lundi 25 juillet 2011

Vendredi 25 juillet : où le grand écrivain hébraïque parle yiddish avec le narrateur


Après la cérémonie à la mémoire de Bialik, hier, je me suis approché d’Aharon Appelfeld pour lui présenter mes hommages. Notre rencontre date d’il y a trois ans, quand nous l’avions invité à la Maison de la culture yiddish pour la sortie de son livre Histoire d’une vie. Mais comme nous ne faisons jamais les choses comme tout le monde, nous avions organisé une rencontre où il était en dialogue avec Rachel Ertel… en yiddish. La soirée avait fait une certaine sensation. Les représentants des services culturels de l’ambassade d’Israël s’en était émus : « quoi ! L’un des plus célèbres écrivains hébraïques vivants ne s’exprime pas en hébreu ? En anglais, passe encore, mais en yiddish ?! » J’avais réussi mon petit coup de malice. Appelfeld était ravi, lui qui avait tenu, à son arrivée en Israël à la fin des années 1940, à maîtriser cette langue qu’il avait seulement entendue, dans son enfance à Czernowitz, chez ses grands-parents. Il s’était alors rapproché d’un romancier rescapé, lui aussi, de la grande Catastrophe, Leyb Rokhman.
La veille de la rencontre, Anne-Sophie et moi avions organisé une petite réception en son honneur, à la maison. Et depuis, quand je suis en Israël, je vais lui rendre visite, et il me dit, quand il m’accueille, que je suis un des seuls avec lesquels il peut encore parler yiddish.
En cette fin d’après-midi, alors que le soleil se couchait sur le cimetière Trumpeldor et que la chaleur y était encore intense, à quelques mètres de la tombe de Bialik qui est considéré comme le poète national hébraïque mais dont le pays a oublié qu’il fut également un immense poète yiddish, Aharon Appelfeld et moi nous sommes à nouveau parlé en yiddish. Et c’était bon.

dimanche 24 juillet 2011

Jeudi 24 juillet : gouttes de sueur sur pierres brûlantes


Haïm-Nahman Bialik est mort à Vienne le 21 tamuz 5694 (4 juillet 1934) à l’âge de soixante et un an. Son corps fut rapatrié en Palestine et il fut enterré dans le petit cimetière de la rue Trumpeldor, le premier cimetière de Tel-Aviv, établi avant même la création de la ville. Aujourd’hui, pour le soixante-quatorzième anniversaire de sa disparition, une commémoration est organisée sur sa tombe. À sept heures du soir, le soleil ne tape plus sur la ville. Il fait encore chaud, il fait toujours chaud. Entre les tombes, il fait deux fois plus chaud qu’en dehors, car les pierres ont emmagasiné la chaleur du soleil toute la journée et la restituent après son coucher. Pendant la commémoration, je sens la sueur dégouliner le long de ma colonne vertébrale, jusqu’à baigner la raie de mes fesses. Devant moi, la robe d’Anne-Sophie boit sa sueur.
Ce cimetière est comme un condensé de l’histoire politique et culturelle du pays, un minuscule Père Lachaise. La tombe de Bialik est très sobre, comme le sont presque toujours les tombes juives : un gros bloc de pierre et seulement son nom écrit en grosses lettres, en hébreu. Collée à lui, feue son épouse Mania, plus petite, illustre bien ce que dit la Bible de Eve quand Dieu décide de la créer : ezer kenegdo, un auxiliaire à ses côtés. Autour, des pages entières d’histoire juive moderne se tournent : l’écrivain yiddish-hébreu-russe Shimon Frug, le leader sioniste A. D. Gordon, l’écrivain hébraïque, compère de Bialik, Y. Kh. Ravnitsky, le poète Shaul Tchernikhovsky, l’écrivain yiddish et hébraïque Zalman Shneur, Reuven Rubin, l’un des premiers peintres de la Tel-Aviv moderne dont la maison-musée se trouve rue Bialik, le penseur du sionisme spirituel Ahad Haam, et un peu plus loin Haim Arlozoroff, leader sioniste assassiné sur la plage de Tel-Aviv en 1933 (on a souvent accusé les sionistes révisionnistes de ce crime, mais une thèse récente évoque la jalousie de Joseph Goebbels car Arlozoroff avait eu une histoire d’amour avec Madame Goebbels avant qu’elle n’épouse le dignitaire nazi), Meir Dizengoff, le premier maire de la ville.
Aharon Appelfeld, invité cette année à prononcer le discours commémoratif, souligne que Bialik était un écrivain juif, pas seulement le poète national hébraïque. Il parle dans son bel hébreu, posé, avec son accent allemand de Bukovine, Appelfeld est un homme doux. Lui succède une jeune poétesse, Sarah Blau. Elle prend un ton d’une agressivité incroyable pour dire combien Bialik était un grand poète, puis elle récite deux poèmes de lui dont « Après ma mort ». Le ton est toujours agressif. Je repense à ce que dit Dory : lire ce poème en hébreu moderne en casse la prosodie. Sarah Blau en donne un exemple criant. Appelfeld, qui a considéré à son arrivée dans le pays qu’il ne pourrait devenir écrivain hébraïque s’il ne connaissait ni le yiddish ni la Guemarah, n’aurait pas récité Bialik de cette manière. Il a une autre musique dans la tête : la mélodie de ceux qui sont d’ici et d’ailleurs en même temps. Comme Bialik l’était. Sarah Blau n’est que d’ici.

Après ma mort, vous direz de moi :
« Il y avait un homme — et voyez : il n’est plus ;
Avant son heure cet homme est mort,
Et le chant de sa vie s’est tu inachevé ;
Hélas, il lui restait un cantique à chanter —
Ce cantique aujourd’hui est à jamais perdu,
À tout jamais perdu !

Hélas ! Il avait une lyre —
Âme vivante et vibrante ;
Le poète lui parlait,
Lui révélait les secrets de son cœur,
Sous ses doigts chaque corde a chanté ;
Il cacha pourtant au plus profond de lui un ultime secret ;
Ses doigts dansèrent tout autour,
Mais une corde resta muette,
Muette jusqu’à ce jour !

Hélas, hélas,
Toute sa vie cette corde a vibré,
Doucement elle a tremblé ;
Languissante, accablée, affligée, nostalgique,
Elle aspirait sans cesse au chant libérateur,
Comme un cœur qui attend ce qui lui est promis ;
Qui inlassablement jour après jour espère,
Et dans un imperceptible soupire implore
Celui qui tarde et ne vient pas,
Ne vient pas !
O profonde douleur !
Il y avait un homme — et voyez, il n’est plus,
Et le chant de sa vie s’est tu inachevé ;
Il lui restait encore un cantique à chanter,
Ce cantique aujourd’hui est à jamais perdu,
À tout jamais perdu ! »

samedi 23 juillet 2011

Mercredi 23 juillet : à l'ombre des jeunes filles à la recherche de l'amour


J’envoie ma nouvelle Mon cousin Benjamin à Benny :
J'aime mon cousin d’amour. J’aurais dû me marier avec lui, j’aurais été heureuse avec ce presque jumeau mais je n’ai pas pu.
Nous sommes nés à deux heures d’intervalle, à quelques mètres d’écart, murs blancs, sage-femme noire. Nos mères étaient sœurs, un an les séparait mais elles ont tout fait ensemble. Elles ont partagé la même enfance, la même chambre, les mêmes parents (c’est du moins ce que l’on se plaît à dire de deux sœurs d’un même lit), des grands bourgeois qui avaient assujetti la langue aux exigences de leur condition. On parlait propre, pur, euphémique en toute circonstance. On n’appelait pas un chat un chat, c’eût été déplacé. En vertu d’un statut social à tenir, on ne vêtit pas les deux filles des mêmes petites culottes, un seul tiroir et piochez dedans mes enfants. On se retint mais on en mourait d’envie car aucun désir n’était plus fort que celui de confondre les deux fillettes si proches.
La cadette se fiança le jour du mariage de l’aînée, non que l’on n’eût les moyens de payer deux repas, mais il n’était venu à l’esprit de personne, surtout pas des parents ni des sœurs, que chacune pût avoir son jour de bonheur pour elle seule.
Les deux sœurs accouchent la même nuit. L’une perd les eaux à l’opéra (osera-t-elle regarder à nouveau dans les yeux cette bonne Madame Ulmann qui partageait sa loge ce soir-là). L’autre, ma mère, accompagnait sa sœur à ces drôles de Noces de Figaro célébrées en eau de boudin. Lorsque les flots jaillirent à en souiller les banquettes de velours rouge fourni gracieusement par Ullmann et fils parce qu’il est bon d’être un tantinet mécène, ma mère emmena sa sœur à la maternité. Dans la voiture, ma tante criait. Ma mère pleurait de désespoir, ou de rage : sa sœur, en s’abandonnant, la lâchait : elle accoucherait seule.

A l’arrivée à la maternité, ma mère hurla à l’interne de garde : « Déclenche-moi ! ». Elle ne tutoyait pas les inconnus d’ordinaire mais il n’y avait plus place pour les euphémismes et les manières : l’eau coulait d’un vagin prêt à s’ouvrir comme une marguerite à l’aube, celui de sa sœur. En réalité, les pertes avaient cessé depuis un certain temps, mais le corps de ma tante suintait encore dans l’esprit de ma mère. La sœur allait être mère et ma mère ne pouvait plus retenir la masse d’enfance qui lui encombrait le ventre et brisait la fratrie. L’interne fit la sourde oreille. Il s’occupa de triturer la tante, de mettre au monde mon cousin Benjamin et d’enfoncer son bras jusqu’à l’épaule dans les entrailles d’où l’enfant était sorti pour aller décrocher le placenta qui fit floc en tombant dans la bassine. C’était du mou pour le chat, la matière première des crèmes dont les sœurs s’enduiraient au retour d’âge pour prévenir les rides. Le monde est bien fait : les femmes sécrètent elles-mêmes les substances qui les préservent du vieillissement.
Ma mère n’avait tellement plus envie de me garder en elle que je vins. Elle voulait m’expulser comme un corps nuisible, mais je devançai son désir. Plus tard, on inventa un scénario digne de cette bourgeoisie de province, car un mot si brutal que « placenta » n’aurait su faire partie du vocabulaire de personnes raffinées : dans la famille, on avait siégé au grand Sanhédrin de Napoléon.
À la maternité, les deux sœurs obtinrent deux lits contigus. Les chambres seules coûtaient plus cher, mais il y en avait pléthore ce jour-là. Il ne restait plus de chambre double, et les époux firent déménager deux femmes de basse condition et payèrent le supplément pour que l’on puisse installer les sœurs côte à côte, lit à lit, flanc à flanc.
À la naissance, mon cousin était un garçon et j’étais une fille, mais cela ne dura pas. Ma mère trouva d’un mauvais goût consommé ce fils né chez sa sœur. Ma tante conçut de la culpabilité. Il lui fallait une fille, sinon rien. On circoncit Benjamin parce que cela se faisait, et cet épisode fut le dernier de sa vie de garçon. Ses mère et tante le préféraient en fille, les époux ne furent pas consultés. Il est probable que tel était le goût de Benjamin lui-même, car c’est un garçon gentil et docile : il n’aurait su contrarier sa mère. J’avais huit jours et je dormais au fond d’un landau dans la pièce contiguë à la salle à manger de l’appartement de ma tante (c’était aussi celui de mon oncle mais on l’aura compris : les hommes comptent peu). Je ne devrais pas me souvenir de la dernière sortie de Benjamin en garçon, mais j’en ai vécu d’autres, de ces cérémonies avec petits fours, eau oxygénée et autosatisfaction de donner une nouvelle pousse à une famille si formidable, alors je recolle les morceaux du puzzle, et je décris la scène.
On emmaillota mon cousin dans une longue robe de dentelle comme les chemises de nuit de la tante Lucie. On fit venir un petit monsieur calotte en couvre-chef, ornement rare dans cette famille tant il était peu assorti aux ors de la sous-préfecture. Le monsieur récita des hymnes de derviche tourneur qui rappelaient aux convives les quelques heures par an qu’ils allaient tuer sur les bancs de la synagogue locale. On apporta l’enfant dans sa houppelande. Le derviche sortit ses ustensiles de charcutier-joaillier sans cesser ses incantations. Ma mère et ma tante se réfugièrent dans la pièce où je dormais pour pleurer toutes les larmes de leur corps à l’occasion de ce joyeux événement. Je n’avais droit, dans cette réjouissance, qu’aux pleurs des deux femmes. Il y eut un silence qui dut m’angoisser un peu, car le brouhaha des convives et les trilles du derviche avaient cessé. L’officiant aiguisait ses coutelas. Le bébé hurla, tout au désespoir d’avoir abandonné aux lions un petit bout de lui-même. La foule laissa éclater sa joie et Benjamin terrorisé cria de plus belle. On vint chercher les sœurs en disant que l’ablation s’était formidablement bien passée, que le bébé n’avait pas pleuré et que tout allait bien Madame la marquise. La marquise poussa un ouf de soulagement, elle se promit que plus jamais dans sa vie son enfant chéri n’aurait à prouver qu’il était un homme, et elle tint parole.

Benjamin et moi avons partagé la même enfance. Nos chambres étaient différentes, nos parents étaient différents quoiqu’on eût pu les confondre : mêmes meubles achetés dans les mêmes magasins, qualité supérieure, mêmes moustaches des papas qui devaient être vaguement cousins. Nous jouions avec les mêmes poupées, les miennes, que Benjamin me volait, et nos mères faisaient semblant de n’y rien voir parce qu’elles adoraient cela. Plus tard, nous eûmes les mêmes passions : les livres, le cinéma, les hommes. Parfois, je me demandais si nous n’étions pas la même personne, si lui n’était pas moi, si je n’étais pas lui. Mais, comme au huitième jour de nos vies, Benjamin était en pleine lumière et j’avais droit à l’obscurité du boudoir. Les hommes ne nous aimaient pas pareillement, car la fusion dans laquelle nous vivions n’étaient qu’intérieure. Benjamin était un astre à la beauté gracile, et j’étais lourdaude, à l’image des bestiaux dont nos ancêtres avaient fait commerce. J’étais une étoile éteinte depuis avant la naissance de l’univers.
Souvent je me suis demandé Et si nos mères avaient voulu des fils ? La nature n’en aurait fait qu’à sa tête mais leur désir aurait rectifié le tir. Benjamin aurait été un vrai beau jeune homme qui introduit son sexe dans celui des femmes, et moi une vraie belle jeune fille au charme masculin qui aurait fait des ravages, les après-midis de Yom Kippour, au premier étage de la synagogue de notre petite ville de province, du côté des jeunes filles à la recherche de l’amour.

vendredi 22 juillet 2011

Mardi 22 juillet : où l'on rit jaune, ou avec des lézards, comme on veut


Dans l’après-midi, thé au Mazarine, rue Montefiore, avec Benny. Nous ne nous sommes pas encore vus depuis mon arrivée. Il était en voyage en France avec ses parents et sa tante Pnina qu’il appelle Doda Pnima (tante intérieure). Ses parents voulaient voir Drancy. Des membres de sa famille sont-ils passés par le camp ? Même pas. Il parle de l’obsession de ses proches pour le Génocide. Je croyais que celle-ci touchait en priorité les Juifs laïcs, qui avaient remplacé le culte religieux par celui du Génocide. Dans sa famille (ses deux sœurs ont respectivement onze et neuf enfants), la religion est prioritaire mais le Génocide vient tout de suite après. Ses sœurs se conforment à la prescription de ne jamais quitter la terre d’Israël, un commandement religieux que seules des personnes très orthodoxes appliquent. Elles ont fait une exception : pour se rendre à Auschwitz.
Je lui parle de l’utilisation pervertie de la mémoire du Génocide en France. En exemple : quand on recherche des pièces d’archives sur le site du Mémorial de la Shoah (j'évite en général d'utiliser ce dernier terme qui semble vraiment sorti d'une officine de marketing,), on peut les réunir dans un document récapitulatif qui s’appelle « Ma sélection ». Il rit jaune (en yiddish, ont dit lakhn mit yashtsherkes, rire avec des lézards).

— Tu l’as signalé aux gestionnaires du site ?
— Comprendraient-ils de quoi je parle ?
— Ici, le Génocide est l’objet d’un monopole d’état, qui s’exprime par le musée national de Yad Vashem.

Benny me propose de publier une nouvelle, traduite en hébreu, dans les pages littéraires de Haaretz. Je lui promet de lui envoyer un texte, j'ai dans la tête une nouvelle, Mon cousin Benjamin, que j'ai écrite il y a quelques années, qui avait été refusée, malgré le fait qu'ils me l'avaient commandée, par les Cahiers du Judaïsme, sans doute pas assez propre sur elle.
Après nous être quittés, je découvre un pochoir sur le trottoir du boulevard Rothschild : Shalit akhshav
(Shalit maintenant), réalisé dans la même graphie que le cigle du mouvement La Paix maintenant (Shalom akhshav). Étonnant comme une nation voudrait que son destin soit suspendu à celui d’un seul d’entre les siens, soldat capturé dans l'exercice de ses fonctions et retenu prisonnier par des membres du Hamas à Gaza. Je pense aux parents de ce jeune. Eux attendent évidemment sa libération avec impatience. Leur vie ne dépend que de cela. Mais pourquoi d’autres, étrangers à lui, devraient ressentir la même angoisse ? Les auteurs de ce pochoir ne comprennent-ils pas que le jeune Shalit est également l’otage de l’attitude du gouvernement israélien à l’égard du peuple palestinien ?

Le soir, en famille, nous retrouvons Raphaël, Sarah et une petite bande des étudiants du séminaire de yiddish à un concert de musique klezmer au Club Levontin. On m’avait recommandé ce jeune groupe, Oy division. ça danse bien pendant le concert. Simon est surpris, gêné peut-être, de voir son père s’éclater. Le chanteur est imprégné d’âme juive. Un autre musicien chante en russe. Ça change de certains musiciens un peu kitsch qui ne comprennent rien à la yiddishkayt. En sortant de la salle climatisée, située en sous-sol, mon corps de bon Français a le réflexe de se dire : « nous remontons à l’air libre, on respirera mieux », mais c’est l’inverse, car nous sortons de l’air climatisé pour replonger dans la moiteur de la ville, saisissante. On finit la soirée dans un bar, Frieda Kahlo, rue Lilienblum.

jeudi 21 juillet 2011

Lundi 21 juillet : une chambre à soi


Nous convenons avec Anne-Sophie que cette bourse de trois mois était comme une respiration indispensable que je me suis  accordée : la dernière année a été éprouvante, cette bourse était l’occasion de fuir la France, ce pays perdu comme le désigne Cécile (une autre, écrivain elle aussi), mon travail, faire une pause avec mon éditeur, peut-être même aussi l’adolescence de mon fils qui me renvoie à la mienne, je n’avais plus ma « chambre à soi » depuis les travaux dans l’appartement, bref, un réseau de relations et de situations au centre duquel je me trouve, comme un filet de pêche qui s’est resserré petit à petit. J’avais besoin d’être seul, de me sentir loin, et peut-être suis-je dans ce que les Américains appellent la crise du milieu de la vie.

Cher Gilles,
je me rends compte en te lisant à quel point cela me fait plaisir d’etre en contact avec toi grace a la connexion internet de ma sœur. (Mais desole pour l’absence d’accent, c’est un clavier allemand). Bref, tu me manques quand nous ne nous voyons pas.
Il y a quelques semaines, j’etais tres inquiet pour toi, j’avais en effet le sentiment que tu etouffais, et que cela « sortait » par de l’angoisse. Tu auras certainement un regard different sur les choses apres cette respiration israelienne.
Jean

mercredi 20 juillet 2011

Dimanche 20 juillet : la paix des bêtes sauvages

 Baignade à neuf heures du matin sur une plage très calme, en compagnie d’Anne-Sophie. C’est-à-dire que je me baigne et elle lit au café de la plage. Quand je rentre du large, nous parlons, d’amour, de couple, de sexe, de vie commune, d’avenir, de comment continuer ensemble et que tout le monde soit content. Et de littérature.
Je vais au-delà de la digue, en pleine mer. Seul au milieu de l’eau. Seul. J’enlève mon maillot de bain, le rifraf de la mer joue avec mon sexe, je me sens léger. J’enturbanne mon maillot autour de ma tête, mieux qu’autour de l’épaule, je me sens plus nu.
La mer n’est pas très propre, des petits bouts de plastique sont brinqueballés par les eaux.

Dory m’a prêté un recueil de poèmes de Nathan Alterman. Je déchiffre à l’aide d’un dictionnaire hébreu en ligne. La poésie est en train de se donner à moi, sentiment de conquête, comme si j’entrais par effraction, comme si je pénétrais une femme lacive, ou un homme.
J’essaie de traduire Pgisha im Sutskever (Rencontre avec Sutzkever), un poème de Dory, scandé et rimé. La difficulté consiste à trouver une forme en français qui ressemble à du Dory en hébreu, donc rimée, mais pas forcément en conservant le même nombre de pieds car les deux langues fonctionnent différemment. Il convient également de transposer quelque chose de la modernité du poème, qui use de rimes surprenantes : la locution Diet Sprite est l’objet d’un enjambement, Diet à la fin d’un vers, Sprite au début du suivant.

En sortant de Beth Ariela, je vois deux bougies brûler, en souvenir des deux soldats Ehud Goldwasser et Eldad Regev, dont les corps ont été restitués la semaine dernière. Jeudi, Esther m’a dit : « Aujourd’hui, c’est un jour triste pour Israël ». C’était le jour de la restitution des corps. Le pays était en émoi, en deuil, et je ne m’en rendais pas compte. Cette émotion nationale serait assez impensable en France, quoiqu’on nous ait gentiment tenus en haleine avec Florence Aubenas et Ingrid Bétencourt, comme si l’avenir du monde avait dépendu de leur destin. Il y a quelques années, quand une séquence a été diffusée montrant Florence Aubenas dans sa geôle, belle manipulation des affects de l’Occident par quelques maîtres-chanteurs orientaux, j’ai dit à mes enfants qui regardaient la télévision : « Elle aurait pu se laver les cheveux pour passer à l’antenne ». C’est devenu une plaisanterie récurrente à la maison.
Quand, le lendemain, j’ai vu Esther pour lui restituer les clés de l’appartement que je quittais, elle m’a reparlé de ces corps, et m’a dit, en parlant de leurs ravisseurs du Hezbollah : « Elu khayoth, quelles bêtes sauvages ! » Et laisser des femmes palestiniennes en route vers l’accouchement poireauter aux check points jusqu’à la fausse-couche, ce n’est pas sauvage, peut-être ? Il faudrait un jour se décider à faire la paix entre sauvages, malgré tout. On l’appellerait « La paix des bêtes sauvages ».

mardi 19 juillet 2011

Samedi 19 juillet : une lumière sur la ville


La nouvelle vie apporte son lot de complications. Je suis sorti de l’insouciance dans laquelle je baignais depuis presque trois semaines, ce sentiment de légèreté qui m’avait conquis et que je n’avais pas ressenti depuis des années, des décennies peut-être. Ma vie matérielle tenait dans ces cinq termes : une clé d’appartement, un téléphone portable, une carte de crédit, une bicyclette, un MacBook. Je peine à concilier ce pour quoi je suis ici, l’écriture, les recherches sur Uri-Zvi, Melekh et Peretz, avec la présence d’Anne-Sophie, Simon et Ezra. Ce sont deux situations, deux temporalités différentes. Je dois avoir le courage de dire : je vais à Jérusalem tel jour, je travaille dans telle bibliothèque tel autre jour.

Dans le supplément littéraire du week-end, Benny a publié un texte de Sutzkever sur l’écrivain Isroel Rabon. Ce dernier vivait à Lodz en 1939, il avait fait sensation dans les années 1930 avec un roman, Di gas (la Rue), qui introduisait l’usage de la langue parlée dans la littérature yiddish. En 1939, Rabon fuit Lodz et, avant d’être rattrapé et assassiné par les nazis, trouve refuge à Wilno. C’est là que Sutzkever le rencontre. Benny accompagne le texte d’une introduction. Il indique que Sutzkever vient d’avoir quatre-vingt-quinze ans et termine son article par cette phrase : « Que son réverbère brille encore longtemps sur cette ville ». Je frissonne à nouveau.

lundi 18 juillet 2011

Vendredi 18 juillet : changement de lieu, changement de destin ?


Je change d’appartement : j’habite rue George Elliot, une petite rue calme parallèle à la très renommée rue Sheinkin. Alain, l’attaché culturel de l’Ambassade de France, est parti en vacances et me prête son appartement pendant un mois. Cela a l’air très improvisé mais ça ne l’est pas du tout. J’ai dépensé beaucoup d’énergie avant mon départ pour régler la question du logement. J’ai cru à un moment que j’allais devoir renoncer à ce séjour car le prix des locations, en plein été dans une ville touristique, était fou en regard du montant de ma bourse. D’autres seraient partis en se disant On verra bien, mais je ne peux pas : j’ai besoin de savoir où je vais dormir le soir. L’appartement d’Alain est somptueux : un duplex au dernier étage d’un immeuble avec une immense terrasse. Du lit, situé dans la partie haute du duplex, on a une vue panoramique sur la ville.

Je change de vie : Anne-Sophie et les enfants sont arrivés pour un mois. Retour à la vie de famille : organiser son emploi du temps en prenant en compte celui de trois autres personnes. Depuis dix-huit ans qu’Anne-Sophie et moi vivons ensemble, c’était la première fois que nous étions séparés aussi longtemps.

dimanche 17 juillet 2011

Jeudi 17 juillet : l'écrivaine qui cherchait son cavalier d'un soir

Alona m’a donné rendez-vous à La Cantina pour boire un verre, avant de nous rendre à un vernissage à la Galerie Le Minotaure.
— Tu seras mon cavalier pour ce soir.
Comment fallait-il comprendre cette invite ? Quand j’arrive au restaurant, Alona est déjà au bar, en conversation avec une amie, universitaire parisienne grandie en Israël. Il m’arrive rarement de parler hébreu avec une Française, étrange sensation, jusqu’à ce qu’Alona s’absente un instant et nous passons au français, plus naturel. Alona revient. La conversation fuse entre elles, je m’accroche aux rideaux pour suivre, Alona parle comme une kalachnikov, bon entraînement. Nous prenons un taxi. La galerie est bondée. Elle expose la deuxième avant-garde russe, les peintres des années 1960 à 1980, qui peignaient en douce des œuvres hors de la ligne réaliste socialiste. Je m’apprête à faire tapisserie, à suivre Alona comme son petit chien puisqu’elle m’a dit que je serais son cavalier. Et tout en elle suscite cette attitude : elle dégage un curieux mélange de grande féminité et d'une aura masculine. Il y a beaucoup de Russes. Tout à coup, je rencontre Hillel, qui est venu me rendre visite il y a quelques mois à la Bibliothèque Medem. Il a vendu voici quelques années une collection de livres yiddish illustrés par les plus grands représentants de la première avant-garde russe, Chagall, El Lissitzky, Tshaykov, Rybak au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme. Le musée prépare une exposition sur ce sujet, il nous emprunte pour l’occasion quelques raretés et Hillel voulait voir nos collections. Il a été surpris et émerveillé par la richesse de ce que nous conservons. Plus loin, je vois Velvl, un poète yiddish d’origine russe, puis Dov-Ber, professeur de yiddish dans l’Indiana, poète yiddish aussi, né en Russie, grandi en Israël. Mon maître parisien dit de lui qu’il est un cas unique : poète yiddish fils de poète yiddish. Tel-Aviv est un village et le monde est petit. Il y a quelques jours, quelqu’un m’a dit : « Tu connais la théorie selon laquelle un maximum de quatre personnes te relie à n’importe quel individu dans le monde, le Pape, Bush, le roi des Zoulous. Eh bien chez les Juifs, c’est deux personnes maximum ».
— Finalement, tu connais plus de monde que moi, ici.
Alona prend congé. Je lui offre l’exemplaire de Ahava klua que je destinais à Gil, tant pis pour lui : il est parti. Qu’entendait Alona par « être son cavalier » ? 

samedi 16 juillet 2011

Mercredi 16 juillet : la chèvre qui jetait des cacahuètes aux automobilistes


Montée vers Jérusalem. D’habitude, j’évite de partir trop tôt pour ne pas tomber dans les embouteillages, mais j’avais un rendez-vous. J’ai prix un shirouth à la gare routière. Outre le fait que ce moyen de transport soit plus cosy que l’autobus, j’aime bien le principe : le véhicule part quand il est plein. Entre Tel-Aviv et Jérusalem, on n’attend jamais longtemps, dix minutes, un quart d’heure tout au plus, mais la tension est présente. Parfois, aux heures creuses, quand le chauffeur ne parvient pas à remplir la dernière place, il propose aux passagers de payer un petit supplément. Après le départ, les voyageurs commencent à payer la course. Débute alors un chassé-croisé fiduciaire. Les personnes du fond demandent à celles de devant de faire circuler leur argent, et elles reçoivent en retour soit de la monnaie soit un reçu, parfois les deux. Le même principe existe à l’intérieur de Tel-Aviv : sur les principales lignes d’autobus, la 4 et la 5 qui parcourent la ville du nord au sud et retour, des mini-bus privés empruntent le même trajet, vous pouvez les héler même entre deux stations et leur demander de vous déposer où bon vous semble sur la route. Une fois à bord, vous vous asseyez et faites circuler le prix de la course. Quand vous souhaitez vous arrêter, vous dites : « Nehag, taatsor bevakasha » (chauffeur, arrête-toi s’il te plaît). Il s’arrête, il manie une poignée qui lui permet d’ouvrir et de fermer la porte à distance, le tour est joué. Pourquoi ce service me remplit-il d’aise ? C’est le petit côté kibbutz qui subsiste dans le pays, j’ai dit que j’étais nostalgique.
Montée vers Jérusalem, donc, à l’heure de pointe. Dans le taxi, je bavarde avec mon voisin, un new-yorkais qui se trouve pour la première fois dans le pays. Le temps passe et soudain, je regarde par la fenêtre et ne reconnais pas la route. Au bout de quelques centaines de mètres, un panneau indique que nous avons pris un autre chemin, qui passe par la ville nouvelle de Modiin et poursuit ensuite à travers la Cisjordanie, frôle Ramallah pour aborder Jérusalem par le nord. Le paysage est magnifique : les collines de Judée et leur pierre crayeuse. L’œil voit au loin ces successions de collines surmontées de villages arabes reconnaissables à leurs minarets, et parfois d’implantations juives, identifiables à leurs maisons individuelles aux toits de tuile rouge et au grillage qui entoure la localité. Je n’avais pas choisi de prendre cette route mais le pays choisit pour moi.
Comme toutes les autoroutes du monde, celle-ci est bordée d’un grillage. Partout ailleurs, cela permet d’éviter qu’une biche ne s’égare sur la voie rapide. Ici, cela peut avoir cette utilité, mais cela sert surtout à ce que les véhicules à plaques jaunes, dont les propriétaires sont israéliens, circulent tranquillement en traversant la Cisjordanie. Cela s’appelle, dans le jargon international, une route de contournement. Quand la route passe près d’un village, le grillage est remplacé par le mur que l’on a beaucoup montré à la télévision. C’est pratique : cela permet aux Israéliens de faire comme si les Palestiniens des territoires n’existaient pas. Disons que l’on ne les voit plus. Sur la gauche, à un moment, une chèvre regarde passer les voitures, derrière le grillage. Je me demande qui est au zoo : elle ou nous ?
Aux abords de Jérusalem, lors de la traversée des villages palestiniens du nord de la ville, du côté de Beith Hanina, l’autoroute est bordée de part et d’autre d’un mur décoré d’un trompe-l’œil : un paysage bucolique, traversé par un aqueduc, qui n’a rien à voir avec les maisons arabes situées derrière la muraille de béton. Le tout rappelle le décor de certains restaurants chinois à Paris : vous dînez derrière les chutes du Niagara ou les grandes Jaurasses, au milieu du Ve arrondissement.
Un article, dans le journal du dernier week-end, parlait de la fâcheuse habitude de la municipalité de Jérusalem de vouloir hébraïser les noms des quartiers de la ville, à Jérusalem ouest. Pourtant, il ne s’agit pas de lieux contestés, puisqu’ils font partie d’Israël depuis 1948 et qu'ils sont du bon côté — au sens politiquement correct du terme — de la ligne verte. Ainsi, celui que tout le monde connaît sous le nom arabe de Talbyé devrait s’appeler Komemiyut. Alors comme personne n’utilise ce nom artificiel, un panneau à l’entrée du quartier indique : Komemiyut (Talbyé). Pareil pour Gonen (Katamon). À la fin des années 1980, je sortais avec une jeune juive anglaise, résidente de Jérusalem, très engagée dans la lutte pour la reconnaissance des droits des Palestiniens. Elle me faisait faire le tour de ces quartiers en me disant : « Tu vois, cette belle maison ottomane, c’est la famille El Husseini qui l’habitait avant 1948 ». J’aimais bien cette promenade dans l’histoire. La mémoire des lieux, c’est important. Quand le panneau indiquera uniquement « Komemiyut » et « Gonen », l’heure sera grave, le monde sera au fond du trou.


À Tel-Aviv, il n’y a pas ce problème, puisqu’un beau matin de 1909, soixante familles ont procédé à une loterie sur les dunes pour se répartir les premières parcelles. La ville n’a pas été construite sur le spectre d’un quartier arabe. Personne n’a été délogé, on n’a détruit aucune maison. On a bâti des fondations et on a monté des murs en faisant attention que les maisons soient organisées en rues, en avenues, en promenades, et le tout est devenu une ville. On aurait bien voulu qu’il en ait été de même pour le reste du pays, mais cela n’a pas été possible : on croyait que c’était un pays vierge ou on feignait d’y croire mais il ne l’était pas. Alors, si on voulait s’installer en famille, il fallait trouver de la place. Que faire à présent ? Oh, j’ai bien ma petite idée mais je n’ai pas encore réussi à convaincre tout le monde : on ferait un beau discours pour reconnaître que le droit fondamental du peuple juif d’avoir son pays, surtout après la grande Catastophe, a occasionné une catastrophe d’une ampleur différente mais réelle, et surtout qu’il n’y a pas de hiérarchie du malheur quand celui-ci vous atteint personnellement, et que l’on en est désolé, et d’ailleurs pour le prouver, on serait prêt à payer pour que les descendants des victimes de cette catastrophe que les Palestiniens appellent la Nekba puissent commencer à se construire, en Palestine ou ailleurs, à leur guise. Mais pour cela, il faudrait aussi que les pays de l’ailleurs soient d’accord, et c’est là où l’affaire se complique. En attendant, l’été, boulevard Rothschild, je suis le seul à penser à la politique. Les autres fument le narguilé, sirotent une bière, mangent un sushi à un des kiosques ouverts 24h/24 qui donnent un air si nonchalant à cette allée plantée de sycomores, de cyprès, de palmiers et de washingtonias. Ils parlent de musique, de littérature, de jolies filles, de beaux garçons et parfois même, ils s’embrassent sur la bouche.

vendredi 15 juillet 2011

Mardi 15 juillet : de poètes et de jardins



J’ai bu beaucoup d’eau en rentrant chez moi hier, de sorte que ce matin, je n’ai pas trop de mal à me lever, malgré la quantité d’alcool absorbée.
J’ai appris un mot : sababa. Je ne cessais de l’entendre chez des jeunes. Il signifie : coool ! Moshik dit qu’il vient peut-être du français « ça va bien ».  Je lui ai demandé de m’aider à lire la poésie hébraïque. Mon niveau d’hébreu est correct, je parle, je comprends ce qui se dit dans la rue sans devoir dresser l’oreille, je suis capable de suivre plusieurs conversations à la fois, je lis le journal, j’ai souvent lu des romans et des articles de critique littéraire, mais je peine quand j’en arrive à la poésie. Il me manque du vocabulaire et je ne suis pas suffisamment familier des mots composés et des formes contractées, notamment celle de la forme possessive. C’est qu’une langue sémitique, ça n’arrête pas de bouger. Une voyelle en devient volontiers une autre en fonction du suffixe qui lui est appliqué, un « p » devient « f » pour un oui ou pour un non, et la succession de « v », « b » et « k » peut facilement devenir ‘ou’, ‘v’ et kh’ : allez vous y retrouver ! En guise d’introduction, Moshik me propose une séance avec Dory. Celui-ci me raconte l’histoire de la poésie hébraïque. Selon lui, les universitaires israéliens les plus chevronnés refusent de se rendre à l’évidence : les premiers poètes hébraïques modernes, ceux de la « génération de la renaissance », Bialik notamment, sont nés en Europe orientale. Ils maîtrisent l’hébreu de par leur rigoureuse éducation religieuse. Bialik a commencé à l’apprendre à l’âge de trois ans au heder. Mais il connaît la prononciation ashkénaze. Plus tard, pris dans la mode orientaliste fin-de-siècle qui avait cours en Allemagne et en Europe orientale, les premiers sionistes ont privilégié la prononciation sépharade quand il s’est agi de transformer l’hébreu en la langue d’un état à naître : on disait que les Juifs orientaux et sépharades avaient conservé quelque chose de l’hébreu biblique, perdu des ashkénazes. Les promoteurs de l’hébreu moderne étaient tous ashkénazes, russes pour la plupart, et ils s’opposaient à leurs pères : en bon mouvement révolutionnaire, le sionisme reniait. Mais Bialik et ses contemporains ont commencé à écrire dans le contexte culturel d’Europe orientale, et leur poésie est rythmée comme de l’hébreu ashkénaze, ce qui implique une prononciation différente de certaines lettres. Comme si Baudelaire avait écrit ses Fleurs du Mal avec l’accent de Castelnaudary. Car en hébreu ashkénaze, on accentue sur l’avant-dernière syllabe, alors que la dernière syllabe est accentuée en hébreu sépharade : shabès à Kovno et Varsovie, shabath à Salonique, Damas et Tel-Aviv. De sorte que les lecteurs de Bialik à la période contemporaine, en Israël, ont totalement perdu la musique originale des poèmes. Tout juste si les commentateurs rappellent de temps à autres que pour retrouver la rime, il faut prononcer le kamats « o » et non « a ».
La deuxième génération de poètes hébraïques, Nathan Alterman, Léa Goldberg, Avraham Shlonski, sont tous nés hors de l’hébreu : leur langue de création était la deuxième, troisième, quatrième langue qu’ils apprenaient. Les premiers manuscrits de Lea Goldberg sont, raconte Dory, criblés de fautes de grammaire.
Il faut attendre les années 1950 et le poète Nathan Zakh pour que les règles de la poésie classique — métrique régulière et rime — soient mises à bas. Dans cette génération, les poètes n’écrivent toujours pas dans leur langue maternelle : Nathan Zakh parle l’hébreu avec un accent allemand à couper au couteau, Yehuda Amihaï est né en Allemagne, Meir Wieseltier à Moscou. Leurs références littéraires sont largement européennes. Ils ont tous lu la poésie allemande, russe ou polonaise dans la langue originale.
Ce sont les poètes des générations suivantes qui, les premiers, écrivent dans leur langue maternelle, et Dory élabore une critique claire de ces générations depuis les années 1960 jusqu’à nos jours, qui ont cru pouvoir créer une poésie en autarcie, alors que la poésie hébraïque moderne n’avait que soixante ans d’âge. Il compare avec la poésie française, allemande, dont le corpus est infiniment plus riche. Dory et Moshik parlent ensuite de la revue littéraire qu’ils éditent, Ho !. Elle consacre une place de choix à des traductions de textes littéraires européens, notamment du français. Dans l’esprit de Dory, il s’agit de réensemencer la poésie hébraïque par la traduction. Il raconte les critiques que la rédaction a reçues : « la littérature israélienne peut se débrouiller toute seule, elle n’a pas besoin de la littérature française ». Il faut dire qu’il y est allé fort : dans le manifeste qui ouvre le premier numéro, il remet en cause les critères esthétiques, devenus hégémoniques, instaurés par Nathan Zakh, véritable icône nationale, et prône le retour à la rime et à une rythmique.
Petite pause dans la leçon de poésie. Dory me parle de sa conversation téléphonique avec Sutzkever. Aujourd’hui, le poète fête ses quatre-vingt-quinze ans. Dory a insisté auprès du supplément littéraire de Haaretz pour qu’il en soit fait mention vendredi prochain. Et Dory de me raconter comment il a rencontré Sutzkever. Il avait une vingtaine d’années. C’était à une foire du livre. Dory a feuilleté un recueil de traductions de poèmes de Sutzkever en hébreu. Il l’a acheté. Les traductions étaient mauvaises mais Dory s’est rendu compte qu’il s’agissait d’un immense poète. Il s’est penché sur sa biographie : un héros du ghetto de Wilno qui écrit en yiddish — il était certain qu’il avait disparu pendant le Génocide. Quelques mois plus tard, le supplément littéraire de Haaretz publie une traduction d’un poème de Baudelaire, due à Dory. Le téléphone sonne : une voix au fort accent yiddish lui dit « Avraham Sutzkever à l’appareil ». Ils se rencontrent. Ils se voient souvent ensuite, toujours au Café Olga, du côté du Kikar hamedina (la Place de l’État), là où Sutzkever s’installe tous les matins pour écrire. À l’époque, c’est-à-dire il y a près de vingt ans, Sutzkever est encore un poète yiddish prolifique et le rédacteur de la grande revue littéraire d’après guerre, Di goldene keyt. C’est un héros parmi le public yiddishophone lettré du monde entier, et un inconnu dans les rues de Tel-Aviv. La preuve : un garçon très cultivé, qui consacre sa vie à la poésie depuis plusieurs années, n’en a jamais entendu parler. Quand il entend Sutzkever au téléphone, il croit capter une voix remontée du Royaume des morts.
Pour le quatre-vingt dix anniversaire du poète, le supplément littéraire de Haaretz lui a consacré un numéro entier. Quand l’éditeur du quotidien veut stigmatiser le côté ésotérique de ce supplément, il cite toujours ce numéro en exemple cinq ans plus tard, et la pique revient, dit-on, presque chaque semaine. C’est pourquoi l’hommage à Sutzkever dans le numéro de vendredi prochain a été arraché de haute lutte, mais il s’agira d’un petit encadré, rien d’autre.
— Je pense souvent au poète ces temps-ci. Je me dis presque tous les jours que Tel-Aviv est la ville où il vit, et ce n’est pas rien, comme une présence tutélaire, une étoile qui nous protège, le gage que tant qu’il sera vivant, même très affaibli, le monde ne sombrera pas totalement dans le chaos.
Dory acquiesce. Un frisson passe entre nous.
Nous finissons la soirée à Joz veloz, rue Yehuda Halevi, un restaurant où se retrouvent chanteurs, musiciens, cinéastes et écrivains. Nous sommes à une table dans le jardin, tous les trois, une chandelle éclaire nos visages.