dimanche 4 septembre 2011

Vendredi 5 septembre : retour à Tel-Aviv

 
Tel-Aviv m’aimante. Je m’empresse de rentrer et me retrouve dans l’appartement des débuts, à Neve-Tsedek. Une petite déprime m’occupe. Elle aura disparu dans deux jours, je le sais à présent.

À midi, à l’angle des rues Ahad-Haam et Betsalel Yafe, en sortant du Café noir, je lis un tag en hébreu, très joliment calligraphié : « La clôture de séparation est construite sur les corps d’enfants. Ahmad Mussa 1998-2008 ».

Jeudi 4 septembre : la Révolution aux heures de bureau


Cap sur le sud. Je passe voir Moumous dans son kibboutz à quinze kilomètres de Beer-Sheva. Notre amitié date d’il y a une quinzaine d’années, quand il venait faire des recherches à la Bibliothèque Medem pour son doctorat. Plus tard, il nous a prêté sa maison, nous avons connu son fils et ses petits-enfants qui vivent au kibboutz, et ses filles qui en sont parties. J’y retourne toujours avec une certaine émotion, comme si c’était un peu chez moi. Autre pincement au cœur : le retour au désert. Car Mishmar-hanegev (« La garde du Néguev ») est à la porte du désert. Chaque fois un peu moins désertique, gagné par la civilisation. Et chaque fois, ce kibboutz est un peu moins la communauté socialiste idéale des premiers temps. On a commencé, dans les années soixante-dix, par supprimer la maison d’enfants et permettre aux parents d’élever leur progéniture chez eux. Puis on a supprimé le salaire égal pour tous, la salle à manger communautaire le soir. On a séparé, en tant qu’entité juridique, le village et ses habitants des activités économiques, qu’elles soient agricoles, industrielles ou de service. Pour cette année, Moumous me dit que les deux repas du shabbat à la salle à manger ont été supprimés. De sorte qu’elle ne fonctionne plus qu’à midi les jours de semaine. Et le poste de secrétariat général du kibboutz, occupé ces dernières années par son fils Itsik, a valsé également. La fonction est prise en charge par un consultant extérieur. Mon cœur de nostalgique incurable se serre.
— Dans le temps, la Révolution ne pouvait pas arriver entre seize heures et dix-neuf heures car nous, les révolutionnaires, nous occupions de nos petits à la maison d’enfants. À présent, elle ne peut pas arriver en-dehors des heures de bureau ! Si j’ai un problème, je ne sais même plus à qui m’adresser.

Ce dernier bastion du socialisme s’effondre. Mishmar-hanegev gère une salle de réception pour mariages et autres réjouissances. Le panneau qui en indique la direction, à l’entrée du kibboutz, est assorti du logo de Coca-Cola.
Le soir tombe sur le Neguev, Moumous ouvre grand les fenêtres et la fraîcheur du désert pénètre dans la maison, aromatisée du jasmin qui grimpe sur sa pergola. Nous devisons, ses petits enfants entrent et sortent. Le patriarche fait plaisir à voir en sa demeure. Une époque se couche ce soir-là.
— Tu verras, la route est belle. Tu vas passer devant la ferme d’Arik Sharon. Dans le temps, nous l’empruntions pour aller chercher l’eau, car au début, nous n’en avions pas ici, nous l’apportions dans un camion-citerne. À l’époque, il s’agissait d’un chemin de terre.
 Je n’imagine pas comment vivre au milieu de ce désert sans eau courante ni climatisation, sans végétation. Un jour, Moumous m’avait décrit le climatiseur du désert : un linge mouillé que l’on pendait aux fenêtres. L’évaporation dégageait de la fraîcheur.
Je me mets en route, et comme à chaque fois, je me demande quand je reviendrai. Le chemin de terre est une belle route goudronnée, mais comme souvent en Israël, elle n’est pas éclairée, ce qui lui donne un charme fou. On voit des lueurs au loin. Kibboutz ? Moshav ? Quelles vies éclairent-elles ? Je passe devant la ferme d’Arik Sharon, mais son propriétaire végète dans le coma dans un hôpital de Jérusalem. J’arrive aux abords d’un autre kibboutz où a lieu le mariage auquel je suis invité. La nuit est tombée.

Une petite-cousine convole. Les grands-parents - une cousine de ma mère et son mari - parlent yiddish, ils sont nés en France dans les années 1930. Leurs filles ont grandi dans une ville de province, elles ont toutes les deux épousé des Israéliens nés au Maroc qu’elles ont ramenés un temps dans cette province. La cadette est venue la première s’installer à Beer-Sheva avec son mari, au milieu des années 1980. Lorsque j’étais en coopération à Jérusalem, j’allais parfois leur rendre visite pour passer le shabbath avec eux. C’est leur fille aînée, que j’ai connue bébé, qui se marie aujourd’hui. Il y a quinze ans, une fois la retraite arrivée, les grands-parents sont venus retrouver leur fille, et il y a huit ans, la fille aînée est venue à son tour. Toute la famille est là à présent.
Mais le sang ashkénaze s’est dilué dans deux générations de Marocains, des gens qui savent sacrément mieux perpétuer leurs traditions que les Polonais, de sorte que le mariage est typiquement israélo-marocain. J’y retrouve quelques membres de ma famille éloignée, dont Rami et Ruthy, son épouse. Lui, qui ne voit ces cousins lointains que dans de rares occasions, pensait venir à un mariage français. Je ne les lâche pas d’une semelle pendant toute la soirée. Rami regarde, ébahi, autour de lui et s’exclame régulièrement : « Je n’ai jamais vu un mariage pareil ». Le clinquant domine. Les femmes sont obèses très jeunes, outrageusement maquillées, avec des coiffures que certains qualifieraient d’improbables, elles portent des robes semblables à celles qui garnissent les vitrines de la rue Nahalat Benyamin, le Sentier de Tel-Aviv, et dont Anne-Sophie se demandait qui pouvait bien les porter, des dentelles, des froufrous, des couleurs vives. La cérémonie et la soirée sont entièrement filmées par une caméra montée sur une grue et le film passe en direct dans la salle du dîner sur des écrans géants. La musique, déchargée à plein tube par d’énormes enceintes, est exclusivement orientale, façon hébraïque, comme celle que les conducteurs de taxis collectifs vous font subir (quoique ces derniers temps, il y ait de plus en plus de Russes aux goûts musicaux plus discrets). Au milieu de la soirée, Rami se penche vers moi et me dit :
— Où est Fellini ?
Ruthy est plus indulgente : elle est née au Canada, elle a le sionisme et l’Ahavat Israel (l’amour du peuple juif) chevillés au corps. Elle dit également que c’est nouveau pour elle mais insiste sur la chaleur et la gaîté ambiantes. Quand Rami prend congé, je me penche vers lui et lui glisse : Tu connais la chanson Eyn li erets aheret (Je n’ai pas d’autre pays). Tu en as un second à présent.
La suite demain…

samedi 3 septembre 2011

Mercredi 3 septembre : les aigles du Mont Gilboa


La transition se fait en passant par un petit tour du pays. Je commence par monter, cap sur la Galilée, le moshav  Moledet où habite une cousine retrouvée à l’époque du voyage en Allemagne que j’ai raconté dans Fugue à Leipzig (dans pareil cas, Hergé ajoute une note disant : voir Le Crabe aux pinces d’or, ou Tintin au Tibet).
Sur le chemin, je me suis arrêté dans un village arabe situé sur les hauteurs de celles que Uri-Zvi appelle haemek, la vallée de Jezréel, elle a longtemps été le symbole de la colonisation agricole, lieu d’implantation des premiers kibboutz. Ensuite, j’ai fait un crochet par le Mont Gilboa, lieu de l’ultime combat du roi Saül contre les Philistins, durant lequel Saül et son fils Jonathan périrent. Au sommet, une tour d’observation (d’autres diraient un mirador) offre une vue à couper le souffle. J’étais seul dans le soleil sur le déclin, un vent chaud battait mon visage. En contrebas, on voyait les kibboutz, les moshavs et les villages arabes de la vallée, les grandes piscines où l’on élève des carpes pour Rosh-hashana, au loin d’un côté les collines de Samarie (territoires occupés) et de l’autre le Mont Tabor réputé avoir été épargné par les eaux du Déluge, à l’est la vallée du Jourdain. Je suis seul avec le chuintement du vent et trois aigles planant au-dessus de ma tête.

La police veut draguer les eaux du Yarkon pour retrouver le corps de Rose. La Marine refuse son aide : elle ne veut pas engager la santé de ses troupes dans ces eaux très polluées si des vies humaines se sont pas en jeu.

vendredi 2 septembre 2011

Mardi 2 septembre 2008 : où le narrateur redéménage et se replonge dans l'ambiance des débuts


— C’est toi, Gilles Rozier ? Téléphone.
Je suis la conservatrice de la Bibliothèque nationale dans son bureau, porte le combiné à mon oreille :
— Gilles tayerer ! Mon petit Gilles, c’est Yosl. La dernière fois j’étais fatigué, je n’avais pas le courage de te parler. Et puis je suis vieux, j’ai quatre-vingt-sept ans, la mémoire me manque. Mais après ton départ, j’allais mieux et je me suis souvenu d’un tas d’histoires sur mon père. Reviens me voir. Ne me pose pas de questions précises, je suis fâché avec les dates, est-ce que je sais quand mon père a quitté la Pologne ? Mais des histoires, je t’en raconterai. Je peux t’en dire jusqu’à la nuit. Quand repasses-tu ?

Je redéménage demain : je retourne dans l’appartement de Neve-Tsedek où j’étais au début de mon séjour. Nouvelle adaptation. C’est ce que je fais le moins bien dans ma vie, m’adapter. Cela me demande des efforts considérables, provoque mes angoisses. Me retrouver dans le même appartement pour clore ce séjour m’évoque un triolet, cette forme poétique qui répète le même vers au début et à la fin du poème. Une fois que l’on s’est laissé pénétrer par le mystère du poème, on lit ce vers différemment : l’auteur a raconté une histoire et ce n’est donc plus le même vers, immaculé, il est chargé de ce récit.


Le grand-père/beau-père de Rose a confirmé qu’il avait jeté le corps de la petite fille dans le Yarkon, l’un des deux seuls fleuves d’Israël, un à-peine-plus-que-ruisseau de vingt-sept kilomètres qui se jette dans la Méditerrannée au nord de Tel-Aviv.

jeudi 1 septembre 2011

Lundi 1er septembre 2008 : manuscrit yiddish, Hari Krishna et fait-divers


Université de Tel-Aviv. Après avoir erré d’un bâtiment à l’autre, j’ai fini par trouver le centre de recherche qui conserve les archives de Peretz. David m’a dit de m’adresser à Guennady, le documentaliste. Il me fait entrer dans son bureau et cherche le dossier qui décrit les archives. Il ouvre tiroirs et armoires, et dévoile un bric à brac de boîtes d’archives, amoncellement de chemises en carton ou en plastique. Je me rappelle le mot de Shulem, qui a fui Varsovie en septembre 1939 et a passé une bonne partie de la guerre dans un camp de travail en Sibérie : « Heureusement que les Russes sont pagailleux. On pouvait toujours s’arranger pour se glisser dans les interstices du système. S’ils avaient été aussi rangés que les Allemands, ça aurait été terrible. »
Guennady finit par se rappeler qu’il a laissé le dossier à la salle des photocopieuses. Je choisis les documents que je veux consulter, il me les apporte. Je tombe sur de magnifiques photos de différentes périodes de la vie de Peretz. Ce type était d’une beauté à couper le souffle, je le savais mais j’en ai encore une preuve. Peretz avec Uri-Tsvi et Melekh à Varsovie, Peretz en 1939, ordre de Lénine au revers du veston, Peretz au milieu d’un groupe d’hommes que je n’identifie pas, en 1923 en Palestine.
L’émotion atteint un paroxysme quand je tombe sur le manuscrit de Di kupe. C’est un des trois poèmes sur lesquels portait mon DEA, je le connais bien. Bien que je ne l’aie pas lu depuis une bonne quinzaine d’années, le texte me revient au fur et à mesure que je déchiffre la fine et belle écriture de Peretz, sur un papier rugueux. Et surtout, la dédicace :
Pour vous, les massacrés d’Ukraine où de vous la terre est pleine,
Et pour vous aussi, abattus sur le « tas » en la ville de Gorodichtch sur le Dniepr,
   Kaddish !
11 Tishri 5681

Peretz évoque les massacres de la guerre civile en Ukraine, dont il a été le témoin. Le bruit a même couru qu’il avait été l’une des cent milles victimes des pogroms d’alors. La date qu’il évoque est le lendemain de Yom kippour, elle correspond au 23 septembre 1920.
Le manuscrit ne semble pas entier. En réalité, le poème fait plus de trente pages. Là, il n’y en a qu’une vingtaine.

Et voilà le huitième chant de ce Tas :

8
Je veille ici ta tête crucifiée, je la protège
Des chiens, des corbeaux,
De l’ensevelissement !…

Je ne m’écarte pas d’un pas…

Sous mes yeux grouillent en lourds remous
Vers
Et viscères…

Je ne puis que tâtonner,
De mes mains tendues palper
Ce corps profané…

Il m’est interdit de faire un pas !…

Dieu !
Pour piédestal, ces degrés
De toutes mes têtes empilées,
Pour toi déposées en tas !…

Et ces ailes de corbeaux qu’arasent tes hauteurs !…
— À bas, à bas !
— Nous voulons te crucifier encore !…

Les journaux se passionnent pour la tragédie de la petite Rose. Le pays se demande comment cette histoire sordide a pu arriver ici. Benjamin et Marie-Charlotte, deux Français, ont eu une petite fille, Rose, alors qu’ils n’avaient pas vingt ans. Peu de temps après sa naissance, c’est-à-dire il y a peut-être trois ou quatre ans, le couple vient en Israël car Benjamin n’a jamais vu son père et veut faire sa connaissance : Ron, un chauffeur de taxi d’une quarantaine d’années. Marie-Charlotte tombe amoureuse de Ron, et Benjamin repart seul en France avec la fillette. Ron et Marie-Charlotte, qui n’est pas juive, se marient et ont deux enfants. Au bout de quelque temps, Marie-Charlotte apprend que Rose est hospitalisée, sans doute pour mauvais traitements, et entreprend des démarches juridiques pour obtenir la garde de sa fille. Quand Rose arrive en Israël, le couple se rend compte qu’il s’agit d’une enfant difficile. Ils ont du mal à la supporter. Le tout aboutit au meurtre de Rose par Ron, c’est-à-dire son grand-père et beau-père à la fois. Ron a avoué le meurtre avant de se rétracter. Il a dit tour à tour qu’il avait vendu la petite à un couvent, puis à des Palestiniens. La police ne peut l’inculper de meurtre tant que le corps de la petite n’est pas retrouvé.

Anne-Sophie m’envoie un nouveau lien vers un article paru dans Le Monde : un portrait consacré à Noa Yaron-Dayan, présentatrice vedette de la télévision israélienne qui a rejoint le monde ultra-orthodoxe il y a une dizaine d’années. Elle fait ce chemin avec les Bratslaver, un mouvement hassidique tenant de rabbi Nahman de Bratslav, personnalité hors du commun, mort en 1812 à l’âge de 38 ans. Rabbi Nahman a été perçu comme un être si exceptionnel par ses Hassidim qu’aucun rabbi n’a pu lui succéder à la tête de la cour, et celle-ci vit sans rabbi depuis près de deux siècles, au contraire de l’immense majorité des cours hassidiques qui s’articulent autour d’une figure charismatique.
Durant les trente dernières années, deux cours ont connu des évolutions étonnantes : le rabbi Menahem-Mendel Schneersohn, à la tête des hassidim de Loubavitch, a opéré une synthèse particulièrement efficace entre Torah et marketing à l’américaine, à l’instar des églises évangéliques, et son mouvement a connu une expansion spectaculaire, attirant à lui de nombreux Juifs en quête de repères et de structures. Le mouvement a envoyé des représentants dans les points les plus reculés du globe où peuvent se trouver des Juifs afin d’organiser des synagogues, des jardins d’enfants et des écoles. L’admiration envers le rabbi, inhérente à la mystique hassidique, s’est transformée dans le cas des Loubavitch en quasi-idolâtrie, et à la mort de Menahem-Mendel, il a été considéré par certains comme le Messie, et n’a pas connu de successeur à la tête de la cour.

Les Bratslaver ont évolué différemment. Le voyage autour du monde est une sorte de rituel dans la jeunesse israélienne laïque, qui éprouve le besoin de prendre un bol d’air après deux ou trois (suivant que l’on est fille ou garçon) années d’armée et avant de commencer des études universitaires ou une vie professionnelle. Les jeunes de vingt-et-un an s’en vont donc à la découverte du monde, avec une prédilection pour l’Inde et le Népal, sans doute par quête d’une spiritualité dont leurs parents les ont privés. Nombre de ces jeunes sont rentrés d’Inde très influencés par les religions locales. Certains ont tenté une synthèse entre spiritualité orientale et judaïsme, trouvant dans la pensée de rabbi Nahman ce qui permettait le plus facilement d’opérer ce syncrétisme. Ils ont créé une mentra : n, na, nah, nahman miOuman que les disciples de ce mouvement new age répètent, c’est leur Hari Krishna. Celle-ci a fini par recouvrir les murs, vitrines, glaces arrières des voitures. Souvent, dans les rues de Tel-Aviv, on croise une camionnette qui crache dans des haut-parleurs de mauvaise qualité une chanson reprenant cette mentra. Des hommes échevelés, une kippa blanche brodée de n, na, nah, nahman miOuman au fil noir, marchent autour de la camionnette et reprennent la mentra à tue-tête. Sur la promenade du bord de mer, un stand des Bratslaver tente de jour comme de nuit d’attirer de nouveaux adeptes et fait la curiosité des touristes. Maintenant que la saison touristique est terminée, le stand perdure et semble encore plus incongru, un peu perdu au milieu de nulle part. Le point d’orgue du calendrier pour les Hassidim de Bratslav est le pélerinage de Rosh-hashana à Ouman en Ukraine, sur la tombe de rabbi Nahman. On dit qu’il rassemble un mélange insolite de descendants de vieilles familles bratslaver, de néophytes et de jeunes Israéliens qui y vont pour vivre une expérience mystique et gratter la guitare pendant quelques jours.

mercredi 31 août 2011

Dimanche 31 août : le vieux peintre yiddishophone


Visite à Yosl, le fils de Melekh. Il est un ami d’enfance de Shulem, le vétéran des animateurs de la Bibliothèque Medem, né à Varsovie le jour de l’Armistice, le 11 novembre 1918, d’où Shulem (la paix). Yosl est nettement plus jeune : né à Vienne en 1921 ! En Israël, c’est un peintre connu. Au téléphone, je me suis recommandé de Shulem, mais cela n’a pas suffi.
— Rappelle dans quinze jours, je suis fatigué. Et puis je dois peindre. Je ne suis pas un artiste, je suis peintre, et les peintres peignent, ils ne parlent pas.
Quinze jours plus tard, il refuse toujours de me recevoir, j’insiste, je comprends qu’il est inutile de prendre rendez-vous pour un autre jour.
— Appelle-moi dimanche matin, on verra.
J’ai tenté ma chance ce matin.
— Bon viens tout de suite, mais pas plus d’une demi-heure.

J’entre. Il m’accueille fraîchement :
— Mais que veux-tu que je te raconte sur mon père ? Je suis peintre, laisse-moi peindre.
   En quelle année exactement a-t-il quitté la Pologne ?
   Des dates ? Tu crois que j’ai retenu les dates ? Je peux te raconter des histoires, mais pas te donner de dates, et que veux-tu faire avec ce carnet ?
   Noter ce que vous me dites.
Il fait un geste de la main comme s’il voulait me frapper. Je range le carnet, lui offre le premier numéro de la revue Gilgulim.
   C’est un cadeau de Shulem, pour vous.
   Gilgulim ?
   Une revue littéraire en yiddish, dont je suis le rédacteur.
   Il y a des poèmes de mon père ?
   Non, ce ne sont que des œuvres contemporaines.
   En yiddish ? En tout cas, c’est très joliment publié. Bon, sur mon père, tu n’as qu’à parler avec Rivkele, aux archives. Je vais l’appeler.
   Mais je consulte les archives depuis deux mois. J’ai lu ses mémoires aussi.
Il passe un coup de fil, tombe sur un répondeur, laisse un message en yiddish.
   Et alors, que veux-tu de plus ? Je suis fatigué.
   Je m’en vais.
   Mais pourquoi cherches-tu des renseignements sur mon père.
   J’écris un roman dont il est un des personnages.
   Un roman sur papa ??
Il me raccompagne à la porte. Je tente de lui poser une question sur son amour avec la poétesse yiddish Rokhl Korn.
— Ah, Melekh et les femmes… Tu sais, je le connais par cœur. Un père ne connaît jamais vraiment son fils, mais un fils connaît son père par cœur.

mardi 30 août 2011

Samedi 30 août 2008 : où le narrateur rencontre un garçon qui a tiré pour de vrai


Anne-Sophie m’envoie un lien vers un article du Monde : « En Israël, les recherches se poursuivent pour retrouver le corps de Rose ». J’ai vaguement entendu cette histoire aux informations mais, ayant une passion restreinte pour les faits-divers, n’y ai pas prêté attention. J’ai sans doute tort : un romancier devrait toujours rester en éveil.

Dîner hier soir chez Adina. Autour de la table, deux éditeurs et leurs épouses. La conversation tourne autour de livres et d’édition. À un moment, Hanan, mon voisin de droite, parle des jeux auxquels il jouait avec son frère quand il était petit.
—Vous  ne pouvez pas savoir combien de fois nous avons revécu tous les deux la Guerre d’indépendance. Il faut dire qu’on nous l’enseignait en long et en large à l’école. On utilisait une couverture pour confectionner notre retranchement, et on tirait, tatatatatac ! Nous avons procédé au moins cinq fois à la prise de Castel.
— Vous n’aviez pas de petits soldats, comme nous en France ? J’en possédais une armée entière.
— On n’en avait pas besoin : nous étions les héros du jeu, c’était formidable.

Nous parlons de bons restaurants, des vieux Kaffee-Konditorei de Tel-Aviv fréquentés par des yekes, des Juifs allemands d’un autre temps, qui se raréfient.
Adina :
— Dans le temps, la rehov (rue) Ben-Yehuda était appelée rehov Ben-Yehuda-Straße.

De Yehudit, le salon de thé hongrois du Gan ha’ir, le jardin de ville, où les serveurs sont habillés comme ceux de Budapest, en pantalon noir et chemise blanche. À Tel-Aviv, la chemise est beaucoup plus froissée.
— On y attend toujours des heures.
— Le serveur vous dit que c’est son collègue qui s’occupe de votre rang, et vice-versa.
— Mais les beignets y sont délicieux à Hanouccah.
— Le problème, c’est qu’ils vous les apportent à Pourim.

Quelqu’un évoque le film Valse avec Bachir, projeté dans les cinémas de la ville. Je l’ai vu avec Anne-Sophie il y a quelques semaines : il traite de la guerre en général, la guerre du Liban et le massacre de Sabra et Chatila. Un film d’animation qui est en fait un documentaire : les personnages qui y sont montrés sont réels. Je le réalise en en parlant avec les convives, car contrairement aux autres, je ne connais pas les personnages, je ne suis pas d’ici.
— Jamais personne, depuis que je vis dans ce pays, ne m’a parlé de ce qu’il a fait dans l’armée, encore moins pendant la guerre du Liban. Il a fallu presque trente ans pour que les langues commencent à se  délier.
Hanan n’a pas fait l’armée : il a été réformé contre son gré. Quant à moi, au lieu du service militaire, j’ai passé dix-huit mois à Jérusalem à administrer un institut chrétien d’études juives dans un couvent.
— Un des moments très forts du film, c’est quand on voit les jeunes soldats tirer sans réfléchir.
Ilay, à ma droite, intervient :
— Mais c’est bon de tirer, c’est un kif.
Les regards se tournent vers le seul à avoir fait le service militaire, puis, pendant quinze ans, des périodes de réserve de deux à trois semaines par an.
— J’ai été incorporé en 1988, au moment de la première Intifada. J’ai beaucoup été à Gaza, à l’époque. La première Intifada, c’était surtout des gamins qui jetaient des pierres. Dit comme cela, ça a l’air cool. Sababa. Mais c’était des avalanches de caillasses, qui pouvaient être très meurtrières, des morceaux énormes parfois, ou des blocs qui vous tombaient dessus d’une fenêtre. Nous étions en tension permanente. J’ai vu des soldats faire des choses pendant cette période. J’ai vraiment vu des gens faire des choses, et je peux vous dire que ça peut arriver à tout le monde. Enfin, non, peut-être pas à tout le monde, mais à beaucoup de gens.
— De faire quoi ?
— De franchir la limite. Ça peut arriver à beaucoup de gens, et on ne sait pas à l’avance à qui cela peut arriver.
Pendant un instant, je me demande si je vais lui poser la question. Je l’observe : il a envie de raconter mais il s’interroge en miroir : ont-ils envie d’entendre ?
Du bout des lèvres :
— Quel genre de choses.
— Des choses.
— Par exemple ?
— Par exemple brancher les fils d’un téléphone de campagne sur les testicules d’un Palestinien. J’ai vu des gens faire ça, je n’aurais pas imaginé avant qu’ils en étaient capables. Moi, j’étais infirmier, donc je n’étais pas en première ligne. Je me souviens : un jour, un Palestinien était à terre, blessé, derrière une jeep. Nous nous sommes éloignés quelques instants pour faire je ne sais plus quoi, et quand nous sommes revenus, le Palestinien gisait toujours, mais la tête éclatée : le conducteur de la jeep avait reculé et lui avait roulé dessus.
— Volontairement ?
— Oui. Pourquoi ? Exaspéré, peut-être, de ces pierres dont nous étions la cible presque en permanence.
— D’autres cas ?
— Il faut comprendre : on te dit que tu vas consacrer trois ans de ta vie à l’armée alors que tu as dix-huit ans. C’est long, trois ans. On t’entraîne. On te donne une arme que tu n’as pas le droit de quitter. Tu dors avec dans ton sac de couchage. Elle est ta compagne de tous les instants, tu fais corps avec elle. Et pendant deux ans et demi, il ne se passe rien. Pas de guerre. On t’entraîne pour quelque chose qui n’arrive pas. Tu fais des marches interminables, sous quarante degrés, tu manges une nourriture infâme, tu fais des sacrifices pour rien. Tu es un gamin, dix-huit, vingt ans. Et puis tout-à-coup, tu as une raison de tirer, alors tu tires.
Hanan :
— On dit que Tsahal est une des armées qui utilisent le plus de balles.
— Sur cent, une seule balle atteint un but. Les autres se perdent dans la nature. On nous apprend cela, c’est pourquoi on tire beaucoup.
— La centième touche le but.
— J’ai aussi servi au Liban, dans la bande de sécurité qu’Israël avait constituée pour protéger les populations de Galilée de l’ennemi venu du nord. Nous avions capturé deux terroristes. Nous les gardions, attachés, en attendant les ordres. Un soldat est arrivé. Il va voir les prisonniers et il revient : « Ils n’ont pas l’air très frais, vous leur avez donné à boire ? » Nous nous sommes regardés : nous n’y avions pas pensé. Le type nous a disputés : « Mais enfin, vous avez quoi dans la tête ? Il faut les nourrir, leur donner à boire au moins toutes les deux heures ». Il y est allé, leur a parlé en arabe. Pour nous, c’était juste des ennemis.
— Il parlait arabe ?
— Oui, c’était un type simple, Marocain, ou Kurde. Nous étions des Ashkénazes, de Tel-Aviv, des gens évolués. Mais l’événement qui m’a le plus frappé… je vous l’ai dit : je n’ai pas fait la guerre comme dans Valse avec Bachir… j’ai été très peu confronté à l’ennemi, juste de toutes petites fois, des individus isolés. Je n’ai pas connu les grandes offensives où ça va si vite que l’on n’a même pas le temps de réfléchir. Un de mes copains était au Liban : il a tué par erreur un de ses camarades. Un peu plus tard, il est mort.
— Il s’est suicidé ?
— Je ne crois pas. Mais on dit qu’il n’a pas fait grand-chose pour se protéger.
Ilay reprend son souffle et revient à sa propre histoire :
— C’était à la frontière libanaise, à nouveau. Deux terroristes avaient voulu s’infiltrer, et avaient été descendus. Une équipe est arrivée pour examiner les corps avant qu’ils soient évacués. Il fallait d’abord s’assurer qu’ils n’étaient pas bardés d’explosifs, et prendre des relevés, je ne sais pas quoi exactement. Mais ceux qui font cela sont des gens très formés. Ils étaient deux. Ils ont fait leur travail, et ensuite, l’un a demandé à l’autre de le photographier devant le cadavre d’un des terroristes. J’hallucinais. Et là, je suis intervenu et je lui ai dit qu’il ne pouvait pas faire ça. Il s’est abstenu. C’était une des premières fois que je voyais un cadavre, mais ce n’est pas le cadavre qui m’a dégoûté. Ce qui m’a marqué pour toujours, c’est l’attitude de ce soldat qui voulait se faire photographier comme devant la dépouille d’un lion dans un safari.
— Il t’arrive de faire des cauchemars, comme dans Valse avec Bachir ?
— Pas vraiment. Une seule fois : nous étions à la frontière syrienne. Deux types s’étaient infiltrés. Nous, les soldats, les prenions en chasse. Mais le pire est arrivé quand je me suis réveillé : j’avais un bon souvenir de ce rêve. Le suspens, la tension. C’était un kif, ce rêve.
— Que sont devenus les deux infiltrés ?
— On a fini par les trouver, on les a abattus.

Concours de circonstances (ou signe des temps) : Moshik m’a conseillé d’aller voir, à la Cinémathèque, le nouveau film d’Avi Mugrabi, Z32. J’y vais ce matin, après le petit déjeuner. L’histoire d’un jeune soldat qui a participé à l’assassinat de deux policiers palestiniens, en représailles de la liquidation de six soldats israéliens par des Palestiniens. Le problème : les deux Palestiniens assassinés n’étaient pas ceux qui avaient tué. Il s’agissait d’un acte de pure vengeance collective, commandité par le chef de ce jeune soldat et de ses camarades de brigade. Le film est constitué en partie d’un dialogue entre ce garçon et sa petite-amie. Il lui demande de lui pardonner, mais la jeune fille, qui vient d’apprendre ce que son ami a fait, est encore consternée par la nouvelle. Elle ne peut rien dire.
Les jeunes gens apparaissent masqués de différentes manières, c’est aussi un des sujets du film : comment montrer sans se montrer. Comment témoigner sans risquer la vengeance, ou d’être trainé devant les tribunaux internationaux pour crime de guerre.
Avi Mugrabi se met en scène dans le film. Il chante, accompagné par un orchestre de chambre : « Ma femme me dit que ce n’est pas un sujet pour un film, pourquoi faire rentrer dans notre salon ce qui est arrivé dans un non-lieu ? »
La suite demain… 

lundi 29 août 2011

Vendredi 29 août 2008 : Juifim à Jaffa


La ville s’est vidée de ses touristes français comme une chasse d’eau. Dory et Moshik m’ont emmené dans un restaurant de spécialités tripolitaines de Jaffa. Dory dit tripolitaines, mais j’y reconnais tous les plats que je mangeais dans la famille de mon cousin par alliance, des Tunisiens : couscous au poisson, bkhaïla. Je prends une lubia, délicieux ragoût d’épinards, de haricots et de viande, je n’en avais pas mangé depuis vingt ans. À la table à côté, six Juifs français d’origine tunisienne droits sortis de leur réserve naturelle : Sarcelles, ou Créteil. Les filles sont obèses à vingt-cinq ans, les hommes ont les cheveux longs et crépus, gominés et ramenés en arrière. Ils portent des kipas.
— Elles ressemblent à celles que l’on trouve en libre-service à l’entrée des cimetières, élimées.
— Ils ne les portent pas en permanence : la kipa est généralement rangée dans la poche arrière du jean, et ils la mettent pour entrer dans une synagogue, faire la prière le vendredi soir quand ils vont chez leur mère, et à la descente de l’avion  à l’aéroport Ben Gourion. Ils ne la quittent plus, même pas pour aller aux toilettes.
— J’ai suggéré au père de Moshik de nouveaux modèles de bijoux pour attirer cette clientèle qui ne regarde pas à la dépense.
— Un pendentif représentant une carte en or du Grand Israël, avec un diamant pour figurer Jérusalem.
— Et une perle pour Kiryath-Arba.
— Une paire de phylactères en fil d’or avec écrit dessus « La France, c’est de la merde ».
— Estampillé Hermès.

En sortant, je dis à Dory qu’il est fou de vouloir traduire ce poème de Mallarmé en hébreu. Il sourit : je ne l’ai pas convaincu.
La suite demain… 

dimanche 28 août 2011

Jeudi 28 août 2008 : le chien qui regardait la télévision en russe


Visite à David, le fils de Peretz, à Or Yehuda (La lumière de Judée) en banlieue de Tel-Aviv. Benny m’a prévenu que le lieu présentait peu d’intérêt : les seules curiosités sont les gargotes irakiennes qui servent de délicieux koubés.
David est né à Moscou en 1938. Il est écrivain de langue russe. Il me reçoit dans une grande maison en pagaille. Au rez-de-chaussée, une gros téléviseur est branché sur une chaîne russe sans personne devant pour la regarder, si ce n’est un boxer qui s’est mis à aboyer à mon arrivée et ne cesse de me faire la fête, heureux de ce peu d’animation qui vient troubler une journée entière devant la télévision. Au premier, l’hôte frappe à une porte, une tête de femme apparaît avec laquelle il échange quelques mots en russe. Nous arrivons sous le toit, dans une grande pièce, le bureau de l’écrivain, ou plutôt un sanctuaire dédié à ses propres œuvres et à son père. Il dit au chien, en russe, de se calmer. Partout, des bustes, des portraits, des reproductions présentant le visage de Peretz. Il faut dire qu’il remporte la palme du plus bel écrivain yiddish, et pourrait concourir pour celle du plus bel homme. Je reconnais l’un des bustes, un moulage en plâtre : il a été effectué par la demi-sœur de David, que Peretz a eue d’une première femme en Ukraine en 1930. Olga habite Kiev. Elle était venue à la Bibliothèque Medem il y a une quinzaine d’années et nous avait offert un autre exemplaire de ce buste.
Avant de me proposer de m’asseoir sur un fauteuil face à lui, il le dégage d’un pantalon froissé et d’un sous-vêtement déjà porté. Sur la table s’amoncèlent des livres et des papiers.
David n’est pas aussi beau que son père. À soixante-dix ans, le teint rougi par la vodka, le contraste est saisissant avec les images de Peretz quand il avait vingt ans. Peretz a été assassiné le 12 août 1952 sur ordre de Staline, il avait cinquante-sept ans mais on le montre en général avant son installation définitive en Union soviétique, en 1926.
— Que faisait votre grand-père ?
— Melamed, instituteur religieux pour enfants en bas âge.
— Comment s’appelait-il ?
— David ?
— Comment se fait-il que votre frère aîné s’appelait Simon et que c’est vous, le cadet, qui portez le nom du grand-père ?
— Parce que le grand-père n’était pas encore mort quand Simon est né.
J’aurais dû y penser tout seul.
— Combien de frères et sœurs avait votre père ?
— Quatre sœurs et un frère.
— Pourquoi a-t-il quitté la Russie en 1921 ?
— À l’époque, il pensait qu’il n’y avait pas de place pour un écrivain yiddish en Russie. Il a cru qu’à Varsovie, ce serait autre chose. Mais il a vite déchanté. Il est venu en Palestine, en 1923, en même temps que son ami Uri-Tsvi, qui est resté. Ce dernier a changé de langue, il a arrêté d’écrire en yiddish et n’a plus écrit qu’en hébreu.
— Votre père ne pouvait pas écrire en hébreu ?
— Il n’avait qu’un pays : la langue yiddish.
— Pourquoi est-il retourné en Union soviétique en 1926.
— Des écoles yiddish ouvraient, des organes de presse, des universités. Le yiddish avait été déclaré langue officielle de la nationalité juive de l’Union.
— Était-il communiste convaincu ?
Il rit.
— Il était tout sauf communiste. Révolutionnaire, oui, mais en littérature.
— A-t-il eu envie de quitter le pays, plus tard ?
— Oui, une lettre envoyée à Melekh à la fin des années 1920 le prouve, mais on ne l’a plus laissé partir.
— S’occupait-il beaucoup de ses enfants ?
— Pas le genre.
— Quelles relations entretenait-il avec les autres écrivains yiddish d’Union soviétique ?
— Il détestait Itsik Fefer. Fefer était un agent du KGB. Des écrivains venaient chez nous, à Moscou, et parlaient yiddish toute la soirée.
— Et vous n’avez pas appris la langue avec toutes ces soirées ?
— Je ne suis pas doué en langue.
À l’entendre parler un hébreu approximatif après trente-six ans dans le pays, j’aurais dû m’en douter.
Ils habitaient rue Gorki, une rue centrale de Moscou, dans un immeuble où logeait la Nomenklatura. L’écrivain russe Alexei Tolstoï habitait l’étage au-dessus. En 1938, Peretz reçoit le prix Lénine. On lui dit alors qu’il n’a pas le choix : un prix Lénine doit présenter sa candidature pour rentrer au parti communiste. Peretz est accepté en 1942. Il est arrêté en 1949, assassiné en 1952 avec la fine fleur de la culture yiddish d’Union soviétique. David, Simon et leur mère sont envoyés en exil au Khazakstan, dans une bourgade où quatre-vingt dix pour cent de la population est constituée d’exilés qui ne savent pas ce qu’ils ont fait de mal. En fait, ils n’ont rien fait de mal.
Les trois sont réhabilités quelques années plus tard. Ils récupèrent une pièce, puis deux de leur appartement, et y vivent jusqu’à ce qu’ils obtiennent l’autorisation d’émigrer, en 1972. Simon se fixe à Genève, David et sa mère à Tel-Aviv. Esther habite toujours avec son fils, sous nos pieds dans un petit appartement du rez-de-chaussée de la maison, mais je n’ose pas demander à la rencontrer.

Entendre appeler « papa » l’auteur de Di kupe, l’un des chefs-d’œuvre de la poésie yiddish, me donne des frissons.
— Vous reste-t-il des archives ?
— J’ai tout donné au département d’études sur l’Europe orientale de l’Université de Tel-Aviv.
— Comment les avez-vous sorties d’Union soviétique ?
— Nous les gardions dans une cachette secrète dans l’appartement à Moscou, et dans les années 1960, je me suis arrangé avec un employé de l’ambassade d’Israël. Il les a fait sortir et je les ai récupérées à mon arrivée ici.

Nous nous quittons. Je suis un peu ivre de cette rencontre. Un taxi m’attend. J’en oublie d’aller manger une soupe de koubé. Le chauffeur est russe, il parle à peine l’hébreu et me dit :
— La personne qui a commandé le taxi était russe, n’est-ce pas ?
— Il s’agit de David, le fils de Peretz Markish.
— …
— Le grand poète yiddish.
— Connais pas.

samedi 27 août 2011

Mercredi 27 août 2008 : l'art du grand écart


Benny me parle de sa tante Hayke, arrivée de Czernowitz (aujourd’hui Cernauti, en Bukovine) à l’âge de quatre-vingt-dix ans en 1998, morte l’an dernier. Lorsqu’elle lisait le titre du quotidien Haaretz (Le pays, en hébreu), elle lisait Hartz (Le cœur, en yiddish). Je rappelle à Benny que j’attends un texte en yiddish de lui, pour ma revue Gilgulim.
À propos de l’article qui est paru en première page du journal pour lequel il travaille, sur le déferlement des touristes français :
— Je ne comprends pas la violence des Israéliens. Pour moi, c’est de l’antisémitisme.
Nous évoquons ses deux sœurs qui habitent des implantations des territoires. Il leur rend parfois visite, il n’est pas de ces Tel-aviviens qui se sont séparés, dans leurs têtes, des territoires, par obligation familiale. Mais sinon, il est comme ses amis : il vérifie les étiquettes dans les magasins pour éviter d'acheter des produits fabriqués par-delà la ligne verte..
— Mes sœurs m’acceptent comme je suis, ce qui n’est pas un mince effort dans leur milieu. Je les accepte comme elles sont.
Quant à partir habiter à l’étranger :
— Ici, je suis dans ma culture. Et si le pays sombre, je veux sombrer avec lui.