jeudi 11 août 2011

Mardi 12 août : le poète yiddish qui mangeait des cornichons sur les collines de Judée


Quand Velvl était enfant, il passait du temps chez ses grands-parents à Paliatyn, une bourgade d’Ukraine où les Ukrainiens parlaient ukrainien et les Juifs parlaient yiddish. Dans sa génération, il est un des seuls qui a tété le trilinguisme à la mamelle, comme c'était le cas de tous les Juifs d'Ukraine une ou deux générations plus tôt. Dans les années 1980, il a appris l’hébreu dans des cours clandestins à Moscou et milité dans le mouvement sioniste illégal. En 1990, quand les Juifs ont eu l’autorisation de quitter l’Union soviétique pour s’installer en Israël, il a pris le premier avion. Avant cela, il avait travaillé à Sovetish heymland (La Patrie soviétique), la revue yiddish créée en 1962 pour chanter les louanges du régime, qui a néanmoins permis à des milliers de personnes de garder un contact avec la langue yiddish à un moment où la culture juive était systématiquement opprimée.
Velvl habite dans les territoires occupés, à Kfar Eldad, une implantation d’une trentaine de caravanes et de quelques maisons en dur à quinze kilomètres de Jérusalem. Environ soixante-dix personnes y sont installés. Velvl m’a proposé de lui rendre visite. Cela fait plus de vingt ans que je ne suis pas allé dans une implantation des Territoires. La dernière fois, ce devait être en 1986. Et encore, Kfar-Etsion a un statut particulier dans la tête des Israéliens. Un premier kibboutz nommé Kfar-Etsion a été créé à cet endroit en 1943. Pendant la guerre d’Indépendance, de violents combats ont opposé les défenseurs des lieux à la Légion arabe, durant lesquels la plupart des combattants juifs sont tombés ou ont été liquidés ensuite par l’armée ennemie. Les survivants ont créé d’autres kibboutz à l’intérieur des frontières de l’état, dont Nir Etsion à proximité de Haïfa. Mais le souvenir de la première implantation juive sur ces collines de Judée ne s’est pas tari, et après la guerre des Six jours, quand Israël a pris le contrôle de ces territoires précédemment sous administration jordanienne, des Juifs, religieux pour la plupart au contraire des pionniers des années 1940, recréèrent un kibboutz qui prit le même nom que le précédent. Kfar Etsion se situe à proximité immédiate de la ligne verte, la ligne de cessez-le-feu de 1948 qui a servi de frontière jusqu’en 1967 et il est fort probable que, quand Israéliens et Palestiniens parviendront à un accord pour la création d’un état palestinien assorti d’un échange de territoires, Kfar-Etsion se retrouvera dans les frontières d’Israël.
Mais Kfar Eldad n’est pas Kfar Etsion. Velvl y habite une caravane pour le moins spartiate depuis six ans. À l’intérieur de la caravane, accroché au mur, un tapis de prière montre la Mecque et la Kaaba. Un bandeau en tissu est marqué d’un slogan en arabe.
— C’est mon fils. Il est orientaliste. Il parle couramment l’arabe, le Perse et quelques autres langues de la région. Il a acheté ce tapis à Naplouse et il a rapporté ce bandeau du Liban, c’est un drapeau du Hezbollah.
Avant cela, Velvl habitait Kedumim, une implantation de Samarie. Mais il s’est marié trois fois, et à chaque divorce, a dû laisser son appartement à son ex-femme : une fois à Moscou, où il était marié avec une femme non-juive qui ne voulait pas venir vivre en Israël, une fois à Kedumim. Quand on sort de la caravane, ou que l’on regarde par une de ses petites fenêtres, on peut contempler le désert de Judée, et les montagnes de Jordanie à l’arrière-plan. Et entre les deux, on devine la béance de la mer Morte. Sublime. Encore plus beau : à deux kilomètres de Kfar Eldad se trouve l’Hérodion, la forteresse-palais construite par Hérode vers 40 avant notre ère. Velvel nous y amène. L’édifice est creusé dans le rocher, en haut d’une colline qui domine toute la région. De là-haut, on voit Jérusalem, Bethléem, les villages arabes autour et les implantations juives. Un panorama magnifique.
— Une clôture entoure Kfar Eldad ?
— Non. Mais les Arabes savent qu’ils ne doivent pas dépasser ce chemin. Sinon, nous tirons. Nous sommes tous armés.
Et Velvl de sortir de sous son lit son M16. Il est fier de le montrer à mes enfants, qui voient la première arme de leur vie.
Avant de partir visiter l'Hérodion, Velvl nous sert un reste de borcht à l’oseille, le même que fait ma mère. Nous le savourons, en bordure du désert de Judée. Velvl parle d’autres écrivains yiddish d’ex-Union soviétique.
— Parmi les quelques-uns que nous étions, à Sovetish Heymland, dans les années 1980, il y en avait deux qui balançaient les autres au KGB. Pour être bien avec le régime, ils dénigraient systématiquement le sionisme. Après la chute de l’Union soviétique, l’un d’eux s’est installé en Angleterre, mais l’autre est venu en Israël. Alors je lui ai dit : après tout ce que tu as craché sur ce pays, tu ferais mieux de dégager. De fait, à présent, il est à New York. Grand bien lui fasse.
Je regarde par la fenêtre, on voit un village arabe, à quelques centaines de mètres.
— Il est peuplé de Bédouins. Ce sont des gens très primitifs qui n’ont pas besoin de nous pour s’entretuer. Un jour, je passais en voiture, j’ai entendu des coups de feu. Des Bédouins bloquaient le passage. J’ai cru que ma dernière heure était arrivée. L’un d’eux m’a dit : « Allez-y, passez, on ne vous veut pas de mal ». C’était un règlement de comptes entre Bédouins. Il y avait trois morts.

Plus tard :
 — À Moscou, j’ai été bercé par Balzac et Zola, et quand je suis arrivé à Paris l’année dernière, je n’ai vu que des Arabes. C’est ça, la France ? Le pays de Balzac est en train de se couvrir de Mosquées. Vous acceptez de vous réveiller au son du muezzin ? Ici, ce n’est pas pareil, les mosquées font partie du paysage. Les Arabes étaient là avant nous. Mais en France ! À Moscou, il y a deux millions de musulmans mais le muezzin est interdit. À Riga, les autorités ont considéré que seules les religions traditionnelles du pays avaient le droit d’ouvrir des lieux de culte : les chrétiens et les Juifs.
Enfin :
— Parmi les Arabes du coin, il y a une grande différence entre les chrétiens et les musulmans. Les chrétiens sont opprimés depuis la création de l’autorité palestinienne. Les jeunes filles de Bethléem sont harcelées dans la rue parce qu’elles ne sont pas assez couvertes. J’ai dû venir au secours d’un prêtre, qui se faisait tabasser par des musulmans.

Deux habitants de Kfar Eldad ont été tués par des Palestiniens pendant la deuxième Intifada, ce qui a provoqué le départ de la moitié de la population, principalement des Israéliens nés dans le pays. Les Russes et les Français sont restés, dont Velvl. Depuis, la population a retrouvé son niveau d’avant ces assassinats.
En rentrant de l’Hérodion, nous passons à l’épicerie de Tekoah, une implantation plus importante et plus ancienne située à deux kilomètres de Kfar Eldad. Velvl nous dit que la bourgade compte deux épiceries et qu’il fréquente celle tenue par un Russe car il y trouve les produits qu’il aime. Je dis aux enfants : « on va se retrouver en Russie ». Nous arrivons : le premier congélateur est vide.
— C’est plutôt l’Union soviétique.
Mais plus loin, on vend des sprats, d’énormes bocaux de cornichons aigres-doux. Le présentoir de vodka propose une quinzaine de marques différentes.

Nous finissons l’après-midi à manger des brochettes d’agneau devant la caravane face au désert de Judée.
Velvl nous montre une colline à proximité :
— On essaie d’y installer des caravanes pour prendre le haut de la colline. Il faut de la place pour loger nos enfants dans ce pays. Mais le gouvernement ne nous laisse pas faire. Jusqu’à présent, il est venu détruire tout ce que nous avons essayé de construire. Mais ça vaut le coup d’essayer quand même.

En rentrant à la maison, je consulte la page consacrée à Kfar Eldad sur le wikipedia hébraïque : il y est question d’une extension de 2000 logements pour faire la jonction avec une autre implantation, Nokedim, qui compte environ sept cents habitants.

En mars de cette année, j’ai publié des poèmes yiddish de Velvl dans la revue Gilgulim.

Hérodion (traduit du yiddish)

On dirait
De l’Hérodion qu’il est un volcan éteint.
Plus aucune fumée ne monte
De son cratère depuis longtemps.
Ni les pierres porteuses de mort
Ne s’en échappent.
Les pluies d’hiver viennent battre
Les ruines du temple des zélotes.
Elles n’emplissent pas le bain rituel
Depuis longtemps profané.
Mais quelque part dans le sein de la montagne silencieuse,
Au bout de tunnels encore inexplorés
Des insurgés se cachent.
Ils surgiront au grand jour,
Quand viendra l’heure de la révolte.


Lundi 11 août : quel dibouk en chacun de nous ?


Représentation du Dibouk, la célèbre pièce de Sh. An-ski. L’auteur l’a écrite en russe et rapidement traduite en yiddish. Ensuite, Bialik l’a traduite en hébreu. Quelques jours après la mort de Sh. An-ski à Varsovie en 1920, la pièce a été mise en scène en yiddish par la Vilner Trupe. La troupe Habimah de Moscou en proposa une interprétation en hébreu, la représenta dans toute l’Europe et fit sensation : c’était l’une des premières mises en scène de l’avant-garde russe montrées en Europe occidentale. Partie en tournée mondiale en 1926, Habimah décida de ne pas retourner en Union soviétique et s’installa à Tel-Aviv en 1928. La troupe est plus tard devenue le théâtre national d’Israël. Hana Rovina, la comédienne vedette de Habimah, fut la grande interprète du rôle de Lea dans le Dibouk. En 1937, un film en yiddish a été tiré de cette pièce, qui est devenu un classique du cinéma. Le Dibouk a été joué sur tous les continents. Il y a quelques années, un réalisateur de cinéma m’avait proposé de travailler sur une adaptation moderne du scénario, ce que j’ai fait. Le film n’a jamais été tourné mais ce travail m’a donné l’occasion de me plonger dans le texte yiddish, magnifique.
La mise en scène de ce soir est une adaptation pour trois comédiens et marionnettes. L’idée d’utiliser des marionnettes pour cette histoire de jeune fille possédée par l’âme de son défunt promis est excellente : quasiment grandeur nature, elles sont actionnées par les acteurs visibles en permanence derrière elles, de sorte que l’on a toujours la marionnette et son « âme » sous les yeux. Quand Léa est possédée par l’âme de Honen, la marionnette de Lea évolue avec Lea et Honen derrière elle, c’est très fort. Lors de la scène d’exorcisme de la fin, qui se joue entre la marionnette du rabbi et le comédien de Honen, je me mets à pleurer. Je songe au dibouk en moi, celui de mon grand-père Moyshe, qui m’a commandé tout ce que j’ai fait durant ces vingt-cinq dernières années en direction du judaïsme, et contre lequel ma famille s’est battue, en vain. Car on ne peut pas lutter contre un dibouk. La preuve, à la fin de la pièce, le rabbi parvient à faire sortir l’âme de Honen du corps de Lea, mais Lea meurt et son âme va retrouver celle de Honen quelque part dans les mondes supérieurs.
J’entends la traduction hébraïque de Bialik pour la première fois. La représentation a lieu dans les locaux de l’association Yung yidish, dont un des buts est de récolter les livres en yiddish, de les stocker et de leur retrouver éventuellement une nouvelle vie. Yung yidish se trouve au cinquième étage de la station centrale de bus de Tel-Aviv,  l’un des bâtiments les plus laids du monde. Les autobus arrivent au dernier étage et les étages inférieurs sont supposés être occupés par des boutiques, des stands de nourriture et des bureaux. Comme le lieu est entre le sinistre et le sordide, la moitié des emplacements commerciaux sont vides. Les couloirs sont à moitié déserts, les vitrines crasseuses. Yung yidish, qui manque cruellement d’argent, a trouvé un moyen bon marché de stocker ses livres et recevoir ses amis. L’animateur de l’association, Mendy, est un chanteur et un comédien yiddish talentueux, fils d’un diamantaire d’Anvers. Nous nous connaissons depuis vingt-cinq ans et nous croisons de temps à autre, à Jérusalem, Tel-Aviv, Paris ou Vilnius. La diaspora yiddish. Mendy est un garçon bohême et je le soupçonne de n’avoir pas choisi ce lieu uniquement pour des questions financières car il se satisfait assez d’espaces interlopes. Pendant la représentation, des ventilateurs sont branchés car le lieu n’est pas climatisé,  les hôtes distribuent des gobelets et de l’eau, attention aimable et appréciable. Le spectacle commence, et toutes les cinq minutes, le sol tremble, signe qu’un autobus arrive de Jérusalem, de Beer-Sheva, de Haïfa, d’Eilat ou de quelque autre ville du pays. Après la représentation, j’entends un vieux monsieur exprimer ses critiques sur le lieu et Mendy de répondre :
— N’est-ce pas emblématique de l’état du yiddish dans notre monde ?

Nous prenons un shirut pour regagner le centre-ville. Dix places, dix Français. En rentrant de Jérusalem, aujourd’hui, j’ai rencontré à la station centrale de Jérusalem mon copain Yvan de Paris. Nous avons voyagé ensemble. Dans l’autobus, sa copine dit :
— C’est drôle, on se croit tous légitimes et on considère les autres Français illégitimes.
La suite demain… 

mercredi 10 août 2011

Dimanche 10 août : Av/Ev, de deuil national et de littérature


Tisha beav, neuvième jour du mois d'Av à Tel-Aviv est un jour comme les autres, mais pas comme les autres. Le soir, les commerces, les cafés sont pour la plupart fermés, par décret municipal. Les contrevenants s’exposent à des amendes. Pour commémorer la destruction des premier et second Temples, il faut un peu de modestie. Autour de chez nous, les gens organisent des fêtes sur leurs terrasses, car Tel-Aviv ne se convertit pas par décret municipal à l’orthodoxie religieuse ou historique. Sans même avoir eu conscience de la date, nous invitons Adina, Moshik et Dory, Aviad et Yonathan, Roy. Roy et Dory ont été les meilleurs amis du monde, du jour où ils se sont connus, pendant leur service militaire comme journalistes à Galey-Tsahal, la station de radio militaire considérée comme l’une des meilleures du pays. Ensuite, Dory a créé une première revue littéraire, Ev, à laquelle Roy a participé. Ils se sont éloignés il y a quelques années. J’ignore pourquoi. Pendant la soirée, ils s’asseoient à deux extrémités de la table.
En partant, Aviad remarque les œuvres complètes (celles en yiddish) d’Uri-Zvi sur la table du salon. Il dit bien connaître un de ses petits-fils, un arrière-petit-fils vient de naître. Ici, il y a toujours quelqu’un pour connaître quelqu’un : le pays est une famille.

Je me suis créé un profil sur Facebook, c’est ludique et pas si inutile. Le site propose un nouveau niveau de communication : on publie une information et seuls ceux qui ont envie d’y accéder la lisent, on n’impose rien à ses amis.

mardi 9 août 2011

Samedi 9 août : où le narrateur est fier de ses compatriotes


Dîner chez Adina. Une de ses amies, installée depuis vingt ans à Tel-Aviv, est secrétaire chez un notaire. Elle relate un dialogue avec un Français qui vient d’acheter un appartement à Eilat.
— ça se passe bien en France ?
— La France, c’est de la merde.
— Pourtant, la France vous permet de vous acheter un appartement à Eilat…
— C’est de la merde.
Après renseignements, il trouvait que les lois sociales étaient trop en faveur des salariés et que dans son établissement de bains d’un des quartiers les plus huppés de Paris, il y avait toujours un employé en congé-maladie.

lundi 8 août 2011

Vendredi 8 août : pas facile de s'offrir


— Gilles, c’est Dan, le photographe de Haaretz.
Belle voix grave. La sensation d’intimité est renforcée par le tutoiement, seul mode d’interpellation en hébreu. Avant qu’il n’arrive, j’ai joué un sketch avec Anne-Sophie : le fantasme du beau photographe.
— Et s’il est aussi large que haut ?
Rires.
Dan arrive. Il déplace les meubles du salon jusqu’à trouver le cadre qui lui convient. Il me demande de m’asseoir sur un escabeau, shoote pendant dix minutes.
— ça ne va pas.
Il vire l’escabeau, intervertit deux tableaux, rapproche un coffre, me demande de m’asseoir, de me tourner, de bouger la tête. De temps en temps, il se moque de moi :
— Tu as le droit de sourire.
Piètre rictus puis à nouveau tête d’enterrement, mon expression la plus naturelle. Il me redemande de sourire et rebelotte. Il shoote pendant une heure. Se faire prendre en photo épuise alors que l’on ne fait rien que de s’offrir. S’offrir est épuisant.
Dan parti, je remonte dans la chambre.
— Il n’était pas aussi large que haut.
— J’ai bien vu.
— Tu as regardé ?
— Deux ou trois fois. Par la véranda, une vue plongeante. Tu étais complètement coincé.
La suite demain… 

dimanche 7 août 2011

Jeudi 7 août : la poétesse amoureuse

Aux archives, je surprends une conversation entre Melekh et Uri-Zvi. On est le 15 juillet 1954. Uri-Zvi vient de recevoir le prix Bialik. Melekh dit à Uri-Zvi qu’il a assisté à la remise du prix. Il lui écrit : "Ikh bin oykh geven in beys-oylem, j’étais aussi au cimetière". Nous étions à la même cérémonie dans les mêmes lieux, à cinquante-trois ans d’intervalle.

Je me suis plongé dans la correspondance de Rokhl à Melekh, de belles lettres d’amour d’une poétesse, très littéraires. Elles occupent trois boîtes d’archives. La première date de 1923, la dernière du début des années 1950. Au début, Melekh habite Varsovie, Rokhl est une bourgeoise de province mariée. Elle habite Przemysl, une ville moyenne de Galicie. Les lettres sont intéressantes à un autre titre : elles me permettent de suivre les différentes adresses de Melekh. Car il quitte la Pologne à partir de 1931, d’abord momentanément, puis définitivement en 1935. Paris, Hong-Kong, Harbin en Mantchourie, Singapour, Melbourne, Johannesburg, Buenos Aires, Santiago du Chili, Mexico, New York. En 1941, quand les soviétiques quittent la région à l’avancée des nazis, Rokhl s’enfuit de Przemysl vers l’intérieur de l’Union soviétique, écrit d’Ouzbekistan en 1943, de Moscou en 1945, de Lodz en 1946, de Stockholm en 1947. La correspondance s’arrête en 1948 car elle s’installe à Montréal où Melekh s’est fixé en 1941. À partir de ce moment, ils se sont fréquentés, des photos l’attestent, mais que se sont-ils dit ? La correspondance est épaisse, elle est manuscrite en yiddish, parfois en polonais (je ne pourrai pas lire ces passages), cela va me prendre du temps. Avrom, mon ancien professeur de l’université hébraïque, m’a indiqué ces lettres d’amour sur l’air de ne pas imaginer un roman sans amour. Je n’y avais pas pensé, mais il a sans doute raison. Confronté à cette question — comment parler de cet amour dans mon roman — je réalise que je me projette plus aisément dans l’amitié intense entre Uri-Zvi, Peretz et Melekh que dans un amour.

samedi 6 août 2011

Mercredi 6 août : émotions géographiques


Il est un livre que je recherche (mollement) depuis des années, que j’ai consulté il y a dix-sept ans à la Bibliothèque nationale de Jérusalem : le Livre du souvenir de Mogielnica, publié à Tel-Aviv en 1972 par les survivants originaires de cette bourgade de Pologne où mon grand-père maternel est né. En cherchant sur Internet, j’ai vu que l’ouvrage était consultable à l’association des Juifs originaires de Pologne, sise au 158 de la rue Dizengoff. Nous nous y rendons avec Anne-Sophie. Nous cherchons en vain l’association, sonnons au quatrième étage à l’association des Juifs originaires de Lodz. Une dame nous ouvre. Elle nous apprend que l’association des Juifs originaires de Pologne a été liquidée il y a quelques années. Nous repartons.
— Je ne suis pas surprise. Selon le site Internet, le secrétaire est mort il y a deux ou trois ans. À la lecture de sa biographie, il ressemblait à ces vieux ashkénazes atteints du syndrome du dernier des Mohicans.
À force de me voir m’escrimer à Paris dans les associations juives, Anne-Sophie repère aisément ces gens qui finissent par personnifier l’institution qu’ils dirigent, font le vide autour d’eux, n’assurent pas leur succession, de sorte que quand ils disparaissent, l’association s’évanouit avec eux.
— Mais pourquoi n’as-tu pas essayé d’en savoir plus ?
Anne-Sophie est ainsi : elle essaie de nouer un contact plus intime avec les gens, de les faire parler. Les flics finissent par déchirer les procès-verbaux qu’ils sont en train de lui dresser. Un jour, à un entretien d’embauche, elle a laissé le recruteur monologuer pendant une heure et demi sans ouvrir la bouche si ce n’est pour lui poser des questions sur lui.
— Il avait envie de parler de lui.
— Si tu n’as rien raconté sur toi, tu n’as aucune chance d’être prise.
Une semaine plus tard, il rappelait pour l’embaucher.

— Et si nous remontions ?
Quatrième étage, coup de sonnette. Anne-Sophie demande de son plus beau sourire si la dame détient des livres en yiddish, nous entrons, elle nous montre des rayonnages.
— Et que faites-vous de ces livres ?
— Rien. Vous pouvez les prendre si vous le souhaitez.

Nous repartons avec trente livres dont un annuaire des dynasties rabbiniques de Galicie en quatre tomes, que la Bibliothèque Medem ne possède pas encore. Après avoir expliqué ce qu’est cette bibliothèque, la dame nous remercie pour le travail que nous faisons.
— Merci pour ces livres.
— Quand on veut recevoir, il faut savoir donner.
Une autre petite dame, native de Lodz, rescapée du ghetto de la ville liquidé en 1944, nous dit :
— Mais vous n’êtes pas comme ces Français qui débarquent à Tel-Aviv au mois d’août et se promènent le ventre poilu sortant de la chemise. C’est terrible, ils rachètent tous les appartements, de sorte qu’en hiver, le quartier est mort.


L’après-midi, rendez-vous avec Benny, chez Mazarine.
— Un jour, la psychothérapeute de ma mère lui a dit : « ce que tu me racontes sur ton fils me laisse penser qu’il est homosexuel ». Ma mère n’est plus retournée voir la psy.
— Elle te l’a raconté ?
— Je l’ai su par l’une de mes sœurs. On ne parle jamais de ma vie sentimentale, mais je trouve la situation pesante à présent.
— Tu vas leur en parler ?
— Peut-être pas directement, mais un jour, cela sortira dans la conversation.

Il remarque sur l’écran de mon ordinateur la photo de mon fils aîné devant les Alpes suisses, prise à Verbier, dans le Valais. Il me demande si c’est en été ou en hiver. Je ris :
— En hiver, bien sûr ! Mon fils est en anorak de ski !
— Je ne suis pas habitué à ces paysages.
— Ce jour-là, devant ces sommets de plus de 3000 mètres se déroulant à 360° autour de moi, j’ai ressenti une de mes plus fortes émotions panoramiques. La fois précédente, c’était en haut du Mont Moïse, dans le Sinaï, en 1985.
Et après un instant :
— Tu vois, les promenades en montagne avec mon père l’été, c’est comme pour toi l’office du shabbath avec le tien : le besoin de fuir une situation étouffante.

Le soir, nous dînons avec la grande Cécile et Manuel, chez Suzanna dans le quartier de Neve-Tsedek. Je crains que le restaurant soit bondé de Français le ventre à l’air, mais on nous installe dans un coin de la terrasse, relativement isolé, à côté d’une table d’Israéliens.

vendredi 5 août 2011

Mardi 5 août : je vous parle d'un temps…


 La grande Cécile arrive aujourd’hui. Elle vouvoie Manuel, son amant. Pour me moquer d’eux, parfois, je dis :
— Manuel, reprendrez-vous du gâteau ?

Nous nous sommes connus le premier soir de notre intégration à L’ESSEC. Nous habitions des appartements contigus, elle fille de la grande bourgeoise catholique de la capitale, moi petit provincial de la petite bourgeoise métissée. Nous avons été très amis pendant nos études. Nous aimions la littérature. Après la sortie de l’École, nous nous sommes perdus de vue et dix ans plus tard, elle a cherché mon nom dans l’annuaire et a appelé. Entre-temps, j’avais commencé à écrire. Elle avait publié deux romans. La littérature a facilité les retrouvailles. Avant la publication de mon premier roman, elle m’a fait comprendre pourquoi mon manuscrit précédent n’était pas publiable, et j’ai saisi, grâce à sa bienveillance, ce que signifiait ce mot : écrire. Depuis, nous nous voyons, nous écrivons, nous nous soutenons. Mais notre histoire fondatrice se situe à la fin de notre première année d’école. Cécile m’avait proposé d’effectuer notre stage ouvrier dans un kibboutz. C’est elle qui m’a amené la première fois dans ce pays qui m’est rentré dans la chair. Nous étions partis avec une de ses amies d’enfance et un autre garçon de l’ESSEC, un drôle de type. Les trois grands bourgeois parisiens ont regardé le pays avec leurs lunettes de touristes, Cécile n’a pas ménagé ses critiques, souvent justifiées, et Jean-René ses remarques consternantes (je me souviens que le dernier jour, après avoir été mangé par les moustiques pendant tout le mois, il avait dit : « avant de partir, je tuerai un Juif et un moustique »). Et moi, j’étais dans l’émotion de la découverte de ce pays qui ne m’était pas totalement étranger, quelque chose de violent remontait de mon insconscient, mon subconscient, mes gènes, comment dire ? Et ces trois-là ont fonctionné en contraste : je me suis senti juif parmi eux. C’était le début du chemin qui ne s’est pas arrêté depuis.
Nous sommes partis quelques semaines après le déclenchement par Menahem Begin de la Guerre du Liban. Mon père s’opposait à mon départ sur l’air de « on ne va pas faire du tourisme dans un pays en guerre ». Je me suis obstiné. J’avais rendez-vous avec Cécile au buffet de la gare de Lausanne pour prendre le train pour Brindisi puis le bateau pour la Grèce et Israël. Mes parents m’ont amené à Evian. Mon père m’a avoué plus tard qu’en me voyant m’éloigner sur les eaux du Léman, après trois semaines de joute sur l’air de partira-partira pas, il s’est dit : « Mon Dieu, si tu l’attires dans ton pays, c’est bien pour quelque chose ».
Vingt-six ans et treize livres (sept pour elle et six pour moi) plus tard, Cécile débarque avec son compagnon ashkénaze.

jeudi 4 août 2011

Lundi 4 août : sous les avions, la terrasse


Visite matinale à la librairie-bibliothèque Y. L. Peretz, ou plutôt ce qu’il en reste : un vieux monsieur assure une permanence quatre fois par semaine.
— L’institution est en liquidation. Les grands ont eu raison des petits.
Deux personnes assoiffées de pouvoir se font un procès pour ses murs rue Brenner, en plein cœur de Tel-Aviv et se fichent bien des livres. Je fouille et repère une vingtaine d’ouvrages que nous n’avons peut-être pas encore à la Bibliothèque Medem. À mon retour à la maison, je consulte notre catalogue en ligne : douze semblent manquer à nos collections. Bonne pioche. Le métier de bibliothécaire est parfait pour les obsessionnels : on peut passer sa vie à viser l’exhaustivité.

Dîner à la maison, sur la terrasse : Dory et Moshik, Aviad et Jonathan. J’entends parler de politique pour la deuxième fois. Aviad nous parle de lois votées récemment. Sur la légitime défense : on a le droit d’utiliser une arme à feu si quelqu’un attente à vos biens. Par exemple, si on essaie de vous voler l’auto-radio de votre voiture. Aviad de commenter :
— Évidemment, on ne tirera que si l’agresseur est arabe, car on aura peur.
Sur la famille : un/e Arabe israélien/ne n’a pas le droit d’épouser un/e Arabe des territoires. Enfin, il a le droit mais ils ne pourront vivre ensemble en Israël et le conjoint des territoires ne pourra prétendre à la nationalité israélienne.
— Bien entendu, si je souhaite épouser une Guatémaltèque ou une Islandaise, cela ne pose aucun problème.

Scène saisie par Yonathan chez un de ses anciens employeurs. Un jour, une personnalité connue, ancien membre de la Knesseth, du nom de Reichmann, appelle le patron du cabinet. En son absence, il demande à être rappelé. Lorsque son patron revient, la secrétaire lui dit :
— Eichmann a téléphoné pour vous.
Le patron, éberlué, demande :
— Lequel, Adolph ?
Et la secrétaire de répliquer :
— Je ne sais pas, je n’ai pas noté son prénom.

Retour sur ma traduction du poème de Dory. Nous reparlons des e muets. Dory en connaît un rayon en poésie.
Pendant la soirée, alors que les enfants sont scotchés à la télévision française à la découverte de la Boîte à musique, une émission de musique classique, des dizaines d’avions passent sur nos têtes, nous sommes au-dessous du couloir aérien qui mène à l’aéroport Ben-Gourion. Yonathan dit qu’aujourd’hui, 50 000 touristes français sont arrivés.

En fin de soirée, le voisin de l'autre côté de la rue nous fait un show. Il se promène dans sa cuisine. Il exhibe un superbe torse musclé. La baie vitrée le coupe exactement à la ceinture, de sorte que l'on ignore s'il est totalement ou seulement torse nu. Autour de notre table, tout le monde se retourne et donne son avis.