vendredi 5 août 2011

Mardi 5 août : je vous parle d'un temps…


 La grande Cécile arrive aujourd’hui. Elle vouvoie Manuel, son amant. Pour me moquer d’eux, parfois, je dis :
— Manuel, reprendrez-vous du gâteau ?

Nous nous sommes connus le premier soir de notre intégration à L’ESSEC. Nous habitions des appartements contigus, elle fille de la grande bourgeoise catholique de la capitale, moi petit provincial de la petite bourgeoise métissée. Nous avons été très amis pendant nos études. Nous aimions la littérature. Après la sortie de l’École, nous nous sommes perdus de vue et dix ans plus tard, elle a cherché mon nom dans l’annuaire et a appelé. Entre-temps, j’avais commencé à écrire. Elle avait publié deux romans. La littérature a facilité les retrouvailles. Avant la publication de mon premier roman, elle m’a fait comprendre pourquoi mon manuscrit précédent n’était pas publiable, et j’ai saisi, grâce à sa bienveillance, ce que signifiait ce mot : écrire. Depuis, nous nous voyons, nous écrivons, nous nous soutenons. Mais notre histoire fondatrice se situe à la fin de notre première année d’école. Cécile m’avait proposé d’effectuer notre stage ouvrier dans un kibboutz. C’est elle qui m’a amené la première fois dans ce pays qui m’est rentré dans la chair. Nous étions partis avec une de ses amies d’enfance et un autre garçon de l’ESSEC, un drôle de type. Les trois grands bourgeois parisiens ont regardé le pays avec leurs lunettes de touristes, Cécile n’a pas ménagé ses critiques, souvent justifiées, et Jean-René ses remarques consternantes (je me souviens que le dernier jour, après avoir été mangé par les moustiques pendant tout le mois, il avait dit : « avant de partir, je tuerai un Juif et un moustique »). Et moi, j’étais dans l’émotion de la découverte de ce pays qui ne m’était pas totalement étranger, quelque chose de violent remontait de mon insconscient, mon subconscient, mes gènes, comment dire ? Et ces trois-là ont fonctionné en contraste : je me suis senti juif parmi eux. C’était le début du chemin qui ne s’est pas arrêté depuis.
Nous sommes partis quelques semaines après le déclenchement par Menahem Begin de la Guerre du Liban. Mon père s’opposait à mon départ sur l’air de « on ne va pas faire du tourisme dans un pays en guerre ». Je me suis obstiné. J’avais rendez-vous avec Cécile au buffet de la gare de Lausanne pour prendre le train pour Brindisi puis le bateau pour la Grèce et Israël. Mes parents m’ont amené à Evian. Mon père m’a avoué plus tard qu’en me voyant m’éloigner sur les eaux du Léman, après trois semaines de joute sur l’air de partira-partira pas, il s’est dit : « Mon Dieu, si tu l’attires dans ton pays, c’est bien pour quelque chose ».
Vingt-six ans et treize livres (sept pour elle et six pour moi) plus tard, Cécile débarque avec son compagnon ashkénaze.

jeudi 4 août 2011

Lundi 4 août : sous les avions, la terrasse


Visite matinale à la librairie-bibliothèque Y. L. Peretz, ou plutôt ce qu’il en reste : un vieux monsieur assure une permanence quatre fois par semaine.
— L’institution est en liquidation. Les grands ont eu raison des petits.
Deux personnes assoiffées de pouvoir se font un procès pour ses murs rue Brenner, en plein cœur de Tel-Aviv et se fichent bien des livres. Je fouille et repère une vingtaine d’ouvrages que nous n’avons peut-être pas encore à la Bibliothèque Medem. À mon retour à la maison, je consulte notre catalogue en ligne : douze semblent manquer à nos collections. Bonne pioche. Le métier de bibliothécaire est parfait pour les obsessionnels : on peut passer sa vie à viser l’exhaustivité.

Dîner à la maison, sur la terrasse : Dory et Moshik, Aviad et Jonathan. J’entends parler de politique pour la deuxième fois. Aviad nous parle de lois votées récemment. Sur la légitime défense : on a le droit d’utiliser une arme à feu si quelqu’un attente à vos biens. Par exemple, si on essaie de vous voler l’auto-radio de votre voiture. Aviad de commenter :
— Évidemment, on ne tirera que si l’agresseur est arabe, car on aura peur.
Sur la famille : un/e Arabe israélien/ne n’a pas le droit d’épouser un/e Arabe des territoires. Enfin, il a le droit mais ils ne pourront vivre ensemble en Israël et le conjoint des territoires ne pourra prétendre à la nationalité israélienne.
— Bien entendu, si je souhaite épouser une Guatémaltèque ou une Islandaise, cela ne pose aucun problème.

Scène saisie par Yonathan chez un de ses anciens employeurs. Un jour, une personnalité connue, ancien membre de la Knesseth, du nom de Reichmann, appelle le patron du cabinet. En son absence, il demande à être rappelé. Lorsque son patron revient, la secrétaire lui dit :
— Eichmann a téléphoné pour vous.
Le patron, éberlué, demande :
— Lequel, Adolph ?
Et la secrétaire de répliquer :
— Je ne sais pas, je n’ai pas noté son prénom.

Retour sur ma traduction du poème de Dory. Nous reparlons des e muets. Dory en connaît un rayon en poésie.
Pendant la soirée, alors que les enfants sont scotchés à la télévision française à la découverte de la Boîte à musique, une émission de musique classique, des dizaines d’avions passent sur nos têtes, nous sommes au-dessous du couloir aérien qui mène à l’aéroport Ben-Gourion. Yonathan dit qu’aujourd’hui, 50 000 touristes français sont arrivés.

En fin de soirée, le voisin de l'autre côté de la rue nous fait un show. Il se promène dans sa cuisine. Il exhibe un superbe torse musclé. La baie vitrée le coupe exactement à la ceinture, de sorte que l'on ignore s'il est totalement ou seulement torse nu. Autour de notre table, tout le monde se retourne et donne son avis.

mercredi 3 août 2011

Dimanche 3 août : rencontre avec Sutzkever



Cher Dory,
Bon, je me lance et t’envoie une proposition de traduction de ton Pgisha im Sutzkever.

Rencontre avec Sutzkever
                                             Umdoik bistu, ikh — dervayl umdortn.
                                             Tu n’es pas d’ici — et moi pas encore de là-bas.
                                             Avrom Sutzkever 


Pour la deuxième fois, je rencontre Sutzkever.
La colombe de l’Esprit s’ébroue de toute son âme
Dans les bulles du soda. D’où viens-tu Sutzkever ?
D’un lieu que j’ai rimé : les lendemains qui brament.

Pour la deuxième fois, je rencontre un esprit
Drapé de toile Emery. D’où viens-tu Sutzkever ?
Du silence du volcan. La colombe blanchit
Depuis presque cent ans, son regard vient d’ailleurs.

Pour la deuxième fois ? Plutôt : une nouvelle fois.
Car hier seulement, nous avons fait surgir
Les poissons du Niemen ; des gitans noirs de poie
Lisaient dans le cristal l’obscur de mon désir.

Hier à peine sortaient les partisans du bois,
Forts d’avoir tenu tête à la gravitation.
Depuis nous nous lançons dans les airs lui et moi,
Créatures ailées sans maître ni raison.

Enivrés de soda, de mots à étourdir,
Ce soir, à Tel-Aviv, vieux de presque cent ans.
D’où viens-tu Sutzkever ? — Du poème à venir.
Combats le temps, écris : c’est ton tour à présent.



Comme je t’ai dit, je trouve ce poème magnifique et ne suis pas certain que la traduction soit à la hauteur.
J’ai juste une remarque à propos du verbe « bramer ». Il renvoie dans mon esprit à un poème que tous les enfants de France ont appris à l'école mais qui n’est pas forcément très connu dans les milieux académiques :

La biche
La biche brame au clair de lune
Et pleure à se fondre les yeux :
Son petit faon délicieux
A disparu dans la nuit brune.

Pour raconter son infortune
À la forêt de ses aïeux,
La biche brame au clair de lune
Et pleure à se fondre les yeux.

Mais aucune réponse, aucune,
À ses longs appels anxieux !
Et, le cou tendu vers les cieux,
Folle d’amour et de rancune.
La biche brame au clair de lune.

Si ces « lendemains qui brament » ne te plaisent pas, j’ai une proposition alternative avec cœur/pleurent qui a le défaut de proposer la même rime en « eur » pour tous les vers de la strophe.

En tout cas, je te remercie de ce poème qui m’a permis de passer quelques jours enlisé jusqu'aux oreilles dans la langue française et la langue hébraïque.
Gilles


Cher Gilles, 
J’ai lu ta traduction avec admiration, et je la trouve absolument brillante. À la première lecture, ton emploi très libre de l'alexandrin (c’est-à-dire, des alexandrins faits « pour l’oreille », se constituant sur la prononciation de facto en se passant des règles classiques — e muet etc.) m’a surpris. Mais je m’y suis accommodé par la suite et j’ai fini par adhérer à ce choix. 
Je suis très respectueux de tes intuitions linguistiques et très admiratif des choix que tu as faits et des audaces que tu as prises dans cette traduction. Je n’ai donc aucune envie de proposer des solutions alternatives à des mots ou à des tournures que tu as employées. Une traduction poétique — de ma propre expérience je ne le sais que trop bien — est toujours, en fin de compte, une version très personnelle du poème d’origine (c’est pourquoi j’ai toujours préféré traduire les auteurs morts ; c’est décidément plus commode). En tout cas, je ne crois pas que, étant l’auteur de ce poème, je sois meilleur juge de sa traduction qu’un lecteur attentif quelconque.
Je te remercie de ce cadeau que tu m’as offert. C'est pour moi une expérience toute à fait nouvelle et surtout très émouvant.

PS
Le verbe bramer m’a beaucoup plu dans ce contexte. Il m’a fait d'ailleurs penser à Automne Malade d’Apollinaire (Aux lisières lointaines / Les cerfs ont bramé) plutôt qu’à la pauvre biche de la chanson, mais c’est certainement dû au fait que je n’ai eu vent des bramements de cerfs et de biches qu’à un âge où l’on ne joue plus à chat perché.

En fin d’après-midi, rendez-vous au café Hillel avec un jeune Suédois un peu dingue : il collectionne les livres en yiddish et fait une razzia dans le pays à la faveur de ses vacances. Je lui offre un exemplaire de Gilgulim, il est tout heureux. Il m’a dit qu’il a trouvé plein de choses à la librairie-bibliothèque Y. L. Peretz, je décide d’aller voir demain, elle est toute proche de mon domicile actuel.

mardi 2 août 2011

Samedi 2 août : ça ne prévient pas, ça arrive…

J’ai l’air insouciant ce matin, mais je me réveille avec une boule dans la gorge, comme presque tous les samedis matins de ma vie. Pourquoi le week-end me fait-il si peur ? Quel enfermement est-ce que je crains ?


Dory me propose de publier une partie de mon journal de Tel-Aviv dans le prochain numéro de Ho !, sa revue littéraire. D’ici fin août, je dois choisir des extraits qu’il traduira en hébreu. Le choix ne sera pas le même que pour le lecteur français, les Tel-aviviens n’ont que faire d’une visite du cimetière de la rue Trumpeldor ou l’histoire de la bibliothèque Shaar Tsion.

lundi 1 août 2011

Vendredi 1er août : quels sont ces supersoniques qui sifflent sur nos têtes ?

 Fête fédérale helvétique. J’ai souhaité bonne fête à Anne-Sophie, elle a ri. Depuis qu’elle est arrivée, elle lève le nez chaque fois qu’un avion traverse le ciel de Tel-Aviv, avant d’atterrir à l’aéroport Ben-Gourion, à quinze kilomètres d’ici (j’ai appris un néologisme : on ne se rend plus à l’aéroport Ben-Gourion mais au Natbag, acronyme de Namal Teufa Ben Gurion). Les avions passent juste au-dessus de notre terrasse. En regardant bien, on reconnaît le nom de la compagnie. Aujourd’hui, à deux heures et demi, Anne-Sophie s’est levée de la sieste pour regarder passer l’avion d’Al Italia. J’étais surpris. Elle m’a répondu : nous sommes arrivés de Rome avec celui-ci, il y a tout juste deux semaines.


Cher Gilles,
Je ne sais pas si le pire est passé pour moi, mais il y a quelques semaines, je vivais très mal les premiers commentaires des lecteurs, libraires et critiques. Tout le paradoxe du désir d’être publié : dès le moment où ce texte si intime est devenu une chose publique, je me suis senti complètement exposé (et ce n’était pas une nudité agréable). Maintenant, j’arrive mieux à accepter qu’on pourra aussi dire des idioties sur le livre, le rabaisser, ou l’aimer pour des raisons que je ne comprendrais pas. Valérie Zenatti a comparé le roman à Silberman d’André Gide, que je n’ai pas lu... donc maintenant je me sens obligé d'aller voir ce que c’est.
Mais tu connais tout ça...
Je pense beaucoup à toi, et j’espère que l’ambiance est plus apaisée et réellement détendante maintenant.
Je t’embrasse,


Cher Jean,
L’ambiance ici est très apaisée même si tout est un peu en suspens.
Je comprends tes souffrances avec tes Bains de Kiraly, le métier d’écrivain est une galère. Souviens-toi de mon sac en toile de chez Loft : Art is a dirty job but somebody's got to do it.
C’est bien de pouvoir s’écrire ainsi,
 Je t’embrasse,
Gilles

Dîner chez Rami à Mevassereth Sion. Nous passons devant chez Aharon Appelfeld, son voisin. Cette visite sera pour un autre jour. Dîner chaleureux : la famille dans sa version la plus agréable. On ne sait pas quelle langue parler anglais, français, hébreu, on mélange. Retour en taxi collectif à Tel-Aviv vers 23h00. Dans le taxi, sensation de connivence avec les autres passagers. Une jeune femme était avec nous à l’aller.
La suite demain…

dimanche 31 juillet 2011

Jeudi 31 juillet : sous son aile, que peut-il arriver ?

Appel de Rami, un cousin lointain mais proche par le cœur. Notre lien remonte à la Pologne, Nowe Miasto nad Pilica, une petite bourgade entre Lodz et Varsovie, qui existe toujours mais sans notre famille. Nous l’avons reçue en partage. Rami est comme un grand frère. Je l'ai rencontré pour la première fois dans les années 1970, il était de passage en France et avait participé au repas de la sortie de Yom-Kippour chez ma tante. J'ai gardé un très vague souvenir de cette rencontre, il parlait à peine le français, je ne parlais pas l'hébreu, et à l'époque, Israël ne m'intéressait pour ainsi dire pas, je ne m'autorisais pas encore.
Notre vrai rencontre date du temps où j'étais coopérant à Jérusalem. Il habitait Haïfa, il vivait avec une Française, son français s'était amélioré et je commençais à pas trop mal me débrouiller en hébreu. C'est là qu'il m'a pris sous son aile. Nos échanges étaient moins retenus qu’avec mon propre frère. Il était très protecteur avec moi, il m'appelait souvent pour savoir si tout allait bien, je venais le voir à Haïfa. Ensuite, il a déménagé à Jérusalem, nous nous sommes vus encore plus. Et quand je suis retourné un an à Jérusalem, pour commencer ma thèse de littérature yiddish, au moment de la première guerre du Golfe, nous nous sommes beaucoup vus.
Il est toujours aussi protecteur avec moi. Je l’aime aussi pour ça. Souvent j’ai dit que ce dont je rêvais dans la vie, c’était que mon grand frère me prenne dans ses bras. Rami me protège, m’enveloppe.

samedi 30 juillet 2011

Mercredi 30 juillet : le journaliste entre deux mondes


De temps en temps, dans les rues de Tel-Aviv, on voit passer une charrette tirée par un cheval : les chiffonniers arabes de Yafo vident une cave, récupèrent un vieux sommier. Sur le trottoir de la même rue, dans un café, des jeunes gens sirotent une boisson devant leur ordinateur portable. J’ai lu dans un guide que Tel-Aviv était une des dix villes du monde les plus en pointe dans le domaine des nouvelles technologies. Un café qui ne proposerait pas le wifi en libre accès serait certain de faire faillite. Où ces chevaux dorment-ils, dans quelle arrière-cour des quartiers pauvres de Yafo. Autre curiosité : comme les vitriers ambulants de Paris crient « vitrier » pour prévenir les clients potentiels, les chiffonniers arabes s’exclament « Altizakhène ». Il s’agit d’un mot yiddish que leurs ancêtres utilisaient au XIXe siècle : alte zakhn, vieilles choses. Mais le mot est entré dans la langue hébraïque, il a subi au passage une altération de l’accent tonique et nombre d’Israéliens seraient incapables de dire d’où il vient.

Nouveau rendez-vous avec Benny. Nous commentons sa traduction de ma nouvelle. Comment rendre le charme proustien de la chute : du côté des jeunes filles à la recherche de l’amour ? Impossible, car les traductions des titres de Proust ne sont pas littérales en hébreu. Vient ensuite l’interview. Benny me pose des questions sur mon rapport aux langues, mes sensations d’écrivain français à Tel-Aviv. Puis nous parlons de lui. Il ressemble à bon nombre de jeunes intellectuels de la ville : brun, un peu dégarni donc les cheveux coupés ras, circulant à vélo, habitant à proximité immédiate du boulevard Rothschild. Mais contrairement à nombre d’entre eux, on sent chez lui un décalage. Cela vient-il de son histoire ? Quand il était enfant, il habitait Tel-Aviv mais depuis, ses parents ont déménagé à Bnei-Brak, la banlieue ultra-orthodoxe où les synagogues, les yeshivoth et autres lieux d’enseignement de la Torah s’alignent le long des trottoirs, lieux d’étude de toutes sortes de cours hassidiques, Bratslav, Lubavitch, Satmar, Bobov, Karlin, et surtout yeshivot lituaniennes, dirigées par les tenants du judaïsme rabbinique traditionnel qui se sont violemment opposées au hassidisme dès son avènement au XVIIIe siècle. Benny m’a envoyé une photo de sa mère : elle porte perruque. Ses sœurs ont respectivement neuf et onze enfants. Benny vit avec un garçon, écrit des nouvelles et travaille dans le journal israélien considéré comme le représentant de la gauche intellectuelle. Jusque-là, la prouesse n’est pas si grande. Car contrairement aux idées reçues qui veulent que les milieux orthodoxes soient hermétiquement fermés, ceux qui en sortent, garçons ou filles, ne sont pas rares. Mais il est moins fréquent qu’ils parviennent à conserver des relations proches avec leur famille. Ces milieux ont perpétué la société juive traditionnelle, celle des petites bourgades juives d’Europe orientale et des mellahs d’Afrique du Nord, qui tenaient par la force du collectif : pour ne pas s’évanouir parmi les Gentils, il fallait se serrer les uns contre les autres. La cohésion du groupe assure la pérennité de la tribu, comme dans toute minorité. Celui qui montre le désir de sortir risque l’exclusion, et c’est ce qui arrive souvent à ces jeunes avides du grand monde : ils courent le risque de perdre tout lien avec leurs proches. Benny a trouvé une autre voie. Il passe un shabbath sur deux à Bnei-Brak dans sa famille. Il s’y rend à bicyclette, un trajet d’une vingtaine de minutes qui est comme franchir le Rubicon. On passe de la ville alanguie en bord de mer à l’océan du Talmud. Le samedi soir, après la cérémonie qui sépare le jour sacré des jours profanes, Benny enfourche sa bicyclette et s’en retourne à sa vie d’intellectuel tel-avivien. Il me dit qu’il m’emmènera un jour visiter la synagogue de son enfance, un peu délaissée, du côté de la rue Gordon.

vendredi 29 juillet 2011

Mardi 29 juillet : et Kafka, alors ?


Visite au Musée de la Diaspora avec les enfants. Je n’y étais pas allé depuis 1991. On m’avait prévenu que la scénographie n’avait pas évolué depuis la création de l’établissement. Les personnes qui l’ont visité récemment ont toutes loué la salle consacrée aux maquettes des synagogues du monde entier, censée présenter la diversité de la culture juive et les influences des sociétés locales sur celle-ci. Les maquettes sont superbes et c’est sans doute, là aussi, ce que mes enfants ont préféré. Le reste du musée est décevant. La visite commence par une présentation des fêtes juives. Les enfants, très au fait du rituel et du calendrier, n’ont strictement rien appris. Mais pour celui qui n’y connaît rien, les cartels ne proposent aucune explication autre que le nom des fêtes. Le reste du parcours est du même acabit. La reconstitution d’une conversation entre un noble polonais et son intendant juif chargé de collecter l’impôt auprès de ses sujets est une caricature grossière. Dans la portion consacrée à la création, la déception tourne à la consternation. Une grande frise présente l’évolution des différents arts dans l’histoire juive. Je me penche en particulier sur la littérature. À la période moderne et contemporaine, il n’est question que d’auteurs hébraïques, Tchernikhovski, Shlonski, Gnesin, Brener, Alterman. Rien sur la littérature yiddish, même Sholem-Aleykhem n’est pas cité. Le seul auteur bilingue nommé est Bialik, pour son œuvre hébraïque évidemment. Quant aux littératures dans d’autres langues, rien non plus : Heine, Kafka, Tuwim, connais pas. Et pourtant, le lieu s’appelle le Musée de la Diaspora, diaspora dont la seule existence est sa soif irrépressible de Sion, manifestement. On se pince.

jeudi 28 juillet 2011

Lundi 28 juillet : ce Bachar El-Assad, quelle élégance !

 Je commence à m’habituer à la présence d’Anne-Sophie et des enfants. J’avais besoin d’intégrer le fait qu’ils n’étaient pas une contrainte, que chacun peut garder sa dose d’indépendance. Je me sentais une responsabilité de leur présence ici.


Le supplément magazine de Haaretz se prend pour Paris Match : des photos pleine page du président syrien et de sa somptueuse épouse. Moshik m’a raconté la passion de sa grand-mère, née à Damas et vivant dans la nostalgie de son Eldorado natal, pour Bachar El-Assad. Elle le trouve beau, distingué, intelligent, charismatique. SMS à Moshik : J’espère que tu as gardé le supplément de Haaretz pour ta grand-mère. Il me répond illico : Avade (évidemment en yiddish). Il a beau être cent pour cent sépharade (mais avec ses cheveux blonds, ses yeux bleus et son niveau culturel, on le prend pour un ashkénaze. À chaque pays ses préjugés : en Israël « sépharade cultivé » passe pour un oxymore), il a suivi l’an dernier le stage d’été de yiddish de l’université de Tel-Aviv. Et ce cours lui a donné l’envie d’apprendre son yiddish à lui : l’arabe damascène.
— Mon père et ma grand-mère se parlent en arabe depuis que je suis né, mais je ne comprends pas un mot.
— Pourquoi ?
— La force de l’idéologie sioniste : pour être un vrai Cananéen, il ne fallait parler qu’hébreu.
— Des gens, placés dans une situation similaire, comprennent le yiddish, le français ou l’anglais, au moins les conversations domestiques.
— L’arabe est la langue de l’ennemi, nous ne pouvions pas l'apprendre, c'était impossible dans l'Israël de mon enfance.

mercredi 27 juillet 2011

Dimanche 27 juillet : où Uri-Zvi découvre la Palestine


J’ai passé le plus clair de la journée dans l’obscurité, dans la salle des manuscrits de la Bibliothèque nationale, en compagnie de ces défunts pourtant si vivants. Je suis dans ma « chambre à soi ». Cela me prend du temps car ces archives manuscrites ne peuvent être photocopiées, je transcris entièrement celles qui m’intéressent. Ces courriers sont écrits en yiddish, en caractères hébraïques donc, et je les reproduis en transcription latine sur mon ordinateur, non pas que celui-ci n’accepte pas les caractères hébraïques, mais cela me prendrait un temps fou de les écrire en yiddish, je suis plus véloce sur un clavier latin. Quand j’écris des poèmes en yiddish ou d’autres textes, quand j’édite la revue Gilgulim, je travaille en caractères hébraïques, bien entendu. Souvent, quand j’ai un coup de déprime, je tape en yiddish sur mon ordinateur, je copie des poèmes de Sutzkever ou de Glatshteyn, et cette activité de moine médiéval, de copiste de Torah, me requinque.
On ne sais jamais ce que l’on va dénicher dans des archives. J’espérais trouver une trace de l’arrivée d’Uri-Zvi en Palestine en novembre 1923. Dans une précédente boîte, j’étais tombé sur son billet de bateau, qui l’avait mené de Trieste à Jaffa. Mais je ne savais rien de son état d’esprit quand il a découvert la réalité de la vie du yishouv, la communauté juive de Palestine. Aujourd’hui, j’ai trouvé : une lettre magnifique datée du 8 Marcheshvan 5685, 18 octobre 1924, Uri-Zvi est depuis moins d’un an en Palestine. Il écrit à Melekh, resté en Pologne, qu’il accuse d’être un ennemi de Sion et de la langue hébraïque :
(…) Vous marchez sur la tête. Vous peignez les nuages. Vous n’avez pas de maison. J’ai une terre sainte semée de villages juifs, de routes juives, et tout ce que l’on peut voir là-bas, en Pologne, chez les Goyim. Nous avons notre propre lumière électrique. J’ai plaisir à regarder la pluie tomber. Car nous portons tous sur nos épaules cette terre que nous avons semée. Sais-tu ce que cela signifie, mon cher, pour un Juif et pour un poète juif en particulier de prendre un bateau pour la ville de Jaffa et de fouler sa propre terre ? Il ne s’agit pas de tergiverser. Oui, non ? Il s’agit d’une vérité, notre sang, notre chair. Que puis-je te dire ? Si tu étais à mes côtés, tu t’épanouirais, car je sais combien ton corps et ton esprit piaffent comme de jeunes taureaux en attente d’une réalité juive, d’un petit bout de terre juive. Sais-tu ce que le mot Emek signifie ? Sais-tu ce que cela nous fait quand nous prononçons ces paroles : In Emek, dans la vallée ? Il y a ici ce qui nous a manqué partout où nous avons séjourné, les pays où vivent les Slaves. Il y a ici ce que les Slaves possèdent et que nous n’avons pas. En Pologne, notre esprit est comme du papier sur du papier ; des lettres d’imprimerie. Ici, la terre est l’esprit. Une grande, très grande Jérusalem, même pour une poétesse non juive comme Selma Lagerlof. Fais tout ce que tu peux pour venir. Tel que je te connais, tu aimeras la Terre d’Israël. Tu verras des lettres juives sur les panneaux indicateurs. Des lettres juives, notre alef-beth n’est pas profané, ici. Viens, et vois. Ne reste pas en Pologne, à écrire tes blasphèmes. Nous ne pourrons pas rester en Pologne. C’est impossible. La Pologne sera notre Golgotha. Pour les poètes yiddish, la terre slave est une malédiction. Combien de temps allez-vous encore secouer vos troncs à aumône sur lesquels il est écrit « la charité sauve de la mort » ? Je t’écris cela car je sais combien l’intranquillité t’habite et combien ton sang brûle à la recherche de yidishkayt. (…) Crois-moi : je souffre d’avoir dû vous quitter, Peretz et toi. Si vous étiez à mes côtés, qui sait quel chant nous entonnerions !!

En fin d’après-midi, j’ai rendez-vous avec Anne-Sophie et les enfants dans les jardins de Beith Ticho, un restaurant installé dans la maison d’une peintresse de l’entre-deux-guerre, un des lieux que je préfère à Jérusalem, malgré la clientèle, beaucoup de francophones style « Jérusalem », hommes et femmes la tête couverte d’un engouement nouveau et souvent aveugle pour la religion.

Cher Gilles
Benny Tsifer a lu ta nouvelle, qui lui a plu. Il pense qu’elle peut être publiée dans le supplément de Rosh-hashana du journal. Il m’a demandé de la traduire et de l’accompagner d’une interview de toi. Mon cousin Benjamin n’est pas facile à traduire, j’aurai besoin de ton aide.

À bientôt,
Benny

Je suis content. Je suis fier.

mardi 26 juillet 2011

Samedi 26 juillet : Palais de mémoire


Moshik a trouvé, tracé avec le doigt dans la couche de poussière de la vitre arrière de sa voiture : « Baise-moi, je mouille et désespère ». Un autre jour, il a eu droit à : « J’aimerais que ma femme soit aussi sale que ta voiture ».

Depuis mon arrivée, j’écoute les leçons d’Antoine Compagnon sur le site internet du Collège de France. Proust : mémoire de la littérature. Un enchantement d’intelligence et d’érudition. Tout cela porté par une prosodie extraordinaire. Chaque mot est pesé, chaque syllabe s’intègre à une rythmique qui souligne la pertinence du propos. Et quand le professeur cite l’écrivain, quand il se lance dans des lectures de paragraphes de La Recherche, l’ivresse est totale.
Antoine Compagnon parle de La Recherche comme d’un « palais de mémoire ». Voilà un titre pour mon roman : ce palais dans lequel Sulamita vit recluse et d’où elle distille les vies de Melekh, Peretz et Uri-Zvi.