mercredi 20 juillet 2011

Dimanche 20 juillet : la paix des bêtes sauvages

 Baignade à neuf heures du matin sur une plage très calme, en compagnie d’Anne-Sophie. C’est-à-dire que je me baigne et elle lit au café de la plage. Quand je rentre du large, nous parlons, d’amour, de couple, de sexe, de vie commune, d’avenir, de comment continuer ensemble et que tout le monde soit content. Et de littérature.
Je vais au-delà de la digue, en pleine mer. Seul au milieu de l’eau. Seul. J’enlève mon maillot de bain, le rifraf de la mer joue avec mon sexe, je me sens léger. J’enturbanne mon maillot autour de ma tête, mieux qu’autour de l’épaule, je me sens plus nu.
La mer n’est pas très propre, des petits bouts de plastique sont brinqueballés par les eaux.

Dory m’a prêté un recueil de poèmes de Nathan Alterman. Je déchiffre à l’aide d’un dictionnaire hébreu en ligne. La poésie est en train de se donner à moi, sentiment de conquête, comme si j’entrais par effraction, comme si je pénétrais une femme lacive, ou un homme.
J’essaie de traduire Pgisha im Sutskever (Rencontre avec Sutzkever), un poème de Dory, scandé et rimé. La difficulté consiste à trouver une forme en français qui ressemble à du Dory en hébreu, donc rimée, mais pas forcément en conservant le même nombre de pieds car les deux langues fonctionnent différemment. Il convient également de transposer quelque chose de la modernité du poème, qui use de rimes surprenantes : la locution Diet Sprite est l’objet d’un enjambement, Diet à la fin d’un vers, Sprite au début du suivant.

En sortant de Beth Ariela, je vois deux bougies brûler, en souvenir des deux soldats Ehud Goldwasser et Eldad Regev, dont les corps ont été restitués la semaine dernière. Jeudi, Esther m’a dit : « Aujourd’hui, c’est un jour triste pour Israël ». C’était le jour de la restitution des corps. Le pays était en émoi, en deuil, et je ne m’en rendais pas compte. Cette émotion nationale serait assez impensable en France, quoiqu’on nous ait gentiment tenus en haleine avec Florence Aubenas et Ingrid Bétencourt, comme si l’avenir du monde avait dépendu de leur destin. Il y a quelques années, quand une séquence a été diffusée montrant Florence Aubenas dans sa geôle, belle manipulation des affects de l’Occident par quelques maîtres-chanteurs orientaux, j’ai dit à mes enfants qui regardaient la télévision : « Elle aurait pu se laver les cheveux pour passer à l’antenne ». C’est devenu une plaisanterie récurrente à la maison.
Quand, le lendemain, j’ai vu Esther pour lui restituer les clés de l’appartement que je quittais, elle m’a reparlé de ces corps, et m’a dit, en parlant de leurs ravisseurs du Hezbollah : « Elu khayoth, quelles bêtes sauvages ! » Et laisser des femmes palestiniennes en route vers l’accouchement poireauter aux check points jusqu’à la fausse-couche, ce n’est pas sauvage, peut-être ? Il faudrait un jour se décider à faire la paix entre sauvages, malgré tout. On l’appellerait « La paix des bêtes sauvages ».

mardi 19 juillet 2011

Samedi 19 juillet : une lumière sur la ville


La nouvelle vie apporte son lot de complications. Je suis sorti de l’insouciance dans laquelle je baignais depuis presque trois semaines, ce sentiment de légèreté qui m’avait conquis et que je n’avais pas ressenti depuis des années, des décennies peut-être. Ma vie matérielle tenait dans ces cinq termes : une clé d’appartement, un téléphone portable, une carte de crédit, une bicyclette, un MacBook. Je peine à concilier ce pour quoi je suis ici, l’écriture, les recherches sur Uri-Zvi, Melekh et Peretz, avec la présence d’Anne-Sophie, Simon et Ezra. Ce sont deux situations, deux temporalités différentes. Je dois avoir le courage de dire : je vais à Jérusalem tel jour, je travaille dans telle bibliothèque tel autre jour.

Dans le supplément littéraire du week-end, Benny a publié un texte de Sutzkever sur l’écrivain Isroel Rabon. Ce dernier vivait à Lodz en 1939, il avait fait sensation dans les années 1930 avec un roman, Di gas (la Rue), qui introduisait l’usage de la langue parlée dans la littérature yiddish. En 1939, Rabon fuit Lodz et, avant d’être rattrapé et assassiné par les nazis, trouve refuge à Wilno. C’est là que Sutzkever le rencontre. Benny accompagne le texte d’une introduction. Il indique que Sutzkever vient d’avoir quatre-vingt-quinze ans et termine son article par cette phrase : « Que son réverbère brille encore longtemps sur cette ville ». Je frissonne à nouveau.

lundi 18 juillet 2011

Vendredi 18 juillet : changement de lieu, changement de destin ?


Je change d’appartement : j’habite rue George Elliot, une petite rue calme parallèle à la très renommée rue Sheinkin. Alain, l’attaché culturel de l’Ambassade de France, est parti en vacances et me prête son appartement pendant un mois. Cela a l’air très improvisé mais ça ne l’est pas du tout. J’ai dépensé beaucoup d’énergie avant mon départ pour régler la question du logement. J’ai cru à un moment que j’allais devoir renoncer à ce séjour car le prix des locations, en plein été dans une ville touristique, était fou en regard du montant de ma bourse. D’autres seraient partis en se disant On verra bien, mais je ne peux pas : j’ai besoin de savoir où je vais dormir le soir. L’appartement d’Alain est somptueux : un duplex au dernier étage d’un immeuble avec une immense terrasse. Du lit, situé dans la partie haute du duplex, on a une vue panoramique sur la ville.

Je change de vie : Anne-Sophie et les enfants sont arrivés pour un mois. Retour à la vie de famille : organiser son emploi du temps en prenant en compte celui de trois autres personnes. Depuis dix-huit ans qu’Anne-Sophie et moi vivons ensemble, c’était la première fois que nous étions séparés aussi longtemps.

dimanche 17 juillet 2011

Jeudi 17 juillet : l'écrivaine qui cherchait son cavalier d'un soir

Alona m’a donné rendez-vous à La Cantina pour boire un verre, avant de nous rendre à un vernissage à la Galerie Le Minotaure.
— Tu seras mon cavalier pour ce soir.
Comment fallait-il comprendre cette invite ? Quand j’arrive au restaurant, Alona est déjà au bar, en conversation avec une amie, universitaire parisienne grandie en Israël. Il m’arrive rarement de parler hébreu avec une Française, étrange sensation, jusqu’à ce qu’Alona s’absente un instant et nous passons au français, plus naturel. Alona revient. La conversation fuse entre elles, je m’accroche aux rideaux pour suivre, Alona parle comme une kalachnikov, bon entraînement. Nous prenons un taxi. La galerie est bondée. Elle expose la deuxième avant-garde russe, les peintres des années 1960 à 1980, qui peignaient en douce des œuvres hors de la ligne réaliste socialiste. Je m’apprête à faire tapisserie, à suivre Alona comme son petit chien puisqu’elle m’a dit que je serais son cavalier. Et tout en elle suscite cette attitude : elle dégage un curieux mélange de grande féminité et d'une aura masculine. Il y a beaucoup de Russes. Tout à coup, je rencontre Hillel, qui est venu me rendre visite il y a quelques mois à la Bibliothèque Medem. Il a vendu voici quelques années une collection de livres yiddish illustrés par les plus grands représentants de la première avant-garde russe, Chagall, El Lissitzky, Tshaykov, Rybak au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme. Le musée prépare une exposition sur ce sujet, il nous emprunte pour l’occasion quelques raretés et Hillel voulait voir nos collections. Il a été surpris et émerveillé par la richesse de ce que nous conservons. Plus loin, je vois Velvl, un poète yiddish d’origine russe, puis Dov-Ber, professeur de yiddish dans l’Indiana, poète yiddish aussi, né en Russie, grandi en Israël. Mon maître parisien dit de lui qu’il est un cas unique : poète yiddish fils de poète yiddish. Tel-Aviv est un village et le monde est petit. Il y a quelques jours, quelqu’un m’a dit : « Tu connais la théorie selon laquelle un maximum de quatre personnes te relie à n’importe quel individu dans le monde, le Pape, Bush, le roi des Zoulous. Eh bien chez les Juifs, c’est deux personnes maximum ».
— Finalement, tu connais plus de monde que moi, ici.
Alona prend congé. Je lui offre l’exemplaire de Ahava klua que je destinais à Gil, tant pis pour lui : il est parti. Qu’entendait Alona par « être son cavalier » ? 

samedi 16 juillet 2011

Mercredi 16 juillet : la chèvre qui jetait des cacahuètes aux automobilistes


Montée vers Jérusalem. D’habitude, j’évite de partir trop tôt pour ne pas tomber dans les embouteillages, mais j’avais un rendez-vous. J’ai prix un shirouth à la gare routière. Outre le fait que ce moyen de transport soit plus cosy que l’autobus, j’aime bien le principe : le véhicule part quand il est plein. Entre Tel-Aviv et Jérusalem, on n’attend jamais longtemps, dix minutes, un quart d’heure tout au plus, mais la tension est présente. Parfois, aux heures creuses, quand le chauffeur ne parvient pas à remplir la dernière place, il propose aux passagers de payer un petit supplément. Après le départ, les voyageurs commencent à payer la course. Débute alors un chassé-croisé fiduciaire. Les personnes du fond demandent à celles de devant de faire circuler leur argent, et elles reçoivent en retour soit de la monnaie soit un reçu, parfois les deux. Le même principe existe à l’intérieur de Tel-Aviv : sur les principales lignes d’autobus, la 4 et la 5 qui parcourent la ville du nord au sud et retour, des mini-bus privés empruntent le même trajet, vous pouvez les héler même entre deux stations et leur demander de vous déposer où bon vous semble sur la route. Une fois à bord, vous vous asseyez et faites circuler le prix de la course. Quand vous souhaitez vous arrêter, vous dites : « Nehag, taatsor bevakasha » (chauffeur, arrête-toi s’il te plaît). Il s’arrête, il manie une poignée qui lui permet d’ouvrir et de fermer la porte à distance, le tour est joué. Pourquoi ce service me remplit-il d’aise ? C’est le petit côté kibbutz qui subsiste dans le pays, j’ai dit que j’étais nostalgique.
Montée vers Jérusalem, donc, à l’heure de pointe. Dans le taxi, je bavarde avec mon voisin, un new-yorkais qui se trouve pour la première fois dans le pays. Le temps passe et soudain, je regarde par la fenêtre et ne reconnais pas la route. Au bout de quelques centaines de mètres, un panneau indique que nous avons pris un autre chemin, qui passe par la ville nouvelle de Modiin et poursuit ensuite à travers la Cisjordanie, frôle Ramallah pour aborder Jérusalem par le nord. Le paysage est magnifique : les collines de Judée et leur pierre crayeuse. L’œil voit au loin ces successions de collines surmontées de villages arabes reconnaissables à leurs minarets, et parfois d’implantations juives, identifiables à leurs maisons individuelles aux toits de tuile rouge et au grillage qui entoure la localité. Je n’avais pas choisi de prendre cette route mais le pays choisit pour moi.
Comme toutes les autoroutes du monde, celle-ci est bordée d’un grillage. Partout ailleurs, cela permet d’éviter qu’une biche ne s’égare sur la voie rapide. Ici, cela peut avoir cette utilité, mais cela sert surtout à ce que les véhicules à plaques jaunes, dont les propriétaires sont israéliens, circulent tranquillement en traversant la Cisjordanie. Cela s’appelle, dans le jargon international, une route de contournement. Quand la route passe près d’un village, le grillage est remplacé par le mur que l’on a beaucoup montré à la télévision. C’est pratique : cela permet aux Israéliens de faire comme si les Palestiniens des territoires n’existaient pas. Disons que l’on ne les voit plus. Sur la gauche, à un moment, une chèvre regarde passer les voitures, derrière le grillage. Je me demande qui est au zoo : elle ou nous ?
Aux abords de Jérusalem, lors de la traversée des villages palestiniens du nord de la ville, du côté de Beith Hanina, l’autoroute est bordée de part et d’autre d’un mur décoré d’un trompe-l’œil : un paysage bucolique, traversé par un aqueduc, qui n’a rien à voir avec les maisons arabes situées derrière la muraille de béton. Le tout rappelle le décor de certains restaurants chinois à Paris : vous dînez derrière les chutes du Niagara ou les grandes Jaurasses, au milieu du Ve arrondissement.
Un article, dans le journal du dernier week-end, parlait de la fâcheuse habitude de la municipalité de Jérusalem de vouloir hébraïser les noms des quartiers de la ville, à Jérusalem ouest. Pourtant, il ne s’agit pas de lieux contestés, puisqu’ils font partie d’Israël depuis 1948 et qu'ils sont du bon côté — au sens politiquement correct du terme — de la ligne verte. Ainsi, celui que tout le monde connaît sous le nom arabe de Talbyé devrait s’appeler Komemiyut. Alors comme personne n’utilise ce nom artificiel, un panneau à l’entrée du quartier indique : Komemiyut (Talbyé). Pareil pour Gonen (Katamon). À la fin des années 1980, je sortais avec une jeune juive anglaise, résidente de Jérusalem, très engagée dans la lutte pour la reconnaissance des droits des Palestiniens. Elle me faisait faire le tour de ces quartiers en me disant : « Tu vois, cette belle maison ottomane, c’est la famille El Husseini qui l’habitait avant 1948 ». J’aimais bien cette promenade dans l’histoire. La mémoire des lieux, c’est important. Quand le panneau indiquera uniquement « Komemiyut » et « Gonen », l’heure sera grave, le monde sera au fond du trou.


À Tel-Aviv, il n’y a pas ce problème, puisqu’un beau matin de 1909, soixante familles ont procédé à une loterie sur les dunes pour se répartir les premières parcelles. La ville n’a pas été construite sur le spectre d’un quartier arabe. Personne n’a été délogé, on n’a détruit aucune maison. On a bâti des fondations et on a monté des murs en faisant attention que les maisons soient organisées en rues, en avenues, en promenades, et le tout est devenu une ville. On aurait bien voulu qu’il en ait été de même pour le reste du pays, mais cela n’a pas été possible : on croyait que c’était un pays vierge ou on feignait d’y croire mais il ne l’était pas. Alors, si on voulait s’installer en famille, il fallait trouver de la place. Que faire à présent ? Oh, j’ai bien ma petite idée mais je n’ai pas encore réussi à convaincre tout le monde : on ferait un beau discours pour reconnaître que le droit fondamental du peuple juif d’avoir son pays, surtout après la grande Catastophe, a occasionné une catastrophe d’une ampleur différente mais réelle, et surtout qu’il n’y a pas de hiérarchie du malheur quand celui-ci vous atteint personnellement, et que l’on en est désolé, et d’ailleurs pour le prouver, on serait prêt à payer pour que les descendants des victimes de cette catastrophe que les Palestiniens appellent la Nekba puissent commencer à se construire, en Palestine ou ailleurs, à leur guise. Mais pour cela, il faudrait aussi que les pays de l’ailleurs soient d’accord, et c’est là où l’affaire se complique. En attendant, l’été, boulevard Rothschild, je suis le seul à penser à la politique. Les autres fument le narguilé, sirotent une bière, mangent un sushi à un des kiosques ouverts 24h/24 qui donnent un air si nonchalant à cette allée plantée de sycomores, de cyprès, de palmiers et de washingtonias. Ils parlent de musique, de littérature, de jolies filles, de beaux garçons et parfois même, ils s’embrassent sur la bouche.

vendredi 15 juillet 2011

Mardi 15 juillet : de poètes et de jardins



J’ai bu beaucoup d’eau en rentrant chez moi hier, de sorte que ce matin, je n’ai pas trop de mal à me lever, malgré la quantité d’alcool absorbée.
J’ai appris un mot : sababa. Je ne cessais de l’entendre chez des jeunes. Il signifie : coool ! Moshik dit qu’il vient peut-être du français « ça va bien ».  Je lui ai demandé de m’aider à lire la poésie hébraïque. Mon niveau d’hébreu est correct, je parle, je comprends ce qui se dit dans la rue sans devoir dresser l’oreille, je suis capable de suivre plusieurs conversations à la fois, je lis le journal, j’ai souvent lu des romans et des articles de critique littéraire, mais je peine quand j’en arrive à la poésie. Il me manque du vocabulaire et je ne suis pas suffisamment familier des mots composés et des formes contractées, notamment celle de la forme possessive. C’est qu’une langue sémitique, ça n’arrête pas de bouger. Une voyelle en devient volontiers une autre en fonction du suffixe qui lui est appliqué, un « p » devient « f » pour un oui ou pour un non, et la succession de « v », « b » et « k » peut facilement devenir ‘ou’, ‘v’ et kh’ : allez vous y retrouver ! En guise d’introduction, Moshik me propose une séance avec Dory. Celui-ci me raconte l’histoire de la poésie hébraïque. Selon lui, les universitaires israéliens les plus chevronnés refusent de se rendre à l’évidence : les premiers poètes hébraïques modernes, ceux de la « génération de la renaissance », Bialik notamment, sont nés en Europe orientale. Ils maîtrisent l’hébreu de par leur rigoureuse éducation religieuse. Bialik a commencé à l’apprendre à l’âge de trois ans au heder. Mais il connaît la prononciation ashkénaze. Plus tard, pris dans la mode orientaliste fin-de-siècle qui avait cours en Allemagne et en Europe orientale, les premiers sionistes ont privilégié la prononciation sépharade quand il s’est agi de transformer l’hébreu en la langue d’un état à naître : on disait que les Juifs orientaux et sépharades avaient conservé quelque chose de l’hébreu biblique, perdu des ashkénazes. Les promoteurs de l’hébreu moderne étaient tous ashkénazes, russes pour la plupart, et ils s’opposaient à leurs pères : en bon mouvement révolutionnaire, le sionisme reniait. Mais Bialik et ses contemporains ont commencé à écrire dans le contexte culturel d’Europe orientale, et leur poésie est rythmée comme de l’hébreu ashkénaze, ce qui implique une prononciation différente de certaines lettres. Comme si Baudelaire avait écrit ses Fleurs du Mal avec l’accent de Castelnaudary. Car en hébreu ashkénaze, on accentue sur l’avant-dernière syllabe, alors que la dernière syllabe est accentuée en hébreu sépharade : shabès à Kovno et Varsovie, shabath à Salonique, Damas et Tel-Aviv. De sorte que les lecteurs de Bialik à la période contemporaine, en Israël, ont totalement perdu la musique originale des poèmes. Tout juste si les commentateurs rappellent de temps à autres que pour retrouver la rime, il faut prononcer le kamats « o » et non « a ».
La deuxième génération de poètes hébraïques, Nathan Alterman, Léa Goldberg, Avraham Shlonski, sont tous nés hors de l’hébreu : leur langue de création était la deuxième, troisième, quatrième langue qu’ils apprenaient. Les premiers manuscrits de Lea Goldberg sont, raconte Dory, criblés de fautes de grammaire.
Il faut attendre les années 1950 et le poète Nathan Zakh pour que les règles de la poésie classique — métrique régulière et rime — soient mises à bas. Dans cette génération, les poètes n’écrivent toujours pas dans leur langue maternelle : Nathan Zakh parle l’hébreu avec un accent allemand à couper au couteau, Yehuda Amihaï est né en Allemagne, Meir Wieseltier à Moscou. Leurs références littéraires sont largement européennes. Ils ont tous lu la poésie allemande, russe ou polonaise dans la langue originale.
Ce sont les poètes des générations suivantes qui, les premiers, écrivent dans leur langue maternelle, et Dory élabore une critique claire de ces générations depuis les années 1960 jusqu’à nos jours, qui ont cru pouvoir créer une poésie en autarcie, alors que la poésie hébraïque moderne n’avait que soixante ans d’âge. Il compare avec la poésie française, allemande, dont le corpus est infiniment plus riche. Dory et Moshik parlent ensuite de la revue littéraire qu’ils éditent, Ho !. Elle consacre une place de choix à des traductions de textes littéraires européens, notamment du français. Dans l’esprit de Dory, il s’agit de réensemencer la poésie hébraïque par la traduction. Il raconte les critiques que la rédaction a reçues : « la littérature israélienne peut se débrouiller toute seule, elle n’a pas besoin de la littérature française ». Il faut dire qu’il y est allé fort : dans le manifeste qui ouvre le premier numéro, il remet en cause les critères esthétiques, devenus hégémoniques, instaurés par Nathan Zakh, véritable icône nationale, et prône le retour à la rime et à une rythmique.
Petite pause dans la leçon de poésie. Dory me parle de sa conversation téléphonique avec Sutzkever. Aujourd’hui, le poète fête ses quatre-vingt-quinze ans. Dory a insisté auprès du supplément littéraire de Haaretz pour qu’il en soit fait mention vendredi prochain. Et Dory de me raconter comment il a rencontré Sutzkever. Il avait une vingtaine d’années. C’était à une foire du livre. Dory a feuilleté un recueil de traductions de poèmes de Sutzkever en hébreu. Il l’a acheté. Les traductions étaient mauvaises mais Dory s’est rendu compte qu’il s’agissait d’un immense poète. Il s’est penché sur sa biographie : un héros du ghetto de Wilno qui écrit en yiddish — il était certain qu’il avait disparu pendant le Génocide. Quelques mois plus tard, le supplément littéraire de Haaretz publie une traduction d’un poème de Baudelaire, due à Dory. Le téléphone sonne : une voix au fort accent yiddish lui dit « Avraham Sutzkever à l’appareil ». Ils se rencontrent. Ils se voient souvent ensuite, toujours au Café Olga, du côté du Kikar hamedina (la Place de l’État), là où Sutzkever s’installe tous les matins pour écrire. À l’époque, c’est-à-dire il y a près de vingt ans, Sutzkever est encore un poète yiddish prolifique et le rédacteur de la grande revue littéraire d’après guerre, Di goldene keyt. C’est un héros parmi le public yiddishophone lettré du monde entier, et un inconnu dans les rues de Tel-Aviv. La preuve : un garçon très cultivé, qui consacre sa vie à la poésie depuis plusieurs années, n’en a jamais entendu parler. Quand il entend Sutzkever au téléphone, il croit capter une voix remontée du Royaume des morts.
Pour le quatre-vingt dix anniversaire du poète, le supplément littéraire de Haaretz lui a consacré un numéro entier. Quand l’éditeur du quotidien veut stigmatiser le côté ésotérique de ce supplément, il cite toujours ce numéro en exemple cinq ans plus tard, et la pique revient, dit-on, presque chaque semaine. C’est pourquoi l’hommage à Sutzkever dans le numéro de vendredi prochain a été arraché de haute lutte, mais il s’agira d’un petit encadré, rien d’autre.
— Je pense souvent au poète ces temps-ci. Je me dis presque tous les jours que Tel-Aviv est la ville où il vit, et ce n’est pas rien, comme une présence tutélaire, une étoile qui nous protège, le gage que tant qu’il sera vivant, même très affaibli, le monde ne sombrera pas totalement dans le chaos.
Dory acquiesce. Un frisson passe entre nous.
Nous finissons la soirée à Joz veloz, rue Yehuda Halevi, un restaurant où se retrouvent chanteurs, musiciens, cinéastes et écrivains. Nous sommes à une table dans le jardin, tous les trois, une chandelle éclaire nos visages.

jeudi 14 juillet 2011

Lundi 14 juillet : toujours la même et toujours différente


La mer est là, bien sûr. On finit par l’oublier parce qu’il est rare de la voir de l’intérieur de la ville. Tel-Aviv n’est pas Nice ou San Francisco. La ville est relativement plate (quoiqu’à force de transpirer à vélo, je me rende à l’évidence qu’il n’en est rien), elle ne descend pas en pente douce vers la mer. Elle s’est installée sur des dunes de sable. Si l’on n’est pas sur la promenade du bord de mer, on la voit rarement, si ce n’est quand, venant du sud, on débouche de l’immonde rue Allenby dans la non moins hideuse rue Ben-Yehuda : on voit alors, sur la gauche, dans la continuation de la rue Allenby, ce spectacle toujours surprenant : la mer, sa ligne bleue striant l’horizon. Il y a deux villes dans une : à l’ouest, du nord au sud, la mer, accompagnée de sa guirlande d’hôtels bétonnés, façon Miami Beach. J’ai malgré tout un faible pour le Dan, une belle construction des années 1960 dont la façade donnant sur la mer a été décorée par le plasticien Agam. C’est un des seuls à proposer des vraies chambres avec vue sur la mer. Les autres hôtels, des blocs de béton souvent bruts des années 1970 et 1980, proposent des chambres aux fenêtres sur les façades nord et sud et il faut se tordre le cou pour voir la mer de sa chambre. De la plage, on a droit à leur façade ouest : un mur de béton. Ce collier s’enrichit presque chaque année d’une nouvelle perle. La mer impose son empreinte sur deux grandes artères nord-sud : la rue Hayarkon (circulation sud-nord) et la rue Ben-Yehuda (circulation nord-sud). Jusqu’à la rue Dizengoff (circulation dans les deux sens), la présence de touristes et de baigneurs se fait encore sentir, mais passée cette limite, la mer disparaît : on est dans une ville ordinaire, et le bleu n’est visible que quand on lève la tête vers le ciel.
On dirait que baigneurs et passants ne sont pas les mêmes, qu’ne frontière les sépare. les Israéliens de la plage semblent surgis d'on ne sait où. A contrario, on n’imagine pas la jeunesse bobo du boulevard Rothschild en maillot de bain, ou se passant les pieds sous l’eau pour les désensabler en remontant de la plage. Pourtant, presque tout le monde avoue qu’à un moment de creux, comme une parenthèse dans la journée, un baiser volé à celle-là qui est toujours la même et toujours différente, il est allé à la mer.



Dans la nuit
Une bonne adresse pour faire la teuf : résidence de l’Ambassadeur de France, réception du 14 juillet, Jaffa. Tout a commencé le plus correctement du monde. Accueil des invités vers 20h00 (les gens importants, dont le président Shimon Peres, ont eu droit à une réception privée à 18h00), cocktail dans les somptueux jardins de la résidence. Les dames en talons aiguilles ont du mal à se mouvoir sur la pelouse, elles s’enfoncent. Il s’agit d’un mélange surprenant d’Israéliens francophones, d’expatriés français plus ou moins rattachés à l’Ambassade, et de Juifs de France devenus Israéliens. Ce sont les plus pathétiques : des vieilles personnes restées dans l’état (hormis pour la conservation physique) dans lequel elles étaient quand elles se sont installées en Israël il y a trente, quarante ou cinquante ans. On mange un morceau — pas grand-chose à mettre en bouche mais délicieux, de la charcuterie, des fromages français — on se fait servir un alcool, deux alcools, et on continue. La musique ? En debut de soirée, de vieilles chansons françaises, Aznavour, Christophe (l’inévitable « et j’ai crié… », Anne-Sophie, véritable juke-box, s’en serait donné à cœur joie) et à mesure que l’alcool remplit les verres, la musique change de ton. C’est Raphaël qui a constitué la track-list, il s’y connaît, le garçon. On passe à des morceaux plus dansants, on continue de boire dans la moiteur de ce soir d’été, on transpire mais on s’en moque, on est en plein air. Les dames ôtent leurs chaussures pour être plus à l’aise. La plupart des Israéliens s’en vont, les vieux aussi, il reste surtout les expatriés et notamment une kyrielle de volontaires internationaux en poste dans le pays, qui dans une Université, qui enseignant à l’Institut français, qui chercheur à l’Institut scientifique Weizmann. La sono passe à la musique arabe, des tubes que l’on entend en France ou en Israël. La résidence de l’ambassadeur est située sur une colline au milieu de la ville arabe de Jaffa, dans le quartier de Ajami. De la terrasse opposée aux jardins, on a vue sur la mer. Sensation de poupées russes : on danse sur de la musique arabe, sous le drapeau tricolore entouré de Français, au milieu d’une ville arabe. Et les voisins, habitants de la ville, que pensent-ils de ces Français un peu guindés qui tout à coup se laissent aller ?
L’ambassadeur danse comme un fou avec les volontaires internationaux qui ont l’air de trouver la situation inhabituelle. En fin de soirée, je vais méditer, vautré dans un canapé art déco de l’intérieur de la résidence. Magnifique décor en bois de palissandre, somptueux mobilier 1930. On imagine Claudel ou Saint-John Perse. La France a de beaux restes. Vive la République !

14 juillet 2008 14:59:02
Un petit mot juste avant de partir.
J’avais laissé Skype allumé. Le téléphone a sonné. Ezra a répondu et un charmant jeune homme, Kouider, est apparu. Il appelle d’Oran, en Algérie. Et il insiste pour qu’on mette la webcam !
Dommage, ce n’était pas toi. Quant à ce Kouider, j’espère qu’il va arrêter de téléphoner !
Tendre baiser,
Anne-Sophie

mercredi 13 juillet 2011

Dimanche 13 juillet : il planta un jardin en Eden, vers l'Orient

 
Parole de diplomate français :
— Ramallah est la capitale de l’Autorité palestinienne, c’est une ville assez cossue. Elle abrite le siège de toutes les organisations internationales et humanitaires présentes en territoire palestinien, donc il y a de l’argent. Naplouse et Djenin, c’est autre chose.
— Et Gaza ?
— Je n’y vais jamais. Il faut être motivé pour s’y rendre. La consule adjointe d’un pays de l’Union européenne y est allée récemment, elle a dû dire quelque chose de travers au passage du check point et elle a été retenue pendant huit heures par l’armée israélienne sans quasiment boire ni manger. Et une fois sur place, on risque de se faire enlever par un groupe d’extrêmistes palestiniens.
— L’histoire de la consule adjointe n’a pas fait un scandale diplomatique ?
— On peut faire un scandale après un tel incident, mais ensuite, on est grillé auprès des autorités israéliennes et on ne peut plus travailler. J’admire beaucoup les directeurs de nos instituts français en territoire palestinien, il faut avoir l’âme chevillée au corps pour faire leur travail, ce que je n’ai pas. Et quand on fait venir un pianiste français avec un piano à queue à Naplouse, cela a quelque chose de surréaliste. En même temps, à part nous, qui le ferait ? Ces gens seraient totalement abandonnés. Le concert, ce n’est pas trop compliqué. Il suffit d’amener le concertiste et de louer le piano, nous payons tout directement. C’est plus difficile quand il s’agit de porter secours aux populations en détresse. Nous sommes coincés entre l’autorité militaire israélienne qui maintient la pression sur les Territoires occupés et la complexité du système palestinien. Si on fait passer l’aide par l’Autorité, il y a toute chance qu’elle se retrouve à 99 % dans la poche des nantis, partagée entre des mafieux palestiniens et israéliens et des corrompus, et les populations nécessiteuses  récupéreront des miettes. Si on passe par les ONG, elles utilisent 80% des sommes pour payer leur fonctionnement. Et nous n’avons pas les structures, en tant qu’ambassade ou consulat général, pour intervenir directement. Quand vous irez à Ramallah, vous verrez, c’est flagrant : sur les hauteurs, il y a de véritables palais des mille et une nuits, et dans la vallée, les camps de réfugiés où les gens crèvent de faim.

On parle peu de politique à Tel-Aviv. Parmi l’intelligentsia, on essaie de ne pas y penser. Le gouvernement est parcouru de scandales : détournements de fonds (le Premier ministre), harcèlement sexuel (le vice-premier ministre) voire viol (l’ancien président). Le pays est encore traumatisé par la dernière guerre du Liban où l’armée a envoyé au casse-pipe des jeunes dans une désorganisation générale, ils n’avaient rien à manger, ils recevaient des ordres contradictoires. Les gens réalisent à présent que cette guerre était inutile, alors on préfère parler de culture, de sexe ou de choses encore plus futiles, ou plus primordiales suivant le point de vue que l’on adopte. On a souvent dit que Tel-Aviv était construite dos à la mer par des Européens grandis à Berlin, mais il semblerait que depuis, les gens se soient retournés pour tourner le dos au pays : ils font face à la mer car c’est elle, Mare Nostrum, qui les rattache à l’Europe. Comme si Tel-Aviv était un petit bout d’Europe, une motte de terre qui s’était détachée des rivages de la Mer noire ou des côtes de l’Adriatique pour dériver jusqu’aux abords du Moyen-Orient, mais Tel-Aviv est comme extraterritoriale, peut-être à la manière de New York si différente du reste de l’Amérique. Les gens d’ici entretiennent un rapport compliqué avec cette mer. Quand on part de Tel-Aviv, c’est pour aller à Londres ou à Zurich, pas à Ramallah ni à Beer-Sheva, à moins que le travail vous y envoie — un enseignement à l’université du Néguev par exemple — mais alors on s’empresse de reprendre le premier train et de passer la nuit à Tel-Aviv.


13 juillet 2008 10:47:51
L’enfer ! Tu vis vraiment l’enfer !
Pour ajouter à ton enfer, je me permets de te rappeler que nous sommes mariés aujourd’hui depuis 16 ans. Et que je pense à toi. Et que tu me manques. Et que je t’embrasse très fort.

13 juillet 2008 19:50:52
(…) Et moi, finalement, je me suis habillée et je suis montée dans la chambre de bonne...
J'y ai trouvé un paquet, je l’ai ouvert : trois magnifiques livres, Lettres de quelques Juifs à M. de Voltaire. Je n’ai pas pu m’empêcher de les ouvrir, les feuilleter, les lire, les sentir.
Certaines réflexions sont d’une modernité incroyable, d’autres permettent de mieux comprendre la place des Juifs au XVIIIe siècle. Je vais me replonger dedans, ça a l’air passionnant !
Et ça me touche drôlement que tu aies pensé à notre anniversaire avant ton départ.
Je t’envoie un grand grand merci pour ce beau cadeau et je t’embrasse tendrement,
Anne-Sophie

mardi 12 juillet 2011

Samedi 12 juillet : la montée vers Jérusalem

  
Plusieurs personnes m’ont proposé de les retrouver pour la soirée de vendredi, qui est le milieu du week-end ici, comme notre samedi soir. Quand je leur ai dit que j’étais invité à dîner à Jérusalem, ils ne m’ont pas compris. Quand j'ai ajouté que je ne pouvais même pas les retrouver dans un bar sur le coup d’une heure du matin car je dormais à Jérusalem, la consternation fut à son comble : il ne viendrait à l’idée de personne de faire une telle chose, il faut être Français pour cela. Mais sans voiture, rentrer de Jérusalem à Tel-Aviv le shabbath relève du parcours du combattant. Car Jérusalem est régie par un statu quo entre religieux et non-religieux interdisant un certain nombre de choses autorisées dans le reste du pays. Par exemple, les restaurants doivent y payer une taxe supplémentaire pour rester ouverts le vendredi soir et le samedi. Car Jérusalem charrie son lot de sainteté. Cela lui vaut aujourd’hui d’avoir un maire ultra-orthodoxe qui, dit-on, va pêcher sa politique auprès de son rabbi.
Plus la journée d’hier avançait, moins j’avais envie de me rendre à Jérusalem, m’extirper de l’ambiance de Tel-Aviv. J’avais prévu d’y partir tôt pour continuer la lecture des lettres d’Uri-Zvi à Melekh, le conservateur me garde les boîtes d’une fois sur l’autre. J’y ai finalement renoncé, j’ai préféré travailler chez moi, puis aller lire le journal du week-end à la plage, piquer une tête, puis une autre, faire durer le plaisir, retarder mon départ jusqu’à la dernière minute et prendre le taxi collectif à  trois heures de l’après-midi. Quand je suis arrivé à Jérusalem, à quatre heures alors que le shabbath rentrait sur les coups de sept heures, la ville était quasi morte. Les derniers cafés du centre-ville fermaient. Il n’y avait plus d’autobus. Je suis allé à pied jusque chez le professeur de yiddish du Jewish Theological Seminary de New York qui m’avait très gentiment invité. Je suis passé par le couvent de Ratisbonne, la somptueuse bâtisse du XIXe siècle sise en plein cœur de Jérusalem ouest où j’ai effectué mon service national de Coopération il y a vingt-deux ans. Je suis entré dans le jardin du couvent, très ému : que de temps passé, que de chemin parcouru, s’il fallait le refaire, referais-je le même ? Choisit-on sa vie, la manière avec laquelle l’on se détache de la maison natale, choisit-on de quitter le chemin qui semble tracé, une carrière dans l’administration des entreprises pour la direction d’une bibliothèque yiddish et l’écriture de romans ? Quand j’ai fait ces choix, peut-être n’étais-je pas tout à fait présent. Ils se sont faits à mon insu. Une force invisible m’y a poussé, comme une main dans mon dos qui me chassait d’un monde vers un autre. Ce chemin a été pavé d’inquiétude, d’angoisse immense, d’effroi. Les moments importants de ma vie qui n’ont pas été accompagnés de fortes angoisses voire de décompensations violentes sont mon mariage et la naissance de mes enfants. J’ai pris ces décisions comme des évidences. Pour mon mariage, j’ai commencé une psychanalyse, la même semaine. On dit souvent que ces thérapies incitent à changer de vie. Je me disais alors : je me marie et je commence une psychanalyse, et peut-être que quand je serai en passe de la terminer, je divorcerai. Je suis toujours marié, et toujours en psychanalyse. Avant de partir pour cet été boulevard Rothschild, j’ai dit à Anne-Sophie que ce séjour serait une charnière. Entre quoi et quoi ?

J’ai contourné le couvent de Ratisbonne et ai découvert le lotissement dont on m’avait parlé (j’avais un peu travaillé sur ce projet lors de ma coopération) : les pères de Sion ont conclu un bail emphytéotique pour cent ans — plutôt que de vendre, car le Vatican interdit de céder le moindre centimètre carré de Terre Sainte — avec un promoteur immobilier israélien qui a construit un immeuble considérable en place du grand parc à l’arrière-couvent. Cette construction est une profanation. Ce jardin n’était pas très entretenu, rien à voir avec certains cloîtres magnifiques, c’était juste une grande étendue bordée de quelques arbres, il y faisait très chaud en été de sorte que personne ne s’y rendait, mais je le voyais de la fenêtre de mon bureau. J’avais même dessiné au stylo-bille cette belle fenêtre en bois datant de la construction du bâtiment et son espagnolette d’époque, avec les gros barreaux de fer et la vue sur le parc. Ce petit dessin est resté longtemps au-dessus de ma table de travail à Paris, comme le souvenir du temps merveilleux que j’avais passé à Jérusalem. Et puis mes fils ont grandi, l’immobilier parisien s’est mis à grimper et nous n’avons pas pu déménager. Nous avons fait des travaux pour créer une chambre à la place de mon bureau et j’ai rangé la fenêtre du couvent de Ratisbonne dans un tiroir, mais je l’ai toujours, je l’aurai toujours devant les yeux.

J’ai continué mon chemin par les rues du quartier cossu de Rehavia et ses belles maisons Bauhaus recouvertes de pierre de Jérusalem, là où la bourgeoisie réfugiée d’Allemagne avait élu domicile dans les années 1930. Le professeur de yiddish habite à deux pas de la rue Hapalmach où je résidais en 1985, encore de merveilleux souvenirs, qu’est-ce qu’on a pu rire dans cet appartement que je partageais avec d’autres francophones, et qu’est-ce qu’on a pu se tenir chaud entre jeunes gens venus seuls à Jérusalem, sans famille, à une période de notre vie où tout était à faire mais nous n’en avions pas conscience, pas la possibilité non plus, nous n’étions pas prêts à faire notre vie.


Je suis reparti vers neuf heures du matin de chez le professeur après une nuit d’angoisse. Allez savoir pourquoi… Ça ne prévient pas, ça arrive, dit Barbara. L’office de quatre-vingt-dix minutes à la synagogue, le discours d’un rabbin anglo-saxon qui parlait de « A miracle in the City of  Jerusalem » toutes les trois phrases comme un prédicateur baptiste, la paix de Jérusalem le vendredi soir et les groupes qui se croisent au retour de la synagogue, le dîner — pas inintéressant au demeurant — où je dois faire attention de ne pas éteindre la lumière en sortant des toilettes car les maîtres de maison ne touchent pas à la lumière le samedi, tout m’a angoissé. Mes hôtes n’étaient pas en cause, ils étaient adorables. La pratique religieuse, j’ai l’habitude : nous avons des amis, des cousins qui n’allument pas la lumière. Alors quoi ? En sortant, j’ai téléphoné à Aline, nous avons pris le petit-déjeuner ensemble dans un des rares cafés ouverts, j’avais comme une sensation de survivants qui se retrouvaient dans ce lieu, des gens qui viennent là pour se prouver qu’ils existent. Jérusalem devient de plus en plus religieuse. Il fut un temps où cela ne me dérangeait pas. Est-ce l’air de Tel-Aviv qui me monte à la tête ? Il fut un temps où « Jérusalem était une ville folle où je me sentais follement bien », je l’ai écrit dans Fugue à Leipzig. Je m’y suis senti follement mal ce samedi, malgré son climat qui est celui qui me convient le mieux au monde, chaud et sec, frais le soir ; malgré la couleur du soleil sur la pierre de Judée et la cime des cyprès se détachant sur le ciel bleu. Sur le coup de midi, j’ai repris un taxi collectif pour Tel-Aviv. J’avais oublié ce détail : les autobus s’arrêtent mais les shirouth fonctionnent, sept jours sur sept. J’aurais pu en prendre un hier soir après le dîner et retrouver mes amis dans un bar sur le coup d’une heure du matin, pendant que mes hôtes américains auraient attendu pour s’endormir que la minuterie de shabbath se déclenche et fasse le noir chez eux. Je n’ai pas attendu la minuterie, je n’ai même pas demandé s’il y en avait une : j’ai éteint la lumière dans ma chambre avant de dormir. Il me fallait cette petite profanation, preuve d’existence.
La suite demain…

lundi 11 juillet 2011

Vendredi 11 juillet : petites peurs balnéaires


Coïncidence : ce matin, le quotidien Haaretz (qui le vendredi pèse trois kilos car il comporte un certain nombre de suppléments en vue des après-midi lascifs à l’ombre des jalousies) consacre un article aux tags que l’on peut trouver sur les murs de Tel-Aviv. Le journaliste s’arrête sur trois d’entre eux. Le dernier évoqué, le plus drôle, propose, concernant Arkady Gaydamak, l’oligarque russe citoyen et philanthrope israélien recherché en France pour trafic d’armes, le slogan : « Gaydamak en a un petit ». Et le journaliste de s’interroger s’il s’agit d’une variation autour de la plaisanterie célèbre qui répond à la question « Comment peut-on être millionnaire en Israël » par la phrase « En étant arrivé milliardaire », ou s’il s’agit d’autre chose que je n’ai pas besoin de décrire. Un deuxième tag proclame : « Nietszche est mort. Avec mes respects, Dieu ». Quant au troisième, il s’agit de celui que j’avais remarqué sur un mur du boulevard Rothschild : « On ne veut pas, ce n’est pas nécessaire ». Le journaliste rappelle qu’accompagné de la barbe patriarchale de Théodore Herzl, le tag propose une réponse à l’une des dernières lignes du grand roman utopiste Pays ancien, pays nouveau dudit Herzl, phrase devenue l’un des slogans du sionisme politique : « Si vous le voulez, ce ne sera pas un rêve ».
La mer était bonne ce matin, les méduses ont l’air d’avoir pris la poudre d’escampette, qui s’en plaindra ? Je suis descendu avec mes trois kilos de journaux, je commence par un bain d’une vingtaine de minutes, nage jusqu’à la digue et retour, m’aventure au-delà histoire de me faire (un tout petit peu) peur, l’impression d’être en haute mer, les vagues sont évidemment plus creuses que sous la protection des monceaux de rochers. Et si j’étais pris tout à coup d’un malaise, hors de vue des sauveteurs, seul au milieu de la mer, toujours la même et toujours différente, qui aujourd’hui serait meurtrière. On trouverait mon baise-en-ville, un petit sac de coton qui est l’emballage dans lequel on m’a vendu une chemisette pour Simon chez Loft, sur lequel est imprimé la sentence « Art is a dirty job but somebody’s got to do it », il me va bien au teint ce slogan, on trouverait ma serviette imprimée d’une autre sentence de Ben : « Je suis unique au monde », un cadeau de ma belle-mère, fallait-il y voir un quelconque message ?, on trouverait mon téléphone, mes trois kilos de journaux qui ressemblent à s’y méprendre à ceux des voisins sauf que personne ne lit Haaretz sur cette plage, on lit Yedioth aharonoth ou Maariv, Haaretz est pour les ashkénazes qui blanchissent comme des endives derrière leurs persiennes et ne vont jamais à la plage, les gens qui se prennent pour des intellos, et on trouverait aussi trente shekels dans le baise-en-ville, et mes lunettes de presbyte, on ne trouverait pas mes clés car je les garde dans une petite poche de mon costume de bain (comme dirait ma belle-mère) destiné d’ordinaire aux préservatifs mais je n’en ai pas besoin pour venir à la plage, je ne laisse pas mes clés sur le rivage car je crains le pire, un vol, moi en slip de bain (comme on disait quand j’étais petit) et sandales et puis rien d’autre, impossible de rentrer chez moi, on trouverait tout ça et on ignorerait à qui cela appartient car je n’apporte pas mon passeport à la plage, on l’ignorerait jusqu’à ce que la mer rejette mon corps, la nuit suivante ou celle d’après, je n’apporte que le strict minimum car je crains le pire — un vol — mais je le désire un peu aussi — une noyade —, sinon pourquoi penserais-je à une telle mort plutôt que de jouir du plaisir de nager, de me sentir enveloppé dans cette eau à 27 degrés, d’écouter le rifraf des vagues et de sentir des spasmes de plaisir cependant que les vagues d’après la digue me balottent, quelque chose de ce bonheur que je ressentais étant enfant quand je jouais à la balançoire et que je m’exclamais une fois revenu sur terre : « ça fait guili au kiki », était-cela que l’on appelait dans le temps le bonheur des chemins de fer (Eisenbahnglück) et que l’on comparait à la jouissance sexuelle ? Et à Gaydamak, ça lui fait quoi quand il se baigne ?

dimanche 10 juillet 2011

Jeudi 10 juillet : sous l'aile d'Avrom Sutzkever


Dory reçoit le prix Tshernikhovski pour la traduction. Il lui est décerné pour l’ensemble de ses traductions, et notamment celle du Candide de Voltaire. Il est rarissime que le prix, décerné tous les quatre ans, le soit à un garçon aussi jeune.
Le soir, lors d’une fête sur la terrasse d’Adina, Mathan me raconte que Dory vient de recevoir un appel téléphonique d’Avrom Sutzkever, le vieux poète yiddish qui est à présent dans une maison de retraite. Il l’a appelé pour le féliciter. Il a quatre-vingt-quatorze ans.
Il y a une vingtaine d’années, Sutzkever était de passage à Paris et la Bibliothèque Medem, où je ne travaillais pas encore, avait organisé une rencontre en son honneur. Le même soir, j’était invité au mariage du fils d’amis de mes parents, j’avais décliné l’invitation pour aller écouter le grand poète. Je n’ai jamais regretté de ne pas m’être rendu au mariage. À l’époque, ma décision n’avait pas été comprise par ma famille. Longtemps plus tard, dans la Promesse d’Oslo, je me suis inspiré du personnage de Sutzkever pour profiler un vieux poète yiddish finissant ses jours dans une maison de retraite.
Parler de Sutzkever sur ce toit de Tel-Aviv, en regardant les étoiles, nous renvoie à l’un de ses poèmes les plus connus, écrit dans le ghetto de Wilno :
Sous les étoiles blanches
Tends-moi ta blanche main.
Mes mots se changent en larmes
Ils veulent reposer dans ta main.

Regarde comme leur scintillement s’estompe
Dans mon regard encavé.
Et je ne vois pas-du-tout
Comment te les restituer.

Je veux pourtant, Dieu fidèle,
Te confier tout ce que je possède.
Car un feu en moi réclame son dû
Et dans ce feu — les jours de ma vie.

Mais dans les caves, dans les trous,
Le repos assassin sanglotte.
Je cours, plus haut, par-dessus les toits
Et je demande : où es-tu ?

Escaliers et cours me poursuivent
Sous les aboiements
Je pends comme une corde cassée
Et je chante :

Sous les étoiles blanches
Tends-moi ta blanche main.
Mes mots se changent en larmes
Ils veulent reposer dans ta main.

Sutzkever est vieux, malade. On dit qu’il parle à peine. Mathan raconte qu’il a demandé à sa fille de parler à Dory, il ne pouvait pas le faire lui-même. Mais Sutskever est là, il veille sur Tel-Aviv. Sa revue Di goldene keyt a traversé le monde yiddish de toute l’après-guerre. Et ses poèmes nous appartiennent à jamais. Apprendre le yiddish, c’est avoir le bonheur, le privilège d’admirer ces cristaux. En yiddish, le poème rime, il a dix fois, cent fois plus de force qu’en français.
À la même soirée, je parle des lettre d’Uri-Zvi. Je dis quel homme de cœur il semblait être. Entre gens de gauche, nous évoquons son engagement à droite et nous concluons : les gens de droite sont en général des gens sympathiques, ce sont les gens de gauche qui sont désagréables.


Je déjeune avec Nathalie. Elle me parle des métisses, elle veut dire les gens issus de mariages mixtes juif/non juif. Moi, en quelque sorte. J’aime ce mot : métisse. Ça ne se voit pas sur notre visage, mais c’est tellement dans notre corps, ce métissage, alors autant l’appeler par son nom. Et me dit qu’on remarque des traits communs : souvent la difficulté de choisir sa vie.

Je trouve dans une librairie Ahava klua, la traduction en hébreu de mon roman Un amour sans résistance. Je l'achète pour le chef d'orchestre. Cadeau pour cadeau. Je l'appelle. Quand peut-on prendre un café pour que je lui offre le livre ?
— Je suis très pris jusqu'à mon départ. Peut-être dimanche soir, tard. J'ai rencontré Nathalie à une manifestation culturelle, on a parlé de toi.
L’idée m'amuse.