son aile. Nos échanges étaient moins retenus qu’avec mon propre frère. Il était très protecteur avec moi, il m'appelait souvent pour savoir si tout allait bien, je venais le voir à Haïfa. Ensuite, il a déménagé à Jérusalem, nous nous sommes vus encore plus. Et quand je suis retourné un an à Jérusalem, pour commencer ma thèse de littérature yiddish, au moment de la première guerre du Golfe, nous nous sommes beaucoup vus.
Il est toujours aussi protecteur avec moi. Je l’aime aussi pour ça. Souvent j’ai dit que ce dont je rêvais dans la vie, c’était que mon grand frère me prenne dans ses bras. Rami me protège, m’enveloppe.

samedi 30 juillet 2011

Mercredi 30 juillet : le journaliste entre deux mondes


De temps en temps, dans les rues de Tel-Aviv, on voit passer une charrette tirée par un cheval : les chiffonniers arabes de Yafo vident une cave, récupèrent un vieux sommier. Sur le trottoir de la même rue, dans un café, des jeunes gens sirotent une boisson devant leur ordinateur portable. J’ai lu dans un guide que Tel-Aviv était une des dix villes du monde les plus en pointe dans le domaine des nouvelles technologies. Un café qui ne proposerait pas le wifi en libre accès serait certain de faire faillite. Où ces chevaux dorment-ils, dans quelle arrière-cour des quartiers pauvres de Yafo. Autre curiosité : comme les vitriers ambulants de Paris crient « vitrier » pour prévenir les clients potentiels, les chiffonniers arabes s’exclament « Altizakhène ». Il s’agit d’un mot yiddish que leurs ancêtres utilisaient au XIXe siècle : alte zakhn, vieilles choses. Mais le mot est entré dans la langue hébraïque, il a subi au passage une altération de l’accent tonique et nombre d’Israéliens seraient incapables de dire d’où il vient.

Nouveau rendez-vous avec Benny. Nous commentons sa traduction de ma nouvelle. Comment rendre le charme proustien de la chute : du côté des jeunes filles à la recherche de l’amour ? Impossible, car les traductions des titres de Proust ne sont pas littérales en hébreu. Vient ensuite l’interview. Benny me pose des questions sur mon rapport aux langues, mes sensations d’écrivain français à Tel-Aviv. Puis nous parlons de lui. Il ressemble à bon nombre de jeunes intellectuels de la ville : brun, un peu dégarni donc les cheveux coupés ras, circulant à vélo, habitant à proximité immédiate du boulevard Rothschild. Mais contrairement à nombre d’entre eux, on sent chez lui un décalage. Cela vient-il de son histoire ? Quand il était enfant, il habitait Tel-Aviv mais depuis, ses parents ont déménagé à Bnei-Brak, la banlieue ultra-orthodoxe où les synagogues, les yeshivoth et autres lieux d’enseignement de la Torah s’alignent le long des trottoirs, lieux d’étude de toutes sortes de cours hassidiques, Bratslav, Lubavitch, Satmar, Bobov, Karlin, et surtout yeshivot lituaniennes, dirigées par les tenants du judaïsme rabbinique traditionnel qui se sont violemment opposées au hassidisme dès son avènement au XVIIIe siècle. Benny m’a envoyé une photo de sa mère : elle porte perruque. Ses sœurs ont respectivement neuf et onze enfants. Benny vit avec un garçon, écrit des nouvelles et travaille dans le journal israélien considéré comme le représentant de la gauche intellectuelle. Jusque-là, la prouesse n’est pas si grande. Car contrairement aux idées reçues qui veulent que les milieux orthodoxes soient hermétiquement fermés, ceux qui en sortent, garçons ou filles, ne sont pas rares. Mais il est moins fréquent qu’ils parviennent à conserver des relations proches avec leur famille. Ces milieux ont perpétué la société juive traditionnelle, celle des petites bourgades juives d’Europe orientale et des mellahs d’Afrique du Nord, qui tenaient par la force du collectif : pour ne pas s’évanouir parmi les Gentils, il fallait se serrer les uns contre les autres. La cohésion du groupe assure la pérennité de la tribu, comme dans toute minorité. Celui qui montre le désir de sortir risque l’exclusion, et c’est ce qui arrive souvent à ces jeunes avides du grand monde : ils courent le risque de perdre tout lien avec leurs proches. Benny a trouvé une autre voie. Il passe un shabbath sur deux à Bnei-Brak dans sa famille. Il s’y rend à bicyclette, un trajet d’une vingtaine de minutes qui est comme franchir le Rubicon. On passe de la ville alanguie en bord de mer à l’océan du Talmud. Le samedi soir, après la cérémonie qui sépare le jour sacré des jours profanes, Benny enfourche sa bicyclette et s’en retourne à sa vie d’intellectuel tel-avivien. Il me dit qu’il m’emmènera un jour visiter la synagogue de son enfance, un peu délaissée, du côté de la rue Gordon.