jeudi 22 septembre 2011

Lundi 22 septembre : les grenades du marché Lewinski


Il y a eu un attentat à Jérusalem : un habitant palestinien de Jérusalem-est, donc possédant une carte d’identité israélienne puisque les autorités, depuis l’annexion de Jérusalem-est, considèrent les habitants arabes comme citoyens, a foncé en voiture sur un groupe de soldats. C’est le quatrième attentat perpétré par un habitant de Jérusalem-est depuis celui qui a fait huit morts parmi les étudiants d’une école talmudique en mars dernier. Les Palestiniens veulent pousser les Israéliens à prendre des mesures de sécurité pour séparer les deux parties de la ville et la déclarer de facto désunie. La même politique a amené à la construction de la clôture de sécurité/mur de séparation : la barrière anticipe une frontière. Si ces coups de force n’adviennent qu’à Jérusalem, c’est bien pour faire vivre les habitants de la ville dans l’inquiétude afin que les deux parties soient un jour séparées.

En me baignant une dernière fois dans cette mer Méditerranée, au large de cette ville si étrange où je me sens si bien, je pense à ce que disait Dory samedi soir : à l’instar de Marina Tsvetaeva qui, en 1928, nommait un de ses livres Après la Russie, il voulait intituler l’un de ses recueils de poèmes Après Israël, mais il n’a pas osé. Dans sa revue Ho !, très peu de contributeurs sont de purs Israéliens. Beaucoup sont nés à l’étranger. D’autres ont passé du temps hors du pays, comme Moshik ou lui. D’autres encore sont nés en Israël mais habitent Paris, New York, Los Angeles.
Après Israël, ce peut être, dans la biographie d’un individu, la période de sa vie après sa vie en Israël, mais l’expression peut aussi se comprendre comme l’état du monde, la condition des Juifs dans l’éventualité que l’État d’Israël viendrait à perdre son indépendance.
Il m’arrive de penser au quatrième Hurban, à la quatrième destruction, quatrième puisque deux Temples ont déjà été détruits et ce que l’on désigne communément par le terme marketing de Shoah se nomme en yiddish Der driter hurban. Si l’ennemi parvient un jour à « jeter les Israéliens à la mer », ce que je ne souhaite évidemment pas mais tout peut arriver dans notre monde, y compris l’eeffondrement des deux plus hautes tours du monde en quelques minutes, que deviendront les habitants ? Resteront-ils sur place, acceptant de vivre sous autre domination et constituant alors une autre des communautés juives du monde, comme cela fut le cas jusqu’au début du XXe siècle ? Qui partira en exil, profitant du passeport qu’il a hérité d’un père français, d’une grand-mère allemande, d’un aïeul argentin ? Qui tentera sa chance dans les nouveaux Eldorados que sont la Chine et l’Inde ? Qui viendra s’agréger aux communautés israéliennes qui existent déjà, à Toronto, à New York, à Los Angeles ?
Tel-Aviv a été construite avec ce slogan : Hair haivrit harishona, la première ville hébraïque. Au hasard d’une librairie, mon œil a accroché le sous-titre d’un livre : Hair haivrit haaharona, la dernière ville hébraïque. L’aventure de l’hébreu est une des plus ambitieuses du XXe siècle, indépendante de toute considération politique : en témoigne le travail de Dory qui par ailleurs ne se prive pas de critiques acerbes sur la société et la politique du pays dont il est citoyen (mais il a également la nationalité allemande dont il a hérité de ses grands-parents, restitués dans leurs droits citoyens après le nazisme). Que deviendrait l’hébreu si l’État d’Israël venait à disparaître ? Car s’il est le grand vainqueur linguistique de la guerre des langues qui a fait rage au début du XXe siècle parmi la population juive, dont le grand perdant a pour l’heure été le yiddish, on ne peut pas dire qu’il ait remporté de grandes victoires en Diaspora : peu de Juifs américains, français, allemands ou turcs sont capables de lire un poème de Dalia Rabikovitz dans le texte. Si la population d’Israël prenait le chemin de la Diaspora, l’hébreu deviendrait-elle la langue de ce nouvel exil, le yiddish des siècles à venir ?

Courte visite à Benny, à la rédaction de Haaretz, en plein bouclage des numéros spéciaux prévus pour les fêtes. Le journal se trouve dans un quartier animé du sud de Tel-Aviv. Benny me reçoit dans le petit bureau de la rédaction des pages « Culture et littérature », puis me présente son patron, Benny Tsifer, qui avait défrayé la chronique en mars dernier par son boycott du Salon du livre de Paris dont l’invité était la littérature israélienne d’expression hébraïque. Benny Tsifer me montre à l’écran ma nouvelle, l’interview et la photo qui paraîtront trois jours après mon départ.
Je dis à Benny (l’autre, le mien) que j’ai écrit dans mon journal sur la disparition d’Israël, je l’effraie. Je lui avoue que j’ai cité son « J’ai décidé de sombrer avec le navire ». Il me regarde, il rit avec des lézards :
— Tu penses à la disparition d’Israël parce que tu t’en vas. Tu as besoin de le détruire avant de partir.

Un des dernières nuits tombe sur ma terrasse. Dans la petite synagogue yéménite, quelques hommes disent la prière du soir. J’entends les échos d’un kaddish. Amen. En rentrant de Haaretz, dans ce quartier populaire et commerçant du sud de la ville, j’ai acheté du halva au marché Levinski, spécialisé dans les épices et les douceurs. Dans quelques jours, les Juifs célébreront le nouvel an. Les vitrines des magasins, les animateurs à la radio, le vendeur à l’épicerie, tout le monde vous souhaite Shana tova. On achète du miel pour la douceur de l’année, et des grenades, dont les grains sont symbole d’abondance. J’en ai acheté trois au marché Levinski. Sur notre table de nouvel an, nous aurons des grenades de Terre sainte, tant que ce ne sont que des fruits.

mercredi 21 septembre 2011

Dimanche 21 septembre : cette langue qui ne croit pas en elle-même


Yosl m’accueille comme un vieil ami, j’ai la même sensation à son égard.
— Assieds-toi. Qu’est-ce que j’avais mis de côté pour toi ? Ah, regarde cette photo : papa posant en Hamlet, avec un crâne, pour qui se prenait-il ? Et là, c’est à Swyder, dans la maison de campagne de Kacyzne, à côté de Varsovie. Lui, c’est Israel Joshua Singer.
— Je l’avais reconnu.
— Lui, je ne me souviens plus de son nom.
— Daniel Leybl ?
— … ? Mais pourquoi viens-tu me voir si tu sais déjà tout ? Mon père était secrétaire de l’Union des écrivains yiddish de Varsovie, tu le sais, ça ? Comment s’appelait son secrétaire… Oh, j’ai oublié.
Je montre quatre tableaux en cours d’exécution sur des chevalets disposés les uns à côté des autres.
— Vous peignez quatre œuvres à la fois ?
— Je prépare une exposition, pour le musée. Ce sont des râpes (ribayzn en yiddish), j’aime bien les râpes, pour râper les pommes, pour la compote. Ah, voilà, ça me revient, il s’appelait Ribayzn !
— Pardon ?
— Le secrétaire de mon père à Varsovie. Un drôle de nom… Alors tu as appris assez de choses sur papa ? Tu m’enverras ton livre quand il sera terminé ?
— Bien sûr, mais ce n’est pas pour tout de suite, et c’est en français.
— Oui, bon, je comprends un peu le français, j’ai passé un an à Paris. Quand j’y suis arrivé, en 1937, j’avais 16 ans. Je vivais chez un oncle, un frère de ma mère. Dans la poche intérieure de son costume, il tenait un petit carnet avec des photographies pornographiques. Je lui en ai volé une. Des prostituées, j’en avais vu plus qu’il ne fallait à Varsovie. Mais bon… Il vendait des chapeaux au marché de Versailles. Un jour, il m’a emmené et je suis allé visiter le palais. C’était tellement beau… En sortant, j’ai déchiré la photo.

Le téléphone sonne, son épouse. Ils parlent un mélange d’anglais et de yiddish.
— Elle t’embrasse. Alors tu embrasseras Shulem de ma part ?
— Bien sûr.
— Je t’ai offert une litho ?
— Vous m’avez couvert de cadeaux la dernière fois.
— Oh, je ne me souviens déjà plus. Ah, le yiddish… Ça fait du bien de parler avec toi. Tu connais le Juif qui parle, qui parle… Il parle pendant des heures et à la fin il dit : « Et finalement, peut-être pas ». C’est ce que j’aime dans le yiddish : cette langue qui ne croit pas en elle-même.
Nous nous embrassons. Que dit-on à un homme de quatre-vingt-sept ans quand on quitte son pays et que l’on ne sait pas quand on reviendra ? Merci.

Pour me rendre à l’université, j’attends l’autobus 25 place Yitzhak Rabin, anciennement Place des rois d’Israël. Je dépasse le mémorial :
À cet endroit, le 4 novembre 1995, le premier ministre Yitzhak Rabin a été assassiné alors qu’il agissait pour la paix.

J’achète le journal. En titre : le kibboutz des combattants des ghettos, créé après la guerre par des survivants des ghettos, et le musée qui y est attaché ont décidé de lever le boycott à l’égard de l’Allemagne qu’ils ont toujours respecté. Aucun membre ne s’est rend en Allemagne, aucun hôte allemand n’a été reçu au kibboutz, aucun produit allemand n’y est entré. Quand l’ambassadeur d’Allemagne en Israël a voulu visiter le musée, il l’a fait à titre personnel, et non ès qualité. Une page se tourne dans l’histoire de ce pays.

Sur le campus, la température est clémente, rien à voir avec la chaleur écrasante du mois d’août. Je vais lire la fin d’un livre que j’avais repéré à la bibliothèque, quelques réflexions d’Uri-Tsvi à une de ses amies, datant des années 1940, dont celle-ci :
— Qu’il est triste et misérable d’être poète par chez nous. Le judaïsme est comme l’utérus d’une prostituée. Je n’ai pas d’autre expression, c’est celle qui me vient.

En sortant, je tombe sur une affiche :

Gisha — Centre de surveillance
de la liberté de mouvement

Les étudiants derrière la barrière
Études, travail, loyers, check point à l’entrée, check point à la sortie, famine et blocus
Venez vous informer sur la vie des étudiants à Gaza et en Cisjordanie.

La suite demain…

mardi 20 septembre 2011

Samedi 20 septembre : l'amour du romancier et du poète


Moshik me parle d’un article qui est paru dans le plus grand quotidien du pays, Yedioth aharonoth, lors de la publication de son dernier roman, il y a deux ans. Il occupait quatre pages de l’édition du week-end, lue par un million et demi de personnes, sur sept millions que compte le pays. Il titrait : « L’Amour du romancier et du poète », avec une double page consacrée à sa photo et à celle de Dory. Après cela, plus personne ne pouvait rien ignorer de sa vie sentimentale. Il me parle des tensions que cet article a occasionnées avec sa famille, de la violence que la médiatisation peut introduire dans une vie. Après la réaction pénible de ses parents, il redoutait celle de sa grand-mère. Il espérait qu’elle n’ait pas lu l’article car après plus de soixante ans en Israël, elle lit toujours mal l’hébreu. Mais sa gouvernante philippine, qui avait vu les photos, le lui a signalé. La grand-mère lui dit : « Je lis lentement, paragraphe par paragraphe et je le trouve très bien : tu exprimes la vérité sur toi-même et les gens qui disent la vérité sont formidables. »
— Tu as l’air mieux qu’il y a plusieurs semaines.
— Je suis impatient de retrouver ma famille.
Je l’accompagne à la bijouterie de son père, où il travaille cet après-midi. J’achète une chaîne en or pour Anne-Sophie. Je vois Moshik en fils, c’est touchant. Je suis un peu gêné vis-à-vis du père, j’ignore pourquoi. Je sors, passe à la pharmacie. Moshik me rattrape à la sortie :
— J’avais envie de te faire un au revoir plus intime.
Pourtant, cette scène, sur un trottoir baigné de soleil, est pleine de retenue. Ce comportement préside à nos relations : la pudeur.
— Je suis heureux de rentrer mais tu me manques déjà.
Je me déplace un peu pour qu’il puisse me regarder sans être ébloui par le soleil.
— Toi aussi, tu me manques déjà.
J’utilise le verbe etga’age’a, avec deux guturales. Il dit : — Ani gam etga’age’a.
C’est la racine que je préfère, et le substantif qui va avec : ga’agu’im, nostalgie, un pluriel en hébreu, comme dans une chanson populaire dont la rengaine se termine par im ga’agu’im balev, avec des nostalgies plein le cœur, alors que dans la même langue, quand on est dans la lune, on a des papillons dans la tête.

Anne-Sophie m’écrit de Paris :
Il ne se passe pas un jour sans qu’Ezra dise : « Gilles revient dans xx jours, enfin, si on ne compte pas la nuit ! »
Simon est toujours plus pudique. Chez lui, le manque est à la hauteur de l’intériorisation.
Quant à moi, je savais que les derniers jours seraient les plus longs...

lundi 19 septembre 2011

Vendredi 19 septembre : l'unique Juif parmi ces circoncis


Message électronique de Dory. Une revue française veut publier des traductions de ses poèmes. Il me demande s’il peut donner ma traduction de Rencontre avec Sutzkever et me prie de relire ses propres traductions de deux autres poèmes, dont :

Minorité (Juif)

Ô pays dont tous les poètes sont, au mieux,
Des hétéros ! (Sauf un salaud qui bat ses femmes) –
Il y a deux ans, sans pleurs ni confetti d’adieu,
J’ai extirpé à ton champ de mines mon âme,

Et je suis retourné en Europe. Sans doute
Était-ce un trait fatal de mon angoisse innée ;
Car je voulais aimer ; j’y aspirais de toutes
Mes forces ; mais mon cœur, on l’avait tant miné.

… Et me voilà, Cyril, qui aime. Tu m’entends ?
J’étais l’unique Juif parmi ces circoncis.
Ce pays va mourir, il est agonisant,

Mais nous avons Berlin, Paris et Rome ! Assis
Au bord des fleuves de nos spermes généreux,
Noyons l’exil ! (Et tout le reste est de l’hébreu).

J’aime particulièrement le vers qui dit tout de l’exil intérieur que Dory ressent :
J’étais l’unique Juif parmi ces circoncis.


En exergue du poème, ces vers tirés de Amour, d’Uri-Zvi :
Tant mieux, nous lâchons Londres, New York, Paris,
Tant mieux, nous quittons l’Europe et son vernis
Et rejoignons la secte des galapiats, des enfiévrés

Qui susurrent leur amour aux dunes et aux rochers

De Canaan.

dimanche 18 septembre 2011

Jeudi 18 septembre 2008 : fin de l'histoire de la petit Rose


Le corps de la petite Rose a été rapatrié en France pour inhumation. Souvent, les dépouilles prennent le chemin inverse : de nombreux Juifs morts en Diaspora se font enterrer en Israël, notamment sur le Mont des Oliviers. Quand je demande à Dory pourquoi, selon lui, elle n’est pas enterrée ici, il me dit, non sans ironie :
— Sans doute parce qu’elle n’est pas juive, il n’y a pas de place pour les non-juifs dans les cimetières.

Il y a des cimetières autres que des cimetières juifs. Mais je suppose que le pays ne veut pas de cette histoire qui l’a épouvanté, comme s’il fallait évacuer un fait divers que l’on croyait jusqu’alors impossible d’advenir dans l’État que sa déclaration d’indépendance proclame constitué dans « l’esprit des prophètes ».
Moshik m’envoie par mail le journal qu’il a écrit à propos de la naissance de sa nièce et de la maladie de sa grand-mère. Un texte très touchant qui paraîtra dans le prochain numéro de Ho !, la revue de Dory, en même temps qu’un extrait de ce journal. J’ai souvent dit à Moshik que sa grand-mère ferait un beau personnage de roman, avec ses amies Cairotes. Dans un chapitre qu’il m’avait fait lire, quatre amies se retrouvaient une fois par semaine dans un fast food de la place Yitshak Rabin pour feuilleter le dernier exemplaire de Paris Match. Toutes ces femmes parlaient le français en roulant les r, à la manière de Dalida, et vivaient dans la lumière de Paris sans jamais s’y être rendues.

Dîner avec Dory dans un restaurant italien. Il me raconte ses relations avec le monde littéraire israélien. Son premier recueil de poésies, Miut (Minorité) a soulevé un ouragan dans l’establishment littéraire israélien. Plus tard, la revue Ho ! a créé l’événement. Huit cents personnes ont assisté à la présentation du premier numéro, et on a refusé du monde. Certains critiques se sont déchaînés, traitant la revue de rétrograde. L’un d’eux n’a pas hésité à exprimer son homophobie pour dénoncer la décadence des poèmes de Dory. Dory déplore cette situation mais il en jouit également. C’est son côté anar.
— Tu vas aller voir Sutzkever, pendant ton séjour ?
— Non. Je préfère garder le souvenir du beau septuagénaire que j’ai connu il y a vingt ans.
La suite demain…

samedi 17 septembre 2011

Mercredi 17 septembre : la grand-mère adorée

 SMS de Moshik vers midi : un déjeuner rapide chez Birnbaum à 14h30 ? L’un de mes endroits préférés, une cafétéria où l’on se sert des assiettes à sa guise parmi des dizaines de plats de salades et de légumes.
   Quand j’étais petit, le lieu était tenu par Monsieur Birnbaum et servait des sandwiches à la tomate et à l’œuf que j’adorais.
Aujourd’hui, ses deux filles, qui ne sont déjà plus toutes jeunes, ont repris le flambeau. Quand on rentre, ça sent le monde ashkénaze, mélange d’auberge juive de Pologne et de salle à manger d’un kibboutz. Je n’y suis venu que quatre ou cinq fois mais l’une des deux patronnes me reconnaît, m’apporte immédiatement un verre d’eau parfumé d’une feuille de menthe. La marque de Tel-Aviv, l’été : on vous accueille avec un verre d’eau.
— Ma grand-mère est au plus mal. Depuis son arrêt du cœur de samedi, elle oscille, son état se dégrade puis s’améliore à nouveau. Je suis allé la voir hier. Elle a tout d’abord refusé que j’entre dans sa chambre : elle ne voulait pas montrer au préféré de ses petits-enfants sa déchéance. Ça m’a fait de la peine. Puis elle a accepté, je suis entré mais je ne suis pas resté longtemps. En sortant, j’ai regretté cette visite : j’ai compris trop tard qu’elle voulait laisser un souvenir digne. Ma mère parle d’elle au passé, « elle a eu une vie pleine ». Mais je ne peux me résoudre à sa disparition.
— Le père d’Anne-Sophie est mort brutalement, à soixante-quatorze ans. À l’époque, elle trouvait que c’était trop tôt et ne supportait pas cette idée. À présent, elle est heureuse que cet homme fier n’ait pas montré une image déchue de lui-même, il lui en reste le souvenir d’un personnage fort.

Le téléphone sonne, le père de Moshik réclame son fils au magasin. C’est une de nos dernières rencontres avant mon départ. Dix minutes après, je reçois un nouveau SMS : Merci de m’avoir écouté.
J’ai appris un autre verbe : lésamès, envoyer un SMS. L’hébreu est une langue souple qui se construit sur des racines de trois lettres. Il était tentant de construire un verbe sur SMS. Infinitif : lésamès. Passé : simasti. Présent : mésamès. Futur : asamès. Impératif : samès.
La suite demain…

vendredi 16 septembre 2011

Mardi 16 septembre 2008 : retour sur Ramallah


Je raconte ma virée à Simon.
— Ce n’était pas dangereux d’aller à Ramallah ?
— Cela ne m’a vraiment pas paru dangereux. Qu’aurait-il pu m’arriver ?
— Les Palestiniens auraient pu te prendre pour un agent des services secrets.
— J’avais mon passeport français.
— Parce que tu t’imagines que les agents du Shabak se promènent avec leur passeport israélien ?

Quand je lui décris les dispositifs, il justifie.
Le no man’s land :
— Tu sais pourquoi ? Parce que des terroristes se sont fait sauter devant le check point.
Le fait que je sois passé comme une lettre à la poste :
— C’est donc bien qu’ils ne cherchent que les terroristes.
Les sortes de cages à lions :
— Oui, bien sûr, mais elles ont aussi une raison sécuritaire.
Il était étonné que l’on n’ait pas mieux vérifié mon passeport :
— Ce qui est valable pour les agents secrets l’est aussi pour les terroristes. On imagine que le prochain qui se fera sauter prendra l’allure d’un touriste français, ce soldat n’a pas fait son travail.
— En tout cas, l’attachement des Palestiniens à Al Quds (la Sainte, nom de Jérusalem en arabe),  n’est pas une coquetterie, à voir les foules qui se rendent malgré tous les obstacles à la prière du vendredi.
— On a beau prendre le problème dans tous les sens, il est clair que deux peuples vivent sur cette terre. C’est pourquoi il faut trouver une solution pour que Jérusalem soit ouverte à tous. Il faut reconnaître que ce sont les Israéliens qui ont, depuis quarante-deux ans, le mieux assuré à tous l’accessibilité des lieux saints.
Il se reprend :
— Il n’y a que certaines catégories, les très jeunes notamment, considérés comme potentiellement dangereux, qui ne peuvent pas y accéder librement. Mais quand quelqu’un est père de famille, on estime que le fait qu’il ait des enfants l’empêchera de se transformer en bombe humaine.

Ce qui m’a le plus étonné dans ces quelques heures à Ramallah, c’est la routine qui accompagne cette situation : les hommes s’habituent à tout. Quand on ne peut plus circuler en voiture, des gens créent de part et d’autre des compagnies de taxis ; quand on doit attendre des heures à un check point, quelqu’un se pointe et vend des boissons. Jusqu’au jour où les gens n’en peuvent plus des contraintes et des humiliations.

jeudi 15 septembre 2011

Lundi 15 septembre : le policier et le cimetière marin


Quand j’étais enfant, la rentrée des classes se faisait aujourd’hui.
Je raconte à Moshik et Dory mon saut de puce en Palestine. Quand j’en arrive à ma tentative de m’approcher de l’Esplanade des mosquées, je leur demande comment on dit en hébreu.
— Le mot n’existe pas, on dit le Mont du Temple.

Après réflexion, Dory trouve le terme, rehavat hamisgadim, mais précise qu’il est rarissime de l’utiliser, même chez les Israéliens de gauche.
— Nous avons tenté de visiter l’Esplanade l’an dernier. Un Ars (caillera) de la mishmar-hagvul (unité spéciale de la Police), chargé d’assurer l’ordre dans la Vieille ville, nous arrête et demande à Moshik d’ouvrir son sac.
— Il m’a demandé ce qu’il contenait.
— Nous n’avons pas compris la question : il suffisait d’ouvrir les yeux pour en constater le contenu.
— J’ai dû dire : « c’est une serviette, c’est une bouteille d’eau ». Et quand nous en sommes arrivés à la panoplie de médicaments dont je ne me sépare jamais, j’ai dû décrire les effets de chaque pilule : « celle-ci contre le mal de tête, celle-ci pour la digestion, celles-ci sont des enzymes car je supporte mal le beurre ». Le dernier objet était un carnet sur lequel Dory avait traduit en hébreu Le Cimetière marin de Paul Valéry. Le policier commença à considérer ce texte avec la plus grande suspicion et posa toutes sortes de questions.
— J’ai entrepris une leçon de poésie au milieu d’une rue de la vieille ville, à l’adresse du garde-frontière tenant ferme son arme automatique : qui était Paul Valéry, quelle est la place de ce texte dans son œuvre et pourquoi il est important de le traduire en hébreu.
— Nous n’avons pas su s’il nous prenait pour de dangereux extrêmistes juifs, un de ces « fervents du Mont du Temple » qui rêvent de plastiquer les mosquées dans l’espoir d’édifier le troisième Temple, ou pour les gauchos que nous sommes et qu’il convenait de harceler un peu.
— Ce n’était pas plus mal que nous ne puissions pénétrer sur l’esplanade, car cela aurait pu être considéré comme de la provocation.
— Du fait que vous êtes Israéliens ? Vous ne pouvez pas y aller en touristes ?
— Ça paraît difficile : nous ne sommes pas touristes, nous sommes Israéliens.

mercredi 14 septembre 2011

Dimanche 14 septembre : la fin approche


Le corps trouvé dans une valise noire au fond du Yarkon a été identifié, suite à des analyses d’ADN, comme étant celui de Rose.

J’apprends que Moshe, le frère aîné de Melekh, monté en Palestine vers 1908, a été un des gardes juifs de Tel-Aviv quand les Turcs ont évacué les habitants en 1917.

Reçu un mail de Talila :
Cher Gilles,
Serais-tu prêt à participer à une émission qui s'appelle Cabaret classique sur France musiques, de Jean-François Zygel. L'émission aurait pour titre "L'Amour du yiddish". Il m'accompagnera au piano mais il aimerait qu'on parle de la langue yiddish de façon non guindée alors j'ai pensé à toi .Il t'en dira plus évidemment si tu veux bien venir. L'émission en direct.

Je comprends que c'est le même Jean-François Zygel qui a captivé les enfants, il y a quelques semaines, avec une émission de télévision. C'est étrange, je n'avais jamais entendu parler de lui avant cet été, et voilà que je vais me retrouver dans une de ses émissions.
La suite demain…

lundi 12 septembre 2011

Vendredi 12 septembre : franchir la ligne


En me réveillant, je n’envisageais pas de passer la journée à Tel-Aviv, puis la soirée seul, et encore la journée de demain. Je n’ai jamais aimé les week-ends, cela me vient d’un lundi de Pâque à Béthune quand j’avais dix-sept ans, une ville morte, ambiance à la Il était une fois dans l’Ouest.
Levé à huit heures, parti à neuf, destination : la Palestine. Je n’ai pas beaucoup cherché pour savoir comment on se rend directement de Tel-Aviv à Ramallah, je ne suis pas certain que cela soit possible. J’ai décidé de passer par Jérusalem. Quand on arrive par la route n°1, un panneau annonce à l’entrée de la ville : « Jérusalem unifiée ». Il ne s’agit pas d’une affiche de propagande mais d’une publicité pour la mutuelle d’assurance sociale « unifiée ». La réclame utilise le slogan en cours depuis 1967, lorsque le 28 Iyar (29 mai), la ville a été déclarée réunifiée par les autorités israéliennes. Depuis, à cette date est célébré le jour de Jérusalem censé réaffirmer cette unité.
Je n’ai pas connu Berlin avant le 9 novembre 1989, mais j’ai rarement vu une ville aussi peu entière que Jérusalem : il ne viendrait à l’esprit d’aucun Arabe d’aller habiter dans un quartier juif, et quand un Juif s’installe dans un quartier arabe, sa maison est protégée par l’armée. Le passant qui va de l’ouest à l’est passe tout simplement d’un monde à l’autre que plus rien ne relie. Il n’y a guère que le quartier de la French Hill où quelques Arabes vivent parmi les Juifs, mais ce ne sont pas des Arabes de Jérusalem, ils viennent d’autres lieux du pays.
Arrivé à Jérusalem, je prends la rue Etiopia jusqu’au quartier ultra-orthodoxe de Mea Shéarim. Une rue en pente débouche ensuite sur ce qui était avant 1967 la ligne de démarcation entre Jérusalem-Ouest, israélienne, et Jérusalem-Est administrée par la Jordanie. Dans les années 1980, alors que la ligne était tombée en 1967, après la guerre des Six-Jours, je me souviens que le no man’s land se distinguait encore, car les lieux n’étaient pas bâtis. À présent, il a été remplacé par une voie express qui le matérialise encore davantage, car sa traversée à pied est un petit parcours du combattant.

Passé cette voie express, longé la station-service appelée Mandelbaum, du nom de la Porte Mandelbaum qui permettait à des délégations de l’ONU et quelques diplomates de passer d’une partie à l’autre de Jérusalem entre 1948 et 1967, on arrive dans une rue où des minibus déchargent des foules d’Arabes, hommes en kefiehs et femmes tête couverte. On m’indique un taxi collectif, le numéro 18.
— Vous allez à Ramallah ?
— Je vous dépose au check point. Ensuite, il faut continuer à pied et de l’autre côté, prendre un taxi jaune.
Je suis le seul passager. Le chauffeur se presse de retourner au check point pour revenir à plein, car l’attraction du jour est la prière du vendredi à la mosquée El-Aqsa, troisième lieu saint de l’Islam.
Nous roulons, et croisons des dizaines d’autobus pleins. Nous traversons le quartier de French Hill, puis, à droite, Pisgat Zeev, une implantation juive considérée comme illégale par le droit international, mais la plupart des habitants de Jérusalem vous riraient au nez si vous parliez de cette banlieue comme faisant partie des territoires occupés. À droite, le faubourg arabe de Beith Hanina. Entre les deux, la route, comme une frontière. Passés ces deux quartiers, nous longeons le fameux mur que l’on voit sur tous les écrans de télévision du monde et dans tous les journaux occidentaux. Les officiels Israéliens le nomment « la clôture de séparation » ou la « clôture de sécurité », et les Arabes et les médias français l’appelent « le mur de séparation ». Il est un peu mur et un peu clôture. Entre Beth Hanina et le check point pour Ramallah, il s’agit d’un vrai mur comme sur les photos des magazines : environ huit mètres de haut, coiffé d’une impressionnante guirlande de fil barbelé. On se sent petit et impuissant à sa base.
Nous arrivons au check point. Le conducteur m’indique dans quelle direction marcher. Je suis une autre personne, je veux dire que je la suis, pour le dédoublement de personnalité, on verra une autre fois, les occasions ne manquent pas. J’emprunte un tourniquet, un deuxième, de ces dispositifs qui, comme pour sortir du métro, ne permettent pas de faire le chemin dans l’autre sens. Je me rends soudain compte que je suis de « l’autre côté » (en araméen, l’autre côté, sitra ahra, signifie le Diable), sans avoir eu affaire à aucun soldat, garde-frontière ni policier israélien.
À ma droite, des centaines de Palestiniens attendent de pouvoir passer le check point pour entrer du côté israélien (j’écris « du côté israélien » mais en réalité, la route du check point à Jérusalem se situe encore dans les territoires occupés ; les autorités israéliennes l’ont annexé de facto). Nous nous trouvons dans un no man’s land. Après deux cents mètres, je parviens à la fin de cette « terre sans homme » qui grouille de monde, et passe une barrière gardée par des soldats. Je continue jusqu’aux fameux taxis jaunes, en fait une pagaille noire de toutes sortes de véhicules de transport en commun. Il n’y a aucune voiture particulière puisque les Palestiniens ne peuvent pas passer avec leur propre véhicule. Je monte dans un minibus, le chauffeur crie à la cantonade « Ramallah, Ramallah » (bien prononcer les deux l mouillés) pour attirer le chaland, on attend qu’il se remplisse, j’aide une vieille dame à monter qui me bénit en arabe, me dit shukran, shukran et m’offre un bonbon à la menthe. Plus personne ne parle anglais, et je n’ose pas parler hébreu. Sur la route, on passe devant une enseigne : « Optics Nassif », c’est le nom de ma cousine Sarah, dont le père est chrétien libanais, un autre de mes liens au Moyen-Orient. On me débarque dans Ramallah, ville morte le vendredi. Je me promène. La ville ressemble à Jérusalem-est : les mêmes belles maisons de l’eutre-deux-guerres, en pierre de Judée, avec leurs délicates vérandas de verre et d’acier. Les mêmes maisons car à l’époque, Jérusalem et Ramallah étaient deux villes dinstantes de quinze kilomètres dans un territoire sans État administré par la couronne britannique.
J’arrive dans un quartier où quelques commerces sont ouverts, les femmes n’y sont pas voilées, j’entends les cloches d’une église : le quartier chrétien. J’entre dans une papeterie, je parle anglais avec la vendeuse, elle porte une croix en pendentif.
— La ville est très calme car c’est vendredi et Ramadan. D’habitude, c’est animé, il y a des voitures partout et beaucoup de bruit.
Je visite deux églises, l’une catholique et l’autre grecque orthodoxe. Devant une troisième, une foule sort après un enterrement, les gens font la queue pour présenter leurs condoléances, et ensuite, chacun reçoit un petit gobelet contenant une préparation culinaire. Je commande un falafel et un coca-cola : 1,20 euro. À Tel-Aviv ou Jérusalem, le coca-cola seul coûte ce prix.
Après cette petite promenade, je repars. Taxi jaune, check point. Un muezzin appelle à la prière, puis crache un discours sur un ton agressif dans ses haut-parleurs, dommage que je comprenne pas. Devant la barrière qui précède le No man’s land, quelques centaines de personnes prient, debout, puis à genoux et à nouveau debout. Une dizaine de photographes les matraquent et trois soldats les tiennent en joue avec leur fusil automatique. Je me dépêche de passer pour arriver au contrôle avant eux. J’emprunte un chemin grillagé qui rappelle les dispositifs pour faire entrer les lions sur la piste d’un cirque. À ma gauche, des bancs presque à perte de vue, sous un haut-vent, sont disposés pour que les gens puissent s’asseoir en attendant d’être contrôlés mais, à cette heure-ci, devant moi, seulement cinq Palestiniens attendent le contrôle. Trois femmes sont refoulées, elles repartent furieuses. Pour quelle raison ? Où voulaient-elles se rendre ? On dit qu’Israël assure le libre accès à tous les lieux saints, n’est-ce pas la preuve du contraire ? Pour quelle raison de sécurité empêche-t-on ces femmes d’accéder à la Mosquée ?

Vient mon tour. Derrière la vitre blindée, deux soldats et une soldate rient, ils ont l’air de se raconter une bonne blague, ils me regardent à peine, je montre mon passeport français à travers la vitre, le soldat me fait signe de passer : je ne l’ai même pas ouvert, ce pourrait être celui d’un autre. Manifestement, je n’ai pas la tête d’un palestinien prêt à mourir en martyr. Pas le look d’un terroriste, diraient les soldats. Taxi collectif, retour à Jérusalem-Est, la porte de Damas qui donne accès à la vieille ville est noire de monde, des milliers de personnes sortent de l’esplanade des mosquées et, je suppose, s’apprêtent à reprendre les taxis pour Ramallah et autres villes des territoires occupés. J’essaie de progresser à contre-courant dans la vieille ville : la foule déferle de partout, sous l’œil de soldats en arme. Mais combien de gens peut accueillir cette esplanade ? J’ai l’impression que toute la Palestine a défilé sous mes yeux, femmes tête converte, hommes portant un petit tapis de prière sur l’épaule. Je renonce à l’esplanade qui est de toute façon fermée aux touristes le vendredi. J’espérais retrouver cette rue d’où, par une fenêtre dans un mur d’enceinte, on découvre cet endroit si paisible et la mosquée du Roc au dôme d’or, un bijou architectural, sans nul doute le plus beau monument de Jérusalem, peut-être est-ce la raison pour laquelle quelques Juifs extrêmistes rêvent de le plastiquer, par jalousie, pour y reconstruire le Temple de Jérusalem que l’on nomme dans la prière « la maison de prière de toutes les nations » mais qui risquerait bien d’être l’exemple parfait du mauvais goût américano-israélien, construit avec des dons provenant de Shelly et Dorothy Goldstein de Miami Beach et telle chanteuse célèbrissime de Beverly Hills.
La suite après-demain…