samedi 27 août 2011

Mercredi 27 août 2008 : l'art du grand écart


Benny me parle de sa tante Hayke, arrivée de Czernowitz (aujourd’hui Cernauti, en Bukovine) à l’âge de quatre-vingt-dix ans en 1998, morte l’an dernier. Lorsqu’elle lisait le titre du quotidien Haaretz (Le pays, en hébreu), elle lisait Hartz (Le cœur, en yiddish). Je rappelle à Benny que j’attends un texte en yiddish de lui, pour ma revue Gilgulim.
À propos de l’article qui est paru en première page du journal pour lequel il travaille, sur le déferlement des touristes français :
— Je ne comprends pas la violence des Israéliens. Pour moi, c’est de l’antisémitisme.
Nous évoquons ses deux sœurs qui habitent des implantations des territoires. Il leur rend parfois visite, il n’est pas de ces Tel-aviviens qui se sont séparés, dans leurs têtes, des territoires, par obligation familiale. Mais sinon, il est comme ses amis : il vérifie les étiquettes dans les magasins pour éviter d'acheter des produits fabriqués par-delà la ligne verte..
— Mes sœurs m’acceptent comme je suis, ce qui n’est pas un mince effort dans leur milieu. Je les accepte comme elles sont.
Quant à partir habiter à l’étranger :
— Ici, je suis dans ma culture. Et si le pays sombre, je veux sombrer avec lui.

vendredi 26 août 2011

Mardi 26 août 2011 : que reste-t-il ?


Déjeuner à Jérusalem avec Simon. Il est le fils d’un militant du yidisher arbeter-heym, le Foyer ouvrier juif, l’antenne parisienne du poalei-tsion, les sionistes de gauche qui ont donné corps au parti travailliste israélien. En Pologne, ce mouvement a beaucoup défendu la langue yiddish, il était notamment l’un des partis associés, avec le Bund et le parti folkiste, dans la Tsisho, la grande organisation des écoles yiddish qui s’est épanouie entre les deux guerres. Mais du fait de son sionisme, à partir du moment où l’hébreu a été choisi comme langue du futur état juif, les poaley-tsionistes se sont trouvés en porte-à-faux, et l’hébreu a finalement gagné la partie. Ainsi, quand Simon avait douze ans, son père lui a fait apprendre l’hébreu plutôt que le yiddish. À présent, après avoir longtemps mis de côté cette facette de son identité — la yidishkayt —, il s’y intéresse à nouveau, l’âge aidant. Avant de nous séparer, je lui fais part de ma surprise devant le racisme ambiant.
— Quand les Israéliens te demandent comment l’on peut vivre en Europe avec autant d’Arabes, c’est autre chose : une projection, l’expression d’une angoisse de la situation israélienne.
Il conclut, exprimant son pessimisme :
— Il ne reste rien de la société travailliste que j’ai connue en arrivant, le pays est livré au capitalisme le plus sauvage, Jérusalem devient irrespirable du fait de la prédominence des Juifs religieux. Le nationalisme de mes concitoyens m’effraie et du côté palestinien, ce n’est pas mieux. Eux aussi ont changé, ce ne sont pas les mêmes que dans le temps : ils se sont radicalisés, politiquement et religieusement.

jeudi 25 août 2011

Lundi 25 août 2008 : Jaffa vue de la mer


Raphaël B. m’emmène en bateau. Nous voguons pendant une heure et demi sur la Méditerranée au (petit) large de Tel-Aviv. Nous descendons vers le sud et longeons la côte jusque Jaffa Je vois la ville pour la première fois depuis la mer, comme nombre de voyageurs, d’immigrants. Jaffa porte bien son nom, la belle. Le contraste est saisissant entre Tel-Aviv la centenaire et Jaffa qui n’est pas loin des quatre mille bougies.
Nous sommes passés devant tous les bâtiments du bord de mer que l’on voit normalement du dessous. Les blocs de béton des grands hôtels sont (un peu) moins hideux vus de loin. Certains immeubles effrayants vus de dessous ne manquent pas d’une certaine classe malgré tout, comme la tour Opéra. D’autres sont des verrues plantées là pour des décennies, dommage. Entre Tel-Aviv et Jaffa, en bord de mer, se trouve un édicule, une ancienne maison arabe réhabilitée, la partie reconstruite étant résolument moderne, structure de verre teinté. Il s’agit du musée du Etsel, l’Organisation militaire nationale, communément appelée l’Irgoun, créée en 1931 après une scission d’avec la Haganah, la milice des sionistes de gauche. Bras armé du parti révisionniste de Jabotinsky, Le Etsel fut dirigé à partir de 1943 par Menahem Begin. Je ne suis jamais entré dans ce bâtiment, seulement passé devant de nombreuses fois, et il y a quinze jours, en allant me baigner un samedi après-midi, je suis tombé sur une plaque à l’entrée, « à la mémoire des combattants du Etsel qui ont lutté pour la libération de Jaffa ». Comprendre : la victoire des Juifs sur les Arabes lors de la guerre d’indépendance. Qu’en pensent les quelques dizaines de milliers d’habitants arabes qui persistent à  Jaffa ? Quelle identification peuvent-ils trouver avec l’État dans ces conditions ? Mais l’État n’attend aucune identification de leur part. Les politiques officielles et officieuses n’ont cessé de se succéder depuis 1948 pour les faire partir de la ville et transformer petit à petit cette colline du bord de mer en quartier résidentiel. Jaffa sera-t-elle aussi belle quand il n’y aura plus un Arabe ?

Dory me parle du film de Nurith Aviv.
— C’est un très beau film.
Roy y dit des choses formidables.
— C’est le meilleur des intervenants.
— Je l’ai redécouvert à Tel-Aviv. À Paris, il était beaucoup plus mal à son aise. L’air de Tel-Aviv lui fait du bien. C’est un garçon d’une grande finesse.
— Un des meilleurs traducteurs que je connaisse. Il pourrait être un grand poète : ses métaphores sont parmi les plus fortes que j’ai lues. Mais il n’ose pas montrer ce qu’il écrit. C’est dommage.

Et je n’ose pas lui demander quelle a été leur relation, ce qui les a éloignés l’un de l’autre. Ont-ils été amoureux ?

mercredi 24 août 2011

Dimanche 24 août 2008 : à moins que ce ne soit le mercredi 24 août 2011


À la date du 24 août 2008, rien dans mon journal, comme si une place s’était faite, étrange prescience, pour le roman sur lequel je travaillais alors, perdu et retrouvé dans Tel-Aviv, le roman qui à l’époque s’écrivait sous le titre Palais de mémoire, et qui porte en définitive celui D’un Pays sans amour. Et que les éditions Grasset publient aujourd’hui. Qu’avais-je fait ce 24 août 2008 ? Que n’avais-je pas fait ? Qu’avais-je fait qui ne méritait pas d’être raconté, qui ne pouvait être livré ?
C’est donc le moment de faire une pause dans le cours de l’été 2008 et de se pencher sur cet août 2011, celui de l’attente de la sortie D’un pays sans amour. Un Désert des Tartares. Comme le coup de fil d’un amoureux que l’on ne cesse de guetter et qui ne vient pas. Le jour de la sortie, que se passe-t-il ? Rien. Comme dans le journal de Louis XVI en date du 14 juillet 1789. Des libraires ouvrent des cartons, ils posent des exemplaires du livre sur une table, des clients l’achètent peut-être, sans doute, et sans doute ces mêmes lecteurs se mettent-ils à le lire mais l’auteur l’ignore. Il est pris dans son attente du rien. Car un lecteur prend son temps. Il mettra un jour, une semaine, un mois à lire un livre que vous avez mis quatre ans à écrire. Il le fera dans l’intimité de son lit, à la table d’un café, sur la banquette d’un TGV, dans la salle d’embarquement d’un aéroport, dans ses toilettes, sur son Ibook mais il n’en dit rien. Car un lecteur s’imbibe, il ressent ou ne ressent pas, mais n’exigez pas de lui qu’il vous dise. Ne vous trompez pas : c’est vous l’auteur. Vous exprimez. Vous en avez l’obligation. C’est pour cela qu’on vous paie. Lui a payé pour qu’on lui fiche la paix, qu’on le laisse à l’intimité de sa lecture. La tragédie de l’écrivain est là : ne jamais rencontrer vraiment son lecteur. Etre sans cesse dans l’ignorance de qui a lu. D’autant plus que, le livre est terminé, quand l’auteur l’a livré, il s’en est détaché, au point que si on lui cite une phrase, mentionne une situation, parfois, il ne s’en souvient plus.
Pourquoi publier un journal que l’on ne peut qualifier d’intime puisque dès sa conception il avait vocation d’être publié ? Pourquoi le livrer trois ans plus tard et non sur le vif ? Le tri se fait entre les moments d’une vie, ceux que l’on brûle de raconter mais qui vous brûlent justement dès que vous imaginez de les dire, d’autres si ordinaires qu’ils n’apparaîtront pas (passé par le supermarché à trois heures du matin, acheté un tube de dentifrice et deux yaourts ; changé deux cents euros à un taux moins favorable qu’il y a une semaine ; penser à recharger mon téléphone).
Certains moments d’une vie vous brûlent sur l’instant, l’idée vous effraie de les dire, mais trois ans plus tard, leurs braises se sont éteintes, ils sont devenus l’ordinaire de votre vie. Je ris à présent de ce qui me faisait rougir à l’époque. Il y a les scènes, les rencontres, les émotions que vous avez écrites car vous avez cru un instant que ce journal devait être intime, comme ceux que ces adolescentes séquestrent sous un cadenas, mais que vous finissez par soustraire car trop impudiques. L’adjectif rime-t-il avec écrivain ? On pourrait penser que non. Et pourtant… La création littéraire n’est qu’un long combat intérieur entre le dit et le tu, ce que l’on tord pour se préserver, ce que l’on attribue à quelqu’un d’autre comme si ce n’était pas soi, ce que l’on décide de garder, pour un autre livre peut-être, quand le cours des jours vous aura libéré davantage.
Et il y a ce livre, D’un pays sans amour, qui le 24 août 2008 était en train de s’écrire sous mes doigts, sous mes yeux, et qui aujourd’hui va s’installer sur les tables des libraires. Son écriture a accompagné ma vie durant quatre ans, à moins que ce ne soit l’inverse : je l’ai suivi partout où il m’a mené, dans les villes qu’il traverse, Varsovie, Lemberg, Berlin, Vienne, Cape Town, Paris, Moscou, Tel-Aviv, les bourgades juives du vieux monde aujourd’hui disparues, Bilkamin, Radimno, Polonnoye ; dans les escales de son écriture, Leuk, Paris, Aix-en-Provence. Tel-Aviv. Où toujours je retourne.
Et alors que j’écris ces lignes, assis à la terrasse du café Noah, rue Ahad-Haam, en ce 23 août 2011 à 12h17 (un journal est mensonge : la note sera publiée le 24 mais elle a été écrite la veille) jour anniversaire de mon frère adoré (acheté une carte de téléphone internationale pour l’appeler, où es-tu ? Mais quelle question de peu d’importance à l’heure des téléphones portables, des wifi, des Skype, des Facebook), à trente mètres de l’angle des rues Bar-Ilan et Feuerberg où j’ai un jour embrassé une âme avant de reprendre un avion, un corps que j’espérais de tout mon cœur retrouver mais qui s’est échappé et que je retrouverai sans doute dans le manuscrit qui monte, mon prochain roman certainement, l’histoire de la rencontre d’un daltonien et d’un peintre, à la terrasse de ce café où j’attends en vain son appel et où j’attends, moins vainement malgré tout, la sortie d’Un pays sans amour, je reçois un mail d’Arno, le traducteur hébreu d’un précédent de mes romans : « Je suis en train d’avaler ton livre, c’est passionnant ! », comme pour me contredire, infirmer tout ce que je viens d’écrire, un de ces lecteurs qui un jour, éprouvent le besoin de dire ce que, dans l’intimité de leur lecture, ils ont ressenti. Un petit bonjour amical surgit d’une Atlantide : la lecture.

mardi 23 août 2011

Samedi 23 août : où deux écrivains parlent boutique

Après-midi au café avec Moshik. Longue conversation sur son manuscrit en cours. Il me raconte l’histoire, inspirée d’événements arrivés à des membres de sa famille paternelle. Le roman se déroule entre Damas et Paris, la cour du Sultan et une petite bijouterie située dans une ruelle de la première ville hébraïque. Il y est question d’amour, d’un diamant volé et de trahison. Ça donne envie de lire. Moshik a fini un premier jet et ne sait pas comment avancer, il me demande des conseils car il se heurte aux difficultés qui ont été les miennes après avoir terminé Projections privées : articuler plusieurs histoires et plusieurs époques. Je me sens vieux (nous avons treize ans d’écart), un peu grand frère. Son problème : il n’a pas une Florence comme éditrice pour pointer, mettre le doigt, faire prendre conscience des lignes de faiblesse du texte. Il se retrouve devant une succession de chapitres qu’il peine à agencer. Sans avoir lu le roman mais en connaissant l’histoire, je me permets de lui donner des pistes. Puis nous lisons ensemble Unter dayne vayse shtern, l'un des petits chefs d'œuvre que Sutzkever a écrits dans le ghetto de Wilno. Moshik me guide dans la poésie hébraïque, je lui tiens la main dans la littérature yiddish, mes coups de cœur, les poèmes qui le font vibrer.

lundi 22 août 2011

Vendredi 22 août 2008 : d'un racisme l'autre


Qu’a donc dit la presse israélienne sur la France il y a quelques années ? Le gens ici ont la sensation qu’il y règne un antisémitisme débridé. Lors de la rencontre à l’occasion de la Fête de l’amour, quelqu’un a demandé à Moshik et Dory s’ils avaient quitté Paris du fait de l’antisémitisme. Et régulièrement :
— Le fait que l’Europe est envahie par les Arabes ne t’angoisse pas ?
Depuis quatorze ans que je travaille à la Maison de la culture yiddish, nous avons reçu deux lettres anonymes antisémites et une fois, des croix gammées barbouillées sur les murs extérieurs. C’est trop bien sûr, mais on est loin de la Nuit de Cristal. Mes fils me disent que dans leur collège, qui est un des plus populaires de Paris, avec plus de la moitié des enfants d’origine maghrébine ou africaine, ils n’ont jamais eu une remarque antisémite. Tout le monde sait pourtant qu’ils sont juifs.

Moshik me dit souvent que ses compatriotes sont racistes. Ce qui le choque le plus, ce sont les homosexuels qui militent pour être acceptés par la société et qui expriment un racisme virulent.

Quand j’essaie d’expliquer à mes interlocuteurs que la population arabe en France est en cours d’intégration à la société française, ils ne comprennent pas. Évidemment, ici, les populations juives et arabes sont totalement séparées. Elles vivent dans des villages distincts, et dans les villes à population mixte, dans des quartiers différents. Les mariages intercommunautaires sont rarissimes et souvent stigmatisés par les deux populations. Quand je raconte qu'en France, les médias se font un plaisir de monter en épingle le petit pourcentage de la population d’origine maghrébine qui veut rester en marge, mais que l’immense majorité est en train de totalement s’intégrer, les gens sont dubitatifs.

Je finis par demander à Dory s'il a eu la sensation d'une quelconque invasion barbare quand il habitait Paris, il me répond :
— Les quartiers les plus attirants de Paris sont Belleville et le 18e arrondissement, c'est là que je me sentais le mieux.
La suite demain…

dimanche 21 août 2011

Jeudi 21 août 2008 : langue sacrée, langue parlée


Je regarde Langue sacrée, langue parlée, le nouveau documentaire de Nurith Aviv sur la langue hébraïque. La réalisatrice m’a demandé d’animer un débat sur le film deux jours après mon retour à Paris, fin septembre. Pour la première fois, un film aborde cette langue dans sa complexité. On sort du discours de propagande qui veut que l’hébreu ait été une langue morte pendant deux millénaires et qu’il ait été ressuscité au début du XXe siècle. En faisant parler une dizaine d’écrivains hébraïques, la réalisatrice montre toutes les couches constitutives de la langue : la Bible hébraïque, l’hébreu de la Mishna, l’araméen du Talmud, la littérature rabbinique qui ne cesse de façonner la langue pendant vingt siècles de Diaspora, la poésie de l’Espagne médiévale, les écrivains d’Odessa et de Varsovie à la fin du XIXe siècle, l’importance du chant liturgique dans la vie quotidienne des communautés sépharades, le yiddish comme conservatoire de l’hébreu pendant mille ans.
C’est émouvant de voir ce film à Tel-Aviv. Chacun dans son genre, ces onze écrivains en parlent magnifiquement, la langue vit de belle manière dans leur bouche. Roy est celui qui me touche le plus. Est-ce parce que je le connais ? Il parle de la langue maternelle — l’hébreu de tous les jours — et de la langue du Père suprême — l’hébreu de la synagogue —, la confrontation de ces deux langues dans sa tête d’enfant. Puis il raconte comment il a fait un détour par la Diaspora — l’Allemagne puis la France — pour découvrir le yiddish qui lui a permis de renforcer encore son intimité avec la langue hébraïque.
J’ai connu Roy quand il était étudiant à la Sorbonne. Il y a soutenu un DEA de littérature yiddish sur Di kupe (Le Tas), le chef-d’œuvre de Peretz. À Paris, il paraissait emprunté, mal dans sa peau. Dans le film, on perçoit un embarras, la manière de poser son corps n’est pas très naturelle.
La suite demain…

samedi 20 août 2011

Mercredi 20 août 2008 : Juifim à la hune

Moshik m’envoie un lien vers un article qui a fait la une de Haaretz. Son message électronique s’intitule : « Juifim à la hune ». L’article traite du déferlement des Juifs français sur la plage de Tel-Aviv entre le 1er et le 31 août. Les locaux ne cessent de s’en plaindre. Les touristes font monter les prix (mon fils m’a dit qu’il avait payé une glace douze shekels, et trois jours après, dans le même magasin, quand il a demandé la même en hébreu, elle en valait huit), occupent tous les taxis, les places dans les restaurants. Sur les plages du centre, de « Gordon » à « Yerushalayim », il est inutile de vouloir parler une autre langue que le français. Parfois même, les maîtres-nageurs crachent en français dans leur micro. L’article raconte que ces touristes outrageusement bronzés ne comprennent pas l’animosité des Israéliens : ils viennent ici en vacances par patriotisme juif, ils se sentent ici chez eux. Et d’où vient mon animosité ? Je me sens évidemment plus légitime, je parle hébreu, mais quoi d’autre ? Suis-je jaloux de ne pas bronzer aussi vite qu’un Zerbib ? Même sentiment d’écœurement en Tunisie devant le déferlement de touristes allemands. Le problème vient sans doute de la vulgarité inhérente à ce tourisme-là.

vendredi 19 août 2011

Mardi 19 août 2008 : où le narrateur décide d'appeler son journal "Un été boulevard Rothschild"


Depuis que je suis arrivé, je travaille en parallèle sur mon roman et sur ce journal. Au début, j’ai craint que l’un dérange l’autre, et finalement, ils vont bien ensemble : ils se partagent mes journées. À Paris, je suis pris la moitié du temps par mon travail de directeur de la Maison de la culture yiddish, l’après-midi à partir d’une heure jusqu’au soir. Le matin, j’écris. C’est toujours un peu la course. Car je ne me mets pas immédiatement à gratter, j’ai besoin de me glisser dans l’écriture, d’abord relire ce que j’ai composé la veille, c’est là que commence le travail de modification, ensuite je continue ce que j'ai laissé la veille. Pendant longtemps, quand je me levais matin, j’étais persuadé que je n’y arriverais pas. À présent, j’ai toujours cette sensation, mais je sais qu’en définitive, j’y parviens, puisque j'y parviens  depuis tant d'années. Je n’écris jamais longtemps, une heure ou deux. Des fois, vingt lignes. D’autres, trois ou quatre pages.
À Tel-Aviv, c’est royal. Au début, je culpabilisais de pouvoir ne faire que des activités plaisantes : mener des recherches pour mon roman, écrire ce journal, écouter Antoine Compagnon me parler de Proust, voir mes amis, rencontrer de nouvelles personnes, me baigner, lire, prendre des douches, déchiffrer de la poésie hébraïque, rentrer dans le monde de Melekh, Peretz et Uri-Zvi. À présent, plus de culpabilité, car en définitive, je rentrerai en France avec deux textes : une partie de mon roman, écrite sur une table de cuisine (sur mon ordinateur, tout de même), et ce journal, écrit dans des cafés, des autobus, à la bibliothèque quand j'attends la communication d'un livre, dans mon lit au milieu de la nuit, et qui s’appellera, j’en ai décidé ainsi, Un été boulevard Rothschild. Pour le roman, ce sera peut-être En mon palais de mémoire. Ou alors Palais de mémoire. C’est Antoine Compagnon qui m’a soufflé ce titre. N’est-ce pas dans un palais de mémoire que trône Sulamita, la narratrice presque centenaire de la vie de Melekh, de Peretz et d'Uri-Zvi, habite à Rome ? N’est-ce pas la mémoire de la Varsovie d’entre les deux guerres, de l’Atlantide juive, qu’elle a essayé de réunir sur les étagères de son palais décoré de fresques Renaissance, transformé en bibliothèque d’une civilisation engloutie ? Il s'appellera ainsi, à moins que d'ici là, l'éditeur m'aura persuadé d'en changer pour quelque raison.

jeudi 18 août 2011

Lundi 18 août 2008 : où le narrateur déménage à nouveau


Anne-Sophie et les enfants sont partis. Durant les derniers jours, j’attendais ce jour car les moments qui précèdent un départ sont toujours désagréables. Je les ai accompagnés à l'aéroport, les ai regardé s'éloigner derrière le portillon du contrôle des passeports, la tignasse frisée de Simon dépassait d'une tête de celle de sa mère. Et à présent qu’ils ne sont plus là, ils me manquent.
J’ai déménagé rue Frishman. Je suis homme de nostalgie. Toute situation nouvelle me fait peur, me renvoie à la précédente et me pousse à la regretter. Le plus difficile : s’adapter à la nouveauté. Sans doute me sentirai-je mieux d’ici quelques jours. Il suffit d’attendre. Et d’écrire. Peut-être.

mercredi 17 août 2011

Dimanche 17 août 2008 : H. N. Bialik, Jean Genet et Dalia Rabikovitch

 Chatilla, 1982

J'ai fini la traduction d'un autre poème de Dalia Rabikovitch :

On ne tue pas un bébé deux fois

Sur les rives puantes de Sabra et Chatila
Vous avez fait passer quantité de frères humains
Qui en avaient acquis l’honneur
De ce monde à l’éternité.

Nuit après nuit
On a tiré
Puis pendu
Et enfin égorgé.
Des femmes paniquées surgissaient
Sur des monceaux de poussière :
« Ici on nous massacre,
À Chatila. »

La queue d’une lune de début de mois pendait
Au-dessus des camps.
Nos soldats, les nôtres, éclairaient les lieux de leurs feux
Comme en plein jour.
« Rentrez au camp,  Marsch ! », ordonnait le soldat
Aux femmes hurlantes de Sabra et Chatila.
Il avait des ordres.

Les enfants reposaient dans la boue,
Bouche ouverte,
Tranquilles.
Personne ne leur fera plus mal
On ne tue pas un bébé deux fois.

La queue de la lune s’est renflée
Devenue une belle miche dorée.

Nos chers petits soldats
N’avaient rien demandé,
Si fort était leur désir
De rentrer à la maison.


Le poème a ravivé en moi l’idée de relier Quatre heures à Chatila, de Jean Genet, et La Ville du massacre de Haim-Nahman Bialik, dont le vers le plus fort est sans doute :
Car de ses douces mains Dieu te fit ce doux présent :
Un massacre avec un printemps.

Trois textes à mettre en écho : le poème d’après le pogrom de Kichinev, la prose poétique de Genet après le massacre de Chatila, quand les milices chrétiennes ont égorgé des centaines de Palestiniens et que les fusées éclairantes de Tsahal permettaient le massacre, le poème d’après le pogrom de Chatila. Dalia Rabikovitch avait Bialik en tête quand elle écrivait ; Genet ne connaissait pas La Ville du massacre, mais sa démarche est la même : celui qui n’a pas vu mais qui constate le lendemain, imagine le massacre en lisant dans le regard des assassinés.

SMS à Moshik : J’espère que Dory n’a pas été trop choqué par mes propos de vendredi.

Kishinev, 1903

lundi 15 août 2011

Samedi 16 août : heureux comme gay à Tel-Aviv


Le quinzième jour du mois d’av est, dans le calendrier hébraïque, la fête de l’amour. Sa tradition remonte aux temps bibliques, fête mineure, manière agréable de célébrer le milieu de l’été. Cette année, il coïncide avec le quinze août. Dans le cadre des festivités organisées un peu partout dans le pays, la maison des associations gays, lesbiennes et transgenres, récemment ouverte dans des locaux mis à disposition par la mairie de Tel-Aviv (alors qu’à Jérusalem, la Gay Pride, réduite à sa plus simple expression, donne chaque année lieu à des émeutes) a invité Moshik et Dory pour parler de leur rencontre. Dory raconte son départ pour Paris, après le service militaire, il y a quinze ans, car il ne voyait pas comment vivre en tant qu’homosexuel à Tel-Aviv. Il pensait même qu’il ne connaîtrait jamais l’amour.
— J’ai eu besoin d’habiter loin pour me l’autoriser, mais pendant longtemps, je ne pouvais pas avoir une histoire d’amour avec un Israélien : l’hébreu est une langue avec laquelle j’entretiens une grande intimité, en tant que poète et traducteur, et il me semblait impossible de concilier cette proximité avec une relation amoureuse. Cela a changé il y a cinq ans quand j’ai rencontré Moshik.
Dory et Moshik parlent un hébreu superbe. Ils sont doux, calmes, au contraire des gens qui interviennent dans la salle, posant des questions directes et parfois intrusives, quand ils ne répondent pas à leur téléphone portable. En les écoutant, je me dis qu’une rencontre de ce genre n’aurait pas lieu en France : a-t-on déjà entendu deux écrivains en couple parler de leur amour ? Jusqu’où doit-on se dévoiler plutôt que de laisser parler son œuvre ?
Après la rencontre, au café, nous abordons la question de l’homoparentalité. Moshik et Dory voudraient avoir des enfants. Je dis mon point de vue sur la question du mariage. Les associations homosexuelles parlent de discrimination car les homosexuels n’ont pas droit au mariage. À mes yeux, il y aurait ségrégation si un homosexuel n’avait pas droit au mariage, ce qui n’est pas le cas puisque tout être humain peut se marier avec une personne du sexe opposé. Dory semble consterné par mes propos. Je les atténue :
— Je ne ferai jamais rien, évidemment, contre ceux qui entendent la chose autrement.
La suite demain…

Vendredi 15 août : une ville méditerranéenne puante


Lu dans Rosebud de Pierre Assouline : « on croise ainsi des ombres familières là où l’on s’y attend le moins, qui envoient parfois de légers sourires, où la connivence se niche en secret ».

Je lis Dalia Rabikovitch. Moshik me conseille des poèmes, je les lis ensuite, cherche les mots difficiles dans le dictionnaire, les relis. Puis nous nous voyons et en parlons ensemble.

Couchée sur les eaux

 

Ville méditerranéenne puante
Prostrée devant les eaux
La tête entre les genoux
Le corps couvert de poussière et d’ordures.
Qui relèvera de l’abjection
Une ville méditerranéenne putride
Les pieds rongés par la gale,
Ses fils s’affrontent
À coup de couteau.

Et voici que la ville déborde de raisins et de prunes en cagettes
Au marché, les cerises s’offrent aux passants.
Le soleil au couchant rosit comme une pêche
Qui peut haïr sérieusement
Une ville méditerranéenne contaminée
Beuglante comme une vache en chaleur
Ses murs de marbre s’effritent en grains de sable.
Elle est vêtue de serpillières brodées
Mais elle n’y peut rien,
Elle n’y peut rien du tout.
Et la mer, pleine, jouxte son front aveugle.
Le soleil lui envoie ses rayons compatissants
Quand son courroux cesse à l’heure du coucher.
Courges, concombres et citrons gorgés de couleurs et de sucs
Lui soufflent le délicat plaisir de leur parfum d’été
Elle ne mérite
Ni amour ni pitié.

Ville méditerranéenne polluée
Pourquoi mon âme lui appartient-elle ?
C’est la vie,
Rien que la vie.

dimanche 14 août 2011

Jeudi 14 août : où le narrateur sèche sur du Mallarmé


Je raconte ma visite de Kfar-Eldad à Aviad.
— Le paysage est magnifique.
— Mais il n’est simplement pas à nous. Cela n’enlève rien à sa beauté. De quel genre est ton ami ?
— Dans son village, il y a des religieux et des non-religieux.
— Les implantations les plus extrémistes n’accueillent que des religieux. Certaines sont très violentes avec leurs voisins arabes.
— Là-bas, les voisins sont prévenus : ils n’ont pas le droit de traverser un certain chemin au risque d’être descendus comme des lapins.
— Les plus durs vont loger au centre de Hebron, en pleine ville arabe. Je connais un endroit où habitent des troglodytes : ce sont des Arabes si démunis qu’ils vivent dans des grottes. Des colons les harcèlent en permanence. Ils viennent leur casser leur vaisselle, leur seule possession.

Dory me demande par mail de l’aider à comprendre un paragraphe d’un poème en prose de Mallarmé :
À quel type s’ajustent vos traits, je sens leur précision, Madame, interrompre chose installée ici par le bruissement d’une venue, oui ! ce charme instinctif d’en-dessous que ne défend pas contre l’explorateur la plus authentiquement nouée, avec une boucle en diamant, des ceintures. Si vague concept se suffit : et ne transgresse point le délice empreint de généralité qui permet et ordonne d’exclure tous visages, au point que la révélation d'un (n'allez point le pencher, avéré, sur le furtif seuil où je règne) chasserait mon trouble, avec lequel il n’a que faire.

Je me creuse la tête pendant plusieurs heures, lis et relis, propose une première interprétation mais me ravise et demande le renfort d’Anne-Sophie. Elle consulte le reste du texte sur internet, les choses s’éclaircissent légèrement et nous proposons une nouvelle interprétation à Dory.

samedi 13 août 2011

Mercredi 13 août : manger bio mais s'opposer à la colonisation


Antoine Compagnon citant Barthes : Il n’y a pas de roman sans amour.

Thé avec Moshik.
— Te rends-tu souvent dans les Territoires ?
— Jamais.
— Y as-tu déjà mis les pieds ?
— Une fois. Chez le père d’un ami d’enfance. Nous nous connaissons depuis la maternelle. C’est comme la famille : on ne choisit pas un ami d’enfance. Quand j’étais petit, on disait que son père était homme d’affaires. Il était toujours en poste à l’étranger. Quand il a pris sa retraite, on a su qu’il travaillait pour le Mossad. C’est un drôle de type : il habite dans une immense maison juste de l’autre côté de la ligne verte : tu passes le check-point et tu y es, mais c’est quand même les territoires. Il y vit avec d’énormes chiens et parfois, il imagine que les Palestiniens vont l’attaquer, il s’enferme dans l’abri anti-aérien de sa maison avec ses chiens et son flingue, et il téléphone à son fils pour lui raconter. Son fils a passé quelques années à l’étranger, et en rentrant, il a habité quelques mois chez son père. J’étais allé lui rendre visite. Nous vivons une vie totalement séparée des colons. Nous n’avons aucune occasion de les rencontrer.
— Quand tu as fait le séminaire d’été de yiddish, à l’université, tu aurais pu être invité à une fête par un participant qui habitait dans les territoires.

— J’avais parlé le premier jour avec une fille sympathique. Le lendemain, quelqu’un m’a dit qu’elle était très engagée dans le mouvement colon, j’ai coupé court à nos relations. J’adore les pleurotes, mais celles que l’on vend en Israël sont cultivées à Tekoah, alors je n’en achète pas. Ça devient compliqué, surtout quand on aime acheter bio, car la plupart de ces produits sont cultivés dans les territoires.