dimanche 18 septembre 2011

Jeudi 18 septembre 2008 : fin de l'histoire de la petit Rose


Le corps de la petite Rose a été rapatrié en France pour inhumation. Souvent, les dépouilles prennent le chemin inverse : de nombreux Juifs morts en Diaspora se font enterrer en Israël, notamment sur le Mont des Oliviers. Quand je demande à Dory pourquoi, selon lui, elle n’est pas enterrée ici, il me dit, non sans ironie :
— Sans doute parce qu’elle n’est pas juive, il n’y a pas de place pour les non-juifs dans les cimetières.

Il y a des cimetières autres que des cimetières juifs. Mais je suppose que le pays ne veut pas de cette histoire qui l’a épouvanté, comme s’il fallait évacuer un fait divers que l’on croyait jusqu’alors impossible d’advenir dans l’État que sa déclaration d’indépendance proclame constitué dans « l’esprit des prophètes ».
Moshik m’envoie par mail le journal qu’il a écrit à propos de la naissance de sa nièce et de la maladie de sa grand-mère. Un texte très touchant qui paraîtra dans le prochain numéro de Ho !, la revue de Dory, en même temps qu’un extrait de ce journal. J’ai souvent dit à Moshik que sa grand-mère ferait un beau personnage de roman, avec ses amies Cairotes. Dans un chapitre qu’il m’avait fait lire, quatre amies se retrouvaient une fois par semaine dans un fast food de la place Yitshak Rabin pour feuilleter le dernier exemplaire de Paris Match. Toutes ces femmes parlaient le français en roulant les r, à la manière de Dalida, et vivaient dans la lumière de Paris sans jamais s’y être rendues.

Dîner avec Dory dans un restaurant italien. Il me raconte ses relations avec le monde littéraire israélien. Son premier recueil de poésies, Miut (Minorité) a soulevé un ouragan dans l’establishment littéraire israélien. Plus tard, la revue Ho ! a créé l’événement. Huit cents personnes ont assisté à la présentation du premier numéro, et on a refusé du monde. Certains critiques se sont déchaînés, traitant la revue de rétrograde. L’un d’eux n’a pas hésité à exprimer son homophobie pour dénoncer la décadence des poèmes de Dory. Dory déplore cette situation mais il en jouit également. C’est son côté anar.
— Tu vas aller voir Sutzkever, pendant ton séjour ?
— Non. Je préfère garder le souvenir du beau septuagénaire que j’ai connu il y a vingt ans.
La suite demain…

samedi 17 septembre 2011

Mercredi 17 septembre : la grand-mère adorée

 SMS de Moshik vers midi : un déjeuner rapide chez Birnbaum à 14h30 ? L’un de mes endroits préférés, une cafétéria où l’on se sert des assiettes à sa guise parmi des dizaines de plats de salades et de légumes.
   Quand j’étais petit, le lieu était tenu par Monsieur Birnbaum et servait des sandwiches à la tomate et à l’œuf que j’adorais.
Aujourd’hui, ses deux filles, qui ne sont déjà plus toutes jeunes, ont repris le flambeau. Quand on rentre, ça sent le monde ashkénaze, mélange d’auberge juive de Pologne et de salle à manger d’un kibboutz. Je n’y suis venu que quatre ou cinq fois mais l’une des deux patronnes me reconnaît, m’apporte immédiatement un verre d’eau parfumé d’une feuille de menthe. La marque de Tel-Aviv, l’été : on vous accueille avec un verre d’eau.
— Ma grand-mère est au plus mal. Depuis son arrêt du cœur de samedi, elle oscille, son état se dégrade puis s’améliore à nouveau. Je suis allé la voir hier. Elle a tout d’abord refusé que j’entre dans sa chambre : elle ne voulait pas montrer au préféré de ses petits-enfants sa déchéance. Ça m’a fait de la peine. Puis elle a accepté, je suis entré mais je ne suis pas resté longtemps. En sortant, j’ai regretté cette visite : j’ai compris trop tard qu’elle voulait laisser un souvenir digne. Ma mère parle d’elle au passé, « elle a eu une vie pleine ». Mais je ne peux me résoudre à sa disparition.
— Le père d’Anne-Sophie est mort brutalement, à soixante-quatorze ans. À l’époque, elle trouvait que c’était trop tôt et ne supportait pas cette idée. À présent, elle est heureuse que cet homme fier n’ait pas montré une image déchue de lui-même, il lui en reste le souvenir d’un personnage fort.

Le téléphone sonne, le père de Moshik réclame son fils au magasin. C’est une de nos dernières rencontres avant mon départ. Dix minutes après, je reçois un nouveau SMS : Merci de m’avoir écouté.
J’ai appris un autre verbe : lésamès, envoyer un SMS. L’hébreu est une langue souple qui se construit sur des racines de trois lettres. Il était tentant de construire un verbe sur SMS. Infinitif : lésamès. Passé : simasti. Présent : mésamès. Futur : asamès. Impératif : samès.
La suite demain…

vendredi 16 septembre 2011

Mardi 16 septembre 2008 : retour sur Ramallah


Je raconte ma virée à Simon.
— Ce n’était pas dangereux d’aller à Ramallah ?
— Cela ne m’a vraiment pas paru dangereux. Qu’aurait-il pu m’arriver ?
— Les Palestiniens auraient pu te prendre pour un agent des services secrets.
— J’avais mon passeport français.
— Parce que tu t’imagines que les agents du Shabak se promènent avec leur passeport israélien ?

Quand je lui décris les dispositifs, il justifie.
Le no man’s land :
— Tu sais pourquoi ? Parce que des terroristes se sont fait sauter devant le check point.
Le fait que je sois passé comme une lettre à la poste :
— C’est donc bien qu’ils ne cherchent que les terroristes.
Les sortes de cages à lions :
— Oui, bien sûr, mais elles ont aussi une raison sécuritaire.
Il était étonné que l’on n’ait pas mieux vérifié mon passeport :
— Ce qui est valable pour les agents secrets l’est aussi pour les terroristes. On imagine que le prochain qui se fera sauter prendra l’allure d’un touriste français, ce soldat n’a pas fait son travail.
— En tout cas, l’attachement des Palestiniens à Al Quds (la Sainte, nom de Jérusalem en arabe),  n’est pas une coquetterie, à voir les foules qui se rendent malgré tous les obstacles à la prière du vendredi.
— On a beau prendre le problème dans tous les sens, il est clair que deux peuples vivent sur cette terre. C’est pourquoi il faut trouver une solution pour que Jérusalem soit ouverte à tous. Il faut reconnaître que ce sont les Israéliens qui ont, depuis quarante-deux ans, le mieux assuré à tous l’accessibilité des lieux saints.
Il se reprend :
— Il n’y a que certaines catégories, les très jeunes notamment, considérés comme potentiellement dangereux, qui ne peuvent pas y accéder librement. Mais quand quelqu’un est père de famille, on estime que le fait qu’il ait des enfants l’empêchera de se transformer en bombe humaine.

Ce qui m’a le plus étonné dans ces quelques heures à Ramallah, c’est la routine qui accompagne cette situation : les hommes s’habituent à tout. Quand on ne peut plus circuler en voiture, des gens créent de part et d’autre des compagnies de taxis ; quand on doit attendre des heures à un check point, quelqu’un se pointe et vend des boissons. Jusqu’au jour où les gens n’en peuvent plus des contraintes et des humiliations.

jeudi 15 septembre 2011

Lundi 15 septembre : le policier et le cimetière marin


Quand j’étais enfant, la rentrée des classes se faisait aujourd’hui.
Je raconte à Moshik et Dory mon saut de puce en Palestine. Quand j’en arrive à ma tentative de m’approcher de l’Esplanade des mosquées, je leur demande comment on dit en hébreu.
— Le mot n’existe pas, on dit le Mont du Temple.

Après réflexion, Dory trouve le terme, rehavat hamisgadim, mais précise qu’il est rarissime de l’utiliser, même chez les Israéliens de gauche.
— Nous avons tenté de visiter l’Esplanade l’an dernier. Un Ars (caillera) de la mishmar-hagvul (unité spéciale de la Police), chargé d’assurer l’ordre dans la Vieille ville, nous arrête et demande à Moshik d’ouvrir son sac.
— Il m’a demandé ce qu’il contenait.
— Nous n’avons pas compris la question : il suffisait d’ouvrir les yeux pour en constater le contenu.
— J’ai dû dire : « c’est une serviette, c’est une bouteille d’eau ». Et quand nous en sommes arrivés à la panoplie de médicaments dont je ne me sépare jamais, j’ai dû décrire les effets de chaque pilule : « celle-ci contre le mal de tête, celle-ci pour la digestion, celles-ci sont des enzymes car je supporte mal le beurre ». Le dernier objet était un carnet sur lequel Dory avait traduit en hébreu Le Cimetière marin de Paul Valéry. Le policier commença à considérer ce texte avec la plus grande suspicion et posa toutes sortes de questions.
— J’ai entrepris une leçon de poésie au milieu d’une rue de la vieille ville, à l’adresse du garde-frontière tenant ferme son arme automatique : qui était Paul Valéry, quelle est la place de ce texte dans son œuvre et pourquoi il est important de le traduire en hébreu.
— Nous n’avons pas su s’il nous prenait pour de dangereux extrêmistes juifs, un de ces « fervents du Mont du Temple » qui rêvent de plastiquer les mosquées dans l’espoir d’édifier le troisième Temple, ou pour les gauchos que nous sommes et qu’il convenait de harceler un peu.
— Ce n’était pas plus mal que nous ne puissions pénétrer sur l’esplanade, car cela aurait pu être considéré comme de la provocation.
— Du fait que vous êtes Israéliens ? Vous ne pouvez pas y aller en touristes ?
— Ça paraît difficile : nous ne sommes pas touristes, nous sommes Israéliens.

mercredi 14 septembre 2011

Dimanche 14 septembre : la fin approche


Le corps trouvé dans une valise noire au fond du Yarkon a été identifié, suite à des analyses d’ADN, comme étant celui de Rose.

J’apprends que Moshe, le frère aîné de Melekh, monté en Palestine vers 1908, a été un des gardes juifs de Tel-Aviv quand les Turcs ont évacué les habitants en 1917.

Reçu un mail de Talila :
Cher Gilles,
Serais-tu prêt à participer à une émission qui s'appelle Cabaret classique sur France musiques, de Jean-François Zygel. L'émission aurait pour titre "L'Amour du yiddish". Il m'accompagnera au piano mais il aimerait qu'on parle de la langue yiddish de façon non guindée alors j'ai pensé à toi .Il t'en dira plus évidemment si tu veux bien venir. L'émission en direct.

Je comprends que c'est le même Jean-François Zygel qui a captivé les enfants, il y a quelques semaines, avec une émission de télévision. C'est étrange, je n'avais jamais entendu parler de lui avant cet été, et voilà que je vais me retrouver dans une de ses émissions.
La suite demain…

lundi 12 septembre 2011

Vendredi 12 septembre : franchir la ligne


En me réveillant, je n’envisageais pas de passer la journée à Tel-Aviv, puis la soirée seul, et encore la journée de demain. Je n’ai jamais aimé les week-ends, cela me vient d’un lundi de Pâque à Béthune quand j’avais dix-sept ans, une ville morte, ambiance à la Il était une fois dans l’Ouest.
Levé à huit heures, parti à neuf, destination : la Palestine. Je n’ai pas beaucoup cherché pour savoir comment on se rend directement de Tel-Aviv à Ramallah, je ne suis pas certain que cela soit possible. J’ai décidé de passer par Jérusalem. Quand on arrive par la route n°1, un panneau annonce à l’entrée de la ville : « Jérusalem unifiée ». Il ne s’agit pas d’une affiche de propagande mais d’une publicité pour la mutuelle d’assurance sociale « unifiée ». La réclame utilise le slogan en cours depuis 1967, lorsque le 28 Iyar (29 mai), la ville a été déclarée réunifiée par les autorités israéliennes. Depuis, à cette date est célébré le jour de Jérusalem censé réaffirmer cette unité.
Je n’ai pas connu Berlin avant le 9 novembre 1989, mais j’ai rarement vu une ville aussi peu entière que Jérusalem : il ne viendrait à l’esprit d’aucun Arabe d’aller habiter dans un quartier juif, et quand un Juif s’installe dans un quartier arabe, sa maison est protégée par l’armée. Le passant qui va de l’ouest à l’est passe tout simplement d’un monde à l’autre que plus rien ne relie. Il n’y a guère que le quartier de la French Hill où quelques Arabes vivent parmi les Juifs, mais ce ne sont pas des Arabes de Jérusalem, ils viennent d’autres lieux du pays.
Arrivé à Jérusalem, je prends la rue Etiopia jusqu’au quartier ultra-orthodoxe de Mea Shéarim. Une rue en pente débouche ensuite sur ce qui était avant 1967 la ligne de démarcation entre Jérusalem-Ouest, israélienne, et Jérusalem-Est administrée par la Jordanie. Dans les années 1980, alors que la ligne était tombée en 1967, après la guerre des Six-Jours, je me souviens que le no man’s land se distinguait encore, car les lieux n’étaient pas bâtis. À présent, il a été remplacé par une voie express qui le matérialise encore davantage, car sa traversée à pied est un petit parcours du combattant.

Passé cette voie express, longé la station-service appelée Mandelbaum, du nom de la Porte Mandelbaum qui permettait à des délégations de l’ONU et quelques diplomates de passer d’une partie à l’autre de Jérusalem entre 1948 et 1967, on arrive dans une rue où des minibus déchargent des foules d’Arabes, hommes en kefiehs et femmes tête couverte. On m’indique un taxi collectif, le numéro 18.
— Vous allez à Ramallah ?
— Je vous dépose au check point. Ensuite, il faut continuer à pied et de l’autre côté, prendre un taxi jaune.
Je suis le seul passager. Le chauffeur se presse de retourner au check point pour revenir à plein, car l’attraction du jour est la prière du vendredi à la mosquée El-Aqsa, troisième lieu saint de l’Islam.
Nous roulons, et croisons des dizaines d’autobus pleins. Nous traversons le quartier de French Hill, puis, à droite, Pisgat Zeev, une implantation juive considérée comme illégale par le droit international, mais la plupart des habitants de Jérusalem vous riraient au nez si vous parliez de cette banlieue comme faisant partie des territoires occupés. À droite, le faubourg arabe de Beith Hanina. Entre les deux, la route, comme une frontière. Passés ces deux quartiers, nous longeons le fameux mur que l’on voit sur tous les écrans de télévision du monde et dans tous les journaux occidentaux. Les officiels Israéliens le nomment « la clôture de séparation » ou la « clôture de sécurité », et les Arabes et les médias français l’appelent « le mur de séparation ». Il est un peu mur et un peu clôture. Entre Beth Hanina et le check point pour Ramallah, il s’agit d’un vrai mur comme sur les photos des magazines : environ huit mètres de haut, coiffé d’une impressionnante guirlande de fil barbelé. On se sent petit et impuissant à sa base.
Nous arrivons au check point. Le conducteur m’indique dans quelle direction marcher. Je suis une autre personne, je veux dire que je la suis, pour le dédoublement de personnalité, on verra une autre fois, les occasions ne manquent pas. J’emprunte un tourniquet, un deuxième, de ces dispositifs qui, comme pour sortir du métro, ne permettent pas de faire le chemin dans l’autre sens. Je me rends soudain compte que je suis de « l’autre côté » (en araméen, l’autre côté, sitra ahra, signifie le Diable), sans avoir eu affaire à aucun soldat, garde-frontière ni policier israélien.
À ma droite, des centaines de Palestiniens attendent de pouvoir passer le check point pour entrer du côté israélien (j’écris « du côté israélien » mais en réalité, la route du check point à Jérusalem se situe encore dans les territoires occupés ; les autorités israéliennes l’ont annexé de facto). Nous nous trouvons dans un no man’s land. Après deux cents mètres, je parviens à la fin de cette « terre sans homme » qui grouille de monde, et passe une barrière gardée par des soldats. Je continue jusqu’aux fameux taxis jaunes, en fait une pagaille noire de toutes sortes de véhicules de transport en commun. Il n’y a aucune voiture particulière puisque les Palestiniens ne peuvent pas passer avec leur propre véhicule. Je monte dans un minibus, le chauffeur crie à la cantonade « Ramallah, Ramallah » (bien prononcer les deux l mouillés) pour attirer le chaland, on attend qu’il se remplisse, j’aide une vieille dame à monter qui me bénit en arabe, me dit shukran, shukran et m’offre un bonbon à la menthe. Plus personne ne parle anglais, et je n’ose pas parler hébreu. Sur la route, on passe devant une enseigne : « Optics Nassif », c’est le nom de ma cousine Sarah, dont le père est chrétien libanais, un autre de mes liens au Moyen-Orient. On me débarque dans Ramallah, ville morte le vendredi. Je me promène. La ville ressemble à Jérusalem-est : les mêmes belles maisons de l’eutre-deux-guerres, en pierre de Judée, avec leurs délicates vérandas de verre et d’acier. Les mêmes maisons car à l’époque, Jérusalem et Ramallah étaient deux villes dinstantes de quinze kilomètres dans un territoire sans État administré par la couronne britannique.
J’arrive dans un quartier où quelques commerces sont ouverts, les femmes n’y sont pas voilées, j’entends les cloches d’une église : le quartier chrétien. J’entre dans une papeterie, je parle anglais avec la vendeuse, elle porte une croix en pendentif.
— La ville est très calme car c’est vendredi et Ramadan. D’habitude, c’est animé, il y a des voitures partout et beaucoup de bruit.
Je visite deux églises, l’une catholique et l’autre grecque orthodoxe. Devant une troisième, une foule sort après un enterrement, les gens font la queue pour présenter leurs condoléances, et ensuite, chacun reçoit un petit gobelet contenant une préparation culinaire. Je commande un falafel et un coca-cola : 1,20 euro. À Tel-Aviv ou Jérusalem, le coca-cola seul coûte ce prix.
Après cette petite promenade, je repars. Taxi jaune, check point. Un muezzin appelle à la prière, puis crache un discours sur un ton agressif dans ses haut-parleurs, dommage que je comprenne pas. Devant la barrière qui précède le No man’s land, quelques centaines de personnes prient, debout, puis à genoux et à nouveau debout. Une dizaine de photographes les matraquent et trois soldats les tiennent en joue avec leur fusil automatique. Je me dépêche de passer pour arriver au contrôle avant eux. J’emprunte un chemin grillagé qui rappelle les dispositifs pour faire entrer les lions sur la piste d’un cirque. À ma gauche, des bancs presque à perte de vue, sous un haut-vent, sont disposés pour que les gens puissent s’asseoir en attendant d’être contrôlés mais, à cette heure-ci, devant moi, seulement cinq Palestiniens attendent le contrôle. Trois femmes sont refoulées, elles repartent furieuses. Pour quelle raison ? Où voulaient-elles se rendre ? On dit qu’Israël assure le libre accès à tous les lieux saints, n’est-ce pas la preuve du contraire ? Pour quelle raison de sécurité empêche-t-on ces femmes d’accéder à la Mosquée ?

Vient mon tour. Derrière la vitre blindée, deux soldats et une soldate rient, ils ont l’air de se raconter une bonne blague, ils me regardent à peine, je montre mon passeport français à travers la vitre, le soldat me fait signe de passer : je ne l’ai même pas ouvert, ce pourrait être celui d’un autre. Manifestement, je n’ai pas la tête d’un palestinien prêt à mourir en martyr. Pas le look d’un terroriste, diraient les soldats. Taxi collectif, retour à Jérusalem-Est, la porte de Damas qui donne accès à la vieille ville est noire de monde, des milliers de personnes sortent de l’esplanade des mosquées et, je suppose, s’apprêtent à reprendre les taxis pour Ramallah et autres villes des territoires occupés. J’essaie de progresser à contre-courant dans la vieille ville : la foule déferle de partout, sous l’œil de soldats en arme. Mais combien de gens peut accueillir cette esplanade ? J’ai l’impression que toute la Palestine a défilé sous mes yeux, femmes tête converte, hommes portant un petit tapis de prière sur l’épaule. Je renonce à l’esplanade qui est de toute façon fermée aux touristes le vendredi. J’espérais retrouver cette rue d’où, par une fenêtre dans un mur d’enceinte, on découvre cet endroit si paisible et la mosquée du Roc au dôme d’or, un bijou architectural, sans nul doute le plus beau monument de Jérusalem, peut-être est-ce la raison pour laquelle quelques Juifs extrêmistes rêvent de le plastiquer, par jalousie, pour y reconstruire le Temple de Jérusalem que l’on nomme dans la prière « la maison de prière de toutes les nations » mais qui risquerait bien d’être l’exemple parfait du mauvais goût américano-israélien, construit avec des dons provenant de Shelly et Dorothy Goldstein de Miami Beach et telle chanteuse célèbrissime de Beverly Hills.
La suite après-demain…

dimanche 11 septembre 2011

Mardi 9 septembre : the bubble

Que s'est-il passé avant-hier pour que je m'emmêle les pinceaux et que j'intervertisse le 9 et le 11 septembre, l'angoisse du 11 septembre ? La note d'aujourd'hui était donc à lire avant-hier, et vice-versa. GR, 11 septembre 2011.

 
Le corps de Rose reste introuvable. Une troupe d’élite de l’armée vient porter main forte aux équipes de recherche.
J’ai appris deux mots. « Se masturber » se dit, outre laasoth bayad (faire à la main, manufacturer) que je connaissais déjà, lehavi bayad, faire venir à la main, amener. J’aime bien le mouvement induit par le verbe lehavi, le côté offrande. Et le verbe litkoa, qui s’utilise dans l’expression litkoa beshofar, sonner du shofar, de la corne de bélier que l’on fait entendre à Rosh-hashana et qui annoncera l’arrivée du Messie, signifie également « enculer ». Merci Moshik.

Le soir, dîner avec Roy dans un restaurant à la mode, qui a servi de décor au film The Bubble.
   Tu as l’air beaucoup mieux à Tel-Aviv que quand tu habitais Paris. Tu sembles épanoui.
   C’est vrai. À Paris, je n’ai jamais été vraiment bien, toujours étranger. Je me sentais beaucoup mieux en Allemagne. Ici, je suis dans ma langue, dans ma culture.
Nous parlons ensuite des homosexuels à Tel-Aviv.
Ce qui me frappe le plus, c’est ce besoin de normalité : les homos de la ville veulent tous fonder une famille, avoir des enfants. Un copain de Paris me disait que pour lui, l’homosexualité se situait du côté des « mauvais garçons » comme on les appelait dans le temps, comme dans un livre de Jean Genet. S’il s’agissait de singer les hétéros, c’était moins drôle.

samedi 10 septembre 2011

Mercredi 10 septembre : Uri-Zvi en son sanctuaire


 Visite chez Aliza, veuve d’Uri-Zvi. Ils avaient trente ans de différence. Une vieille dame en chignon, digne, très belle, froide. Dory m’avait dit que c’était une sorcière, mais il faut interpréter : l’anarchiste tire sur tout ce qui est de droite, et elle l’est franchement, ce n’est rien de le dire, comme son défunt mari.
La mairie de Ramat-Gan avait offert un terrain à Uri-Zvi pour qu’il puisse y construire une maison, modeste, et c’est dans celle-ci que Madame habite toujours, rue de la Pimprenelle. Nous entrons dans son salon, simple, israélien à l’ancienne mode. Il ressemble aux premiers que j’ai connus, dans les kibboutz, chez la mère de Rami à Haïfa, lors de mes premières visites dans les années 1980, meublés d’éléments scandinaves en bois clair. Pétri de nostalgie.
Pas facile de poser des questions à la dame : elle parle, sait ce qu’elle veut dire et je peine à réorienter la conversation. J’avais préparé quelques-unes de mes interrogations, mais je la laisse dire et glisse de temps à autre une question.
— Combien avait-il de frères et sœurs ?
— Six sœurs. Une est morte bébé. Deux seulement se sont mariées. Il était l’aîné.
— D’où vient le nom de vos cinq enfants ?
— Haïm, son père ; Bat-sheva, sa mère ; Yokheved, sa grand-mère ; Rivka, une de ses sœurs et Havatselet est la traduction de Rayzl car une autre sœur portait ce nom. David, le dernier, c’est mon père. J’ai réussi à lui soutirer.

Elle ne cesse de revenir sur le fait qu’Uri — elle l’appelle ainsi — a été boycotté toute sa vie par l’establishment du pays, du fait de ses opinions politiques : on n’enseignait pas ses poèmes dans les écoles, on ne publiait pas ses œuvres dans les journaux. Seuls les organes du parti révisionniste de Zeev Jabotinsky, auquel il a appartenu après 1929, le publiait. Quant à la littérature yiddish, n’en parlons pas : un vrai herem, une excommunication. Il a été le premier à traiter les Anglais d’occupants en Eretz-Israel, ça ne plaisait pas du tout. Et après, quand il s’est opposé aux Arabes, ça n’a pas plu non plus.
— Vous comprenez, mon brave monsieur, dans ce pays, vous ne pouvez plus rien dire contre les Arabes.
   Il était végétarien ?
   Pas du tout.
   J’ai lu qu’il l’était devenu en 1923.
   Que n’a-t-on pas raconté ? Melekh a même écrit un jour que j’étais native de Moscou, alors que je suis née à Jérusalem.
   Lisait-il Di goldene keyt ?
   Il n’aimait pas la poésie de Sutzkever.
   C’est pourtant un immense poète.
   Il ne l’aimait pas.
   Et ses rapports personnels avec lui ?
   Après, Sutzkever a écrit que… enfin bref, passons.
   Il semblerait que Melekh ait voulu renouer avec lui dans les années 1950, mais Uri-Zvi n’y tenait pas.
   Il ne lui avait pas pardonné, car Melekh avait dit du mal de lui. De toute façon, il était beaucoup plus proche de Peretz. Ils ont eu une vraie intimité. Ils devaient se retrouver en Eretz-Israel. Peretz était arrivé le premier, et il est reparti cinq jours avant l’arrivée d’Uri. Il lui avait dit de ne pas aller en Union soviétique, mais Peretz ne l’a pas écouté.
   Et quand Peretz a été exécuté, en 1952 ?
   Les Communistes juifs affirmaient qu’il n’était pas mort. Uri les traitait de menteurs. On l’a calomnié pour ça. Qui avait raison ? Il avait lu tout Marx. Les autres ne connaissaient que des extraits, mais Uri avait compris que cette idéologie était impossible.
   Pourquoi n’a-t-il pas utilisé le nom hébraïque qu’il s’était choisi, Tur-Malka ?
   Il l’a fait, au début.
   Et après ?
   Ses parents, ses sœurs, ses neveux et nièces avaient été assassinés après avoir été enfermés dans le ghetto de Lwow. Il ne voulait pas que le nom se perde. C’est moi qui ai utilisé ce nom : comme poétesse, je suis connue comme Ayn Tur-Malka. Vous savez ce que cela signifie ? En araméen, c’est Har-hamelekh, le Mont royal, c’est un des noms de Jérusalem. Le village de Tur-Malka se situait précisément là où vous voyez aujourd’hui l’hôpital allemand d’Augusta Victoria, sur le Mont Scopus. Lors de la destruction de Jérusalem par les Romains en 70, les derniers insurgés se sont réfugiés à Tur-Malka, c’est pourquoi il aimait ce nom, ce lieu. Il ne pensait qu’à  Jérusalem, mais quand il s’y trouvait, il ne cessait de songer à la destruction du Temple. Une fois, nous sortions des bureaux de l’Agence juive, et il m’a montré le jardin de ville, juste en-dessous. Il m’a dit : « tu vois, ces citernes. On y a précipité des enfants juifs au moment où Titus a détruit la ville. »

Je prends congé. Sa dernière phrase :
      — S’il n’avait pas été poète, il serait devenu fou.

vendredi 9 septembre 2011

Jeudi 11 septembre : le restaurant où l'on revient toujours


En sortant d’une librairie, place Yitskhak Rabin, où j’ai acheté des poèmes de Czeslaw Milosz pour l’anniversaire de Dory, je vois un attroupement autour d’une télévision, dans un kiosque. Je m’approche : on a retrouvé une valise dans les eaux du Yarkon.
Le soir, dîner chez Joz veloz pour l’anniversaire. Aviad et Yonathan, Benny et son compagnon, Mathan et son épouse, et quelques autres amis de Dory dont je fais la connaissance. Nous occupons la table du fond du jardin, à l’écart, sous les arbres, tout près de celle où nous avions dîné, Anne-Sophie, les enfants, Dory, Moshik et moi le premier soir où nous avions fait vraiment connaissance avec Tel-Aviv, voici deux ans.
Le serveur, Harel, est charmant, comme souvent chez Joz. En fin de soirée, Moshik demande :
— Vous croyez qu’il est…
Je réponds :
— Sûr que non.
Dory ajoute :
— Sûr que oui.
Moshik n’en reste pas là. Prétextant d’aller au toilette, il mène son enquête. Quand il revient, il déclare :
— C’est Dory qui a raison. Il n’est pas sur Facebook, mais il m’a donné son adresse sur gmail.
La suite demain… 

jeudi 8 septembre 2011

Lundi 8 septembre : deuxième visite au vieux peintre yiddishophone




— Gilles, kim arayn
— Vous allez bien ?
— Fatigué.
Je voudrais bien être fatigué comme lui à quatre-vingt-sept ans. Suit une rencontre d’une heure, durant laquelle Yosl me sort divers documents : des photographies d’écrivains yiddish à Varsovie dans les années 1920, des photos de famille à Radymno (Galicie), une photographie de sa grand-mère Hinde qui l’a partiellement élevé et qui a été assassinée à Belzec durant la Seconde Guerre mondiale, le testament de son père.
— Tu sais, dans la famille, le père poète yiddish, l’oncle pionnier en Palestine qui est rentré à Vienne pour étudier la peinture et s’y est suicidé en 1921, la mère cantatrice, la sœur danseuse — elle a quatre-vingt-onze ans, elle vit en Australie, elle a même dansé des danses indiennes —, moi, on est tous meshuge.
— Et votre femme ?
— Elle est peintre aussi.
— Mais est-elle meshuge ?
— Elle est goy, anglaise.
— Et alors ?
— Elle est meshuge à sa manière : goy. Mon père lui a appris le yiddish. Nous parlons yiddish ensemble. Je suis en Israël depuis soixante ans mais mon hébreu est terrible.

À propos des archives de son père :
— Elles sont énormes.
— Je sais : voilà déjà deux mois que je passe mon temps à fouiner dedans. Avant-hier, je me suis attaqué aux photos. Il a conservé des clichés d’au moins trois cents écrivains yiddish, c’est une collection exceptionnelle.
— Quand mon père est venu en Israël, il avait apporté toutes ses archives avec lui. Et quand il est reparti…
— C’était en 1950, n’est-ce pas ? Il est resté combien de temps ?
Yosl fait la grimace.
— Ah oui, c’est vrai, pas de dates.
— Il a décidé de repartir à Montréal. Ici, il ne trouvait pas sa place. Il m’a demandé de réexpédier ses archives. Des caisses et des caisses. Quand les douaniers ont vu les photos, ils m’ont regardé d’un drôle d’air : « Tu as une si grande famille ? »
Yosl me regarde d’un air complice : cette famille, c’est la nôtre, la mienne, les écrivains yiddish.
— Après sa mort, Rukhl, sa dernière femme — elle s’appelait Eisen mais avait raccourci son nom en Eisenberg (je ris), je te jure que c’est la vérité —  m’a demandé ce que l’on allait faire des archives. Devait-on les envoyer au Yivo, à New York ? Comme la bibliothèque nationale d’Israël était en train de constituer des archives sur mon œuvre, j’ai décidé de joindre celles de mon père, et j’ai tout fait revenir de Montréal. Il fallait quelqu’un pour s’en occuper, c’est tellement énorme. J’ai donné un peu d’argent à la bibliothèque et je leur ai demandé d’embaucher mon copain Yosl Birstein, l’écrivain. Il venait de quitter son kibboutz, il avait trouvé un travail mais ça ne lui convenait pas.

Quand j’avais dit à une amie que je trouvais le rangement des archives un peu fantaisiste, elle m’avait répondu : « Tu crois que Yosl Birstein était archiviste ? Il était le copain d’enfance de l’autre Yosl et il lisait le yiddish, alors il a eu le poste. »

— Tu sais que mon père a connu Dora Diamant, la femme de Franz Kafka.
— Je l’ai lu dans ses mémoires
— Ah oui, c’est vrai, tu sais déjà tout.
Yosl disparaît quelques minutes au fond de son atelier, il revient les bras chargés de documents.
— Tiens, une lithographie, pour toi, je te la signe. Et ça, c’est une hagadah de Pessah que j’ai illustrée, c’est pour tes enfants, comment s’appellent-ils ?
Il dédicace : « Pour Simh'a et Ezra », puis il dessine une râpe à fruits et une pomme flottant au-dessus :
— Elle ne sait pas encore qu’elle finira en compote, pour la fête.
Il sort ensuite un dossier intitulé « Else Lasker-Schüler ».
ça m’intéresse.
— Mon père l’a connue. Elle était complètement folle.
— Mais une poétesse merveilleuse.
— J’ai une lettre d’elle à mon père, comment se faisait-elle appeler dejà ?
— Prinz Jusuf.
Il me regarde d’un air inquiet :
— Ah, ça aussi, tu sais ? Tiens, voilà la carte postale. Il l’avait fait venir à Vienne pour une soirée. Mais d’où parles-tu si bien yiddish ?
— J’ai appris. Votre copain Shulem, à la bibliothèque Medem. Pendant des années, je travaillais à mon ordinateur et il s’asseyait à côté de moi et me racontait des histoires de Varsovie.
Yosl chante une chanson de rues. De temps en temps, il s’interrompt pour m’expliquer les mots :
A gumke, à Varsovie, c’était  a droshke (un fiacre).
— À cause des roues en caoutchouc ?
— Oui, sans doute. Tu sais, une culture, c’est aussi les bas-fonds. Je me souviens des putes de Varsovie, des maquereaux (j’apprends au passage que l’on dit Alfons), des bordels. La tenancière, celle qui récupérait l’argent, portait un perruque comme une femme vertueuse, j’avais douze ans, mais j’étais attiré par ce monde, dès que je sortais de l’école, j’allais voir.
— C’était où ?
— … smotshke-gas, par là-bas. Je me souviens de la corde à linge avec les condomen qui pendaient.

Il me prête Post scriptum, sorte d’autobiographie. Et je demande de photocopier le testament de son père, rédigé en yiddish.
— Il a laissé de l’argent ?
— 800 dollars.
— Et pour cela, il a fait enregistrer le testament par un notaire ?
— Il l’a modifié trois fois ! Gey veys (va savoir). Quand reviens-tu pour me rapporter tout ça ?
—  La semaine prochaine.
— Mais pourquoi as-tu appris le yiddish ?
— Vous n’êtes pas le seul à avoir le droit d’être meshuge.
— Mais tu as l’air bien comme ça.
— L’air… Mais à l’intérieur, c’est le chaos. Toye-voye.
— Ah, toye-voye.
Il me raccompagne à la porte, m’embrasse et me regarde d’un air menaçant :
— La prochaine fois, tu me dis « tu ».
— J’aurai du mal. Vous savez, en français, on ne tutoie pas facilement, alors j’ai pris le pli en yiddish aussi.
— Je ne me souviens déjà plus de ce que tu dois me rapporter.
— Je me souviendrai.
La suite demain…