vendredi 15 juillet 2011

Mardi 15 juillet : de poètes et de jardins



J’ai bu beaucoup d’eau en rentrant chez moi hier, de sorte que ce matin, je n’ai pas trop de mal à me lever, malgré la quantité d’alcool absorbée.
J’ai appris un mot : sababa. Je ne cessais de l’entendre chez des jeunes. Il signifie : coool ! Moshik dit qu’il vient peut-être du français « ça va bien ».  Je lui ai demandé de m’aider à lire la poésie hébraïque. Mon niveau d’hébreu est correct, je parle, je comprends ce qui se dit dans la rue sans devoir dresser l’oreille, je suis capable de suivre plusieurs conversations à la fois, je lis le journal, j’ai souvent lu des romans et des articles de critique littéraire, mais je peine quand j’en arrive à la poésie. Il me manque du vocabulaire et je ne suis pas suffisamment familier des mots composés et des formes contractées, notamment celle de la forme possessive. C’est qu’une langue sémitique, ça n’arrête pas de bouger. Une voyelle en devient volontiers une autre en fonction du suffixe qui lui est appliqué, un « p » devient « f » pour un oui ou pour un non, et la succession de « v », « b » et « k » peut facilement devenir ‘ou’, ‘v’ et ‘kh’ : allez vous y retrouver ! En guise d’introduction, Moshik me propose une séance avec Dory. Celui-ci me raconte l’histoire de la poésie hébraïque. Selon lui, les universitaires israéliens les plus chevronnés refusent de se rendre à l’évidence : les premiers poètes hébraïques modernes, ceux de la « génération de la renaissance », Bialik notamment, sont nés en Europe orientale. Ils maîtrisent l’hébreu de par leur rigoureuse éducation religieuse. Bialik a commencé à l’apprendre à l’âge de trois ans au heder. Mais il connaît la prononciation ashkénaze. Plus tard, pris dans la mode orientaliste fin-de-siècle qui avait cours en Allemagne et en Europe orientale, les premiers sionistes ont privilégié la prononciation sépharade quand il s’est agi de transformer l’hébreu en la langue d’un état à naître : on disait que les Juifs orientaux et sépharades avaient conservé quelque chose de l’hébreu biblique, perdu des ashkénazes. Les promoteurs de l’hébreu moderne étaient tous ashkénazes, russes pour la plupart, et ils s’opposaient à leurs pères : en bon mouvement révolutionnaire, le sionisme reniait. Mais Bialik et ses contemporains ont commencé à écrire dans le contexte culturel d’Europe orientale, et leur poésie est rythmée comme de l’hébreu ashkénaze, ce qui implique une prononciation différente de certaines lettres. Comme si Baudelaire avait écrit ses Fleurs du Mal avec l’accent de Castelnaudary. Car en hébreu ashkénaze, on accentue sur l’avant-dernière syllabe, alors que la dernière syllabe est accentuée en hébreu sépharade : shabès à Kovno et Varsovie, shabath à Salonique, Damas et Tel-Aviv. De sorte que les lecteurs de Bialik à la période contemporaine, en Israël, ont totalement perdu la musique originale des poèmes. Tout juste si les commentateurs rappellent de temps à autres que pour retrouver la rime, il faut prononcer le kamats « o » et non « a ».
La deuxième génération de poètes hébraïques, Nathan Alterman, Léa Goldberg, Avraham Shlonski, sont tous nés hors de l’hébreu : leur langue de création était la deuxième, troisième, quatrième langue qu’ils apprenaient. Les premiers manuscrits de Lea Goldberg sont, raconte Dory, criblés de fautes de grammaire.
Il faut attendre les années 1950 et le poète Nathan Zakh pour que les règles de la poésie classique — métrique régulière et rime — soient mises à bas. Dans cette génération, les poètes n’écrivent toujours pas dans leur langue maternelle : Nathan Zakh parle l’hébreu avec un accent allemand à couper au couteau, Yehuda Amihaï est né en Allemagne, Meir Wieseltier à Moscou. Leurs références littéraires sont largement européennes. Ils ont tous lu la poésie allemande, russe ou polonaise dans la langue originale.
Ce sont les poètes des générations suivantes qui, les premiers, écrivent dans leur langue maternelle, et Dory élabore une critique claire de ces générations depuis les années 1960 jusqu’à nos jours, qui ont cru pouvoir créer une poésie en autarcie, alors que la poésie hébraïque moderne n’avait que soixante ans d’âge. Il compare avec la poésie française, allemande, dont le corpus est infiniment plus riche. Dory et Moshik parlent ensuite de la revue littéraire qu’ils éditent, Ho !. Elle consacre une place de choix à des traductions de textes littéraires européens, notamment du français. Dans l’esprit de Dory, il s’agit de réensemencer la poésie hébraïque par la traduction. Il raconte les critiques que la rédaction a reçues : « la littérature israélienne peut se débrouiller toute seule, elle n’a pas besoin de la littérature française ». Il faut dire qu’il y est allé fort : dans le manifeste qui ouvre le premier numéro, il remet en cause les critères esthétiques, devenus hégémoniques, instaurés par Nathan Zakh, véritable icône nationale, et prône le retour à la rime et à une rythmique.
Petite pause dans la leçon de poésie. Dory me parle de sa conversation téléphonique avec Sutzkever. Aujourd’hui, le poète fête ses quatre-vingt-quinze ans. Dory a insisté auprès du supplément littéraire de Haaretz pour qu’il en soit fait mention vendredi prochain. Et Dory de me raconter comment il a rencontré Sutzkever. Il avait une vingtaine d’années. C’était à une foire du livre. Dory a feuilleté un recueil de traductions de poèmes de Sutzkever en hébreu. Il l’a acheté. Les traductions étaient mauvaises mais Dory s’est rendu compte qu’il s’agissait d’un immense poète. Il s’est penché sur sa biographie : un héros du ghetto de Wilno qui écrit en yiddish — il était certain qu’il avait disparu pendant le Génocide. Quelques mois plus tard, le supplément littéraire de Haaretz publie une traduction d’un poème de Baudelaire, due à Dory. Le téléphone sonne : une voix au fort accent yiddish lui dit « Avraham Sutzkever à l’appareil ». Ils se rencontrent. Ils se voient souvent ensuite, toujours au Café Olga, du côté du Kikar hamedina (la Place de l’État), là où Sutzkever s’installe tous les matins pour écrire. À l’époque, c’est-à-dire il y a près de vingt ans, Sutzkever est encore un poète yiddish prolifique et le rédacteur de la grande revue littéraire d’après guerre, Di goldene keyt. C’est un héros parmi le public yiddishophone lettré du monde entier, et un inconnu dans les rues de Tel-Aviv. La preuve : un garçon très cultivé, qui consacre sa vie à la poésie depuis plusieurs années, n’en a jamais entendu parler. Quand il entend Sutzkever au téléphone, il croit capter une voix remontée du Royaume des morts.
Pour le quatre-vingt dix anniversaire du poète, le supplément littéraire de Haaretz lui a consacré un numéro entier. Quand l’éditeur du quotidien veut stigmatiser le côté ésotérique de ce supplément, il cite toujours ce numéro en exemple cinq ans plus tard, et la pique revient, dit-on, presque chaque semaine. C’est pourquoi l’hommage à Sutzkever dans le numéro de vendredi prochain a été arraché de haute lutte, mais il s’agira d’un petit encadré, rien d’autre.
— Je pense souvent au poète ces temps-ci. Je me dis presque tous les jours que Tel-Aviv est la ville où il vit, et ce n’est pas rien, comme une présence tutélaire, une étoile qui nous protège, le gage que tant qu’il sera vivant, même très affaibli, le monde ne sombrera pas totalement dans le chaos.
Dory acquiesce. Un frisson passe entre nous.
Nous finissons la soirée à Joz veloz, rue Yehuda Halevi, un restaurant où se retrouvent chanteurs, musiciens, cinéastes et écrivains. Nous sommes à une table dans le jardin, tous les trois, une chandelle éclaire nos visages.

jeudi 14 juillet 2011

Lundi 14 juillet : toujours la même et toujours différente


La mer est là, bien sûr. On finit par l’oublier parce qu’il est rare de la voir de l’intérieur de la ville. Tel-Aviv n’est pas Nice ou San Francisco. La ville est relativement plate (quoiqu’à force de transpirer à vélo, je me rende à l’évidence qu’il n’en est rien), elle ne descend pas en pente douce vers la mer. Elle s’est installée sur des dunes de sable. Si l’on n’est pas sur la promenade du bord de mer, on la voit rarement, si ce n’est quand, venant du sud, on débouche de l’immonde rue Allenby dans la non moins hideuse rue Ben-Yehuda : on voit alors, sur la gauche, dans la continuation de la rue Allenby, ce spectacle toujours surprenant : la mer, sa ligne bleue striant l’horizon. Il y a deux villes dans une : à l’ouest, du nord au sud, la mer, accompagnée de sa guirlande d’hôtels bétonnés, façon Miami Beach. J’ai malgré tout un faible pour le Dan, une belle construction des années 1960 dont la façade donnant sur la mer a été décorée par le plasticien Agam. C’est un des seuls à proposer des vraies chambres avec vue sur la mer. Les autres hôtels, des blocs de béton souvent bruts des années 1970 et 1980, proposent des chambres aux fenêtres sur les façades nord et sud et il faut se tordre le cou pour voir la mer de sa chambre. De la plage, on a droit à leur façade ouest : un mur de béton. Ce collier s’enrichit presque chaque année d’une nouvelle perle. La mer impose son empreinte sur deux grandes artères nord-sud : la rue Hayarkon (circulation sud-nord) et la rue Ben-Yehuda (circulation nord-sud). Jusqu’à la rue Dizengoff (circulation dans les deux sens), la présence de touristes et de baigneurs se fait encore sentir, mais passée cette limite, la mer disparaît : on est dans une ville ordinaire, et le bleu n’est visible que quand on lève la tête vers le ciel.
On dirait que baigneurs et passants ne sont pas les mêmes, qu’ne frontière les sépare. les Israéliens de la plage semblent surgis d'on ne sait où. A contrario, on n’imagine pas la jeunesse bobo du boulevard Rothschild en maillot de bain, ou se passant les pieds sous l’eau pour les désensabler en remontant de la plage. Pourtant, presque tout le monde avoue qu’à un moment de creux, comme une parenthèse dans la journée, un baiser volé à celle-là qui est toujours la même et toujours différente, il est allé à la mer.



Dans la nuit
Une bonne adresse pour faire la teuf : résidence de l’Ambassadeur de France, réception du 14 juillet, Jaffa. Tout a commencé le plus correctement du monde. Accueil des invités vers 20h00 (les gens importants, dont le président Shimon Peres, ont eu droit à une réception privée à 18h00), cocktail dans les somptueux jardins de la résidence. Les dames en talons aiguilles ont du mal à se mouvoir sur la pelouse, elles s’enfoncent. Il s’agit d’un mélange surprenant d’Israéliens francophones, d’expatriés français plus ou moins rattachés à l’Ambassade, et de Juifs de France devenus Israéliens. Ce sont les plus pathétiques : des vieilles personnes restées dans l’état (hormis pour la conservation physique) dans lequel elles étaient quand elles se sont installées en Israël il y a trente, quarante ou cinquante ans. On mange un morceau — pas grand-chose à mettre en bouche mais délicieux, de la charcuterie, des fromages français — on se fait servir un alcool, deux alcools, et on continue. La musique ? En debut de soirée, de vieilles chansons françaises, Aznavour, Christophe (l’inévitable « et j’ai crié… », Anne-Sophie, véritable juke-box, s’en serait donné à cœur joie) et à mesure que l’alcool remplit les verres, la musique change de ton. C’est Raphaël qui a constitué la track-list, il s’y connaît, le garçon. On passe à des morceaux plus dansants, on continue de boire dans la moiteur de ce soir d’été, on transpire mais on s’en moque, on est en plein air. Les dames ôtent leurs chaussures pour être plus à l’aise. La plupart des Israéliens s’en vont, les vieux aussi, il reste surtout les expatriés et notamment une kyrielle de volontaires internationaux en poste dans le pays, qui dans une Université, qui enseignant à l’Institut français, qui chercheur à l’Institut scientifique Weizmann. La sono passe à la musique arabe, des tubes que l’on entend en France ou en Israël. La résidence de l’ambassadeur est située sur une colline au milieu de la ville arabe de Jaffa, dans le quartier de Ajami. De la terrasse opposée aux jardins, on a vue sur la mer. Sensation de poupées russes : on danse sur de la musique arabe, sous le drapeau tricolore entouré de Français, au milieu d’une ville arabe. Et les voisins, habitants de la ville, que pensent-ils de ces Français un peu guindés qui tout à coup se laissent aller ?
L’ambassadeur danse comme un fou avec les volontaires internationaux qui ont l’air de trouver la situation inhabituelle. En fin de soirée, je vais méditer, vautré dans un canapé art déco de l’intérieur de la résidence. Magnifique décor en bois de palissandre, somptueux mobilier 1930. On imagine Claudel ou Saint-John Perse. La France a de beaux restes. Vive la République !

14 juillet 2008 14:59:02
Un petit mot juste avant de partir.
J’avais laissé Skype allumé. Le téléphone a sonné. Ezra a répondu et un charmant jeune homme, Kouider, est apparu. Il appelle d’Oran, en Algérie. Et il insiste pour qu’on mette la webcam !
Dommage, ce n’était pas toi. Quant à ce Kouider, j’espère qu’il va arrêter de téléphoner !
Tendre baiser,
Anne-Sophie

mercredi 13 juillet 2011

Dimanche 13 juillet : il planta un jardin en Eden, vers l'Orient

 
Parole de diplomate français :
— Ramallah est la capitale de l’Autorité palestinienne, c’est une ville assez cossue. Elle abrite le siège de toutes les organisations internationales et humanitaires présentes en territoire palestinien, donc il y a de l’argent. Naplouse et Djenin, c’est autre chose.
— Et Gaza ?
— Je n’y vais jamais. Il faut être motivé pour s’y rendre. La consule adjointe d’un pays de l’Union européenne y est allée récemment, elle a dû dire quelque chose de travers au passage du check point et elle a été retenue pendant huit heures par l’armée israélienne sans quasiment boire ni manger. Et une fois sur place, on risque de se faire enlever par un groupe d’extrêmistes palestiniens.
— L’histoire de la consule adjointe n’a pas fait un scandale diplomatique ?
— On peut faire un scandale après un tel incident, mais ensuite, on est grillé auprès des autorités israéliennes et on ne peut plus travailler. J’admire beaucoup les directeurs de nos instituts français en territoire palestinien, il faut avoir l’âme chevillée au corps pour faire leur travail, ce que je n’ai pas. Et quand on fait venir un pianiste français avec un piano à queue à Naplouse, cela a quelque chose de surréaliste. En même temps, à part nous, qui le ferait ? Ces gens seraient totalement abandonnés. Le concert, ce n’est pas trop compliqué. Il suffit d’amener le concertiste et de louer le piano, nous payons tout directement. C’est plus difficile quand il s’agit de porter secours aux populations en détresse. Nous sommes coincés entre l’autorité militaire israélienne qui maintient la pression sur les Territoires occupés et la complexité du système palestinien. Si on fait passer l’aide par l’Autorité, il y a toute chance qu’elle se retrouve à 99 % dans la poche des nantis, partagée entre des mafieux palestiniens et israéliens et des corrompus, et les populations nécessiteuses  récupéreront des miettes. Si on passe par les ONG, elles utilisent 80% des sommes pour payer leur fonctionnement. Et nous n’avons pas les structures, en tant qu’ambassade ou consulat général, pour intervenir directement. Quand vous irez à Ramallah, vous verrez, c’est flagrant : sur les hauteurs, il y a de véritables palais des mille et une nuits, et dans la vallée, les camps de réfugiés où les gens crèvent de faim.

On parle peu de politique à Tel-Aviv. Parmi l’intelligentsia, on essaie de ne pas y penser. Le gouvernement est parcouru de scandales : détournements de fonds (le Premier ministre), harcèlement sexuel (le vice-premier ministre) voire viol (l’ancien président). Le pays est encore traumatisé par la dernière guerre du Liban où l’armée a envoyé au casse-pipe des jeunes dans une désorganisation générale, ils n’avaient rien à manger, ils recevaient des ordres contradictoires. Les gens réalisent à présent que cette guerre était inutile, alors on préfère parler de culture, de sexe ou de choses encore plus futiles, ou plus primordiales suivant le point de vue que l’on adopte. On a souvent dit que Tel-Aviv était construite dos à la mer par des Européens grandis à Berlin, mais il semblerait que depuis, les gens se soient retournés pour tourner le dos au pays : ils font face à la mer car c’est elle, Mare Nostrum, qui les rattache à l’Europe. Comme si Tel-Aviv était un petit bout d’Europe, une motte de terre qui s’était détachée des rivages de la Mer noire ou des côtes de l’Adriatique pour dériver jusqu’aux abords du Moyen-Orient, mais Tel-Aviv est comme extraterritoriale, peut-être à la manière de New York si différente du reste de l’Amérique. Les gens d’ici entretiennent un rapport compliqué avec cette mer. Quand on part de Tel-Aviv, c’est pour aller à Londres ou à Zurich, pas à Ramallah ni à Beer-Sheva, à moins que le travail vous y envoie — un enseignement à l’université du Néguev par exemple — mais alors on s’empresse de reprendre le premier train et de passer la nuit à Tel-Aviv.


13 juillet 2008 10:47:51
L’enfer ! Tu vis vraiment l’enfer !
Pour ajouter à ton enfer, je me permets de te rappeler que nous sommes mariés aujourd’hui depuis 16 ans. Et que je pense à toi. Et que tu me manques. Et que je t’embrasse très fort.

13 juillet 2008 19:50:52
(…) Et moi, finalement, je me suis habillée et je suis montée dans la chambre de bonne...
J'y ai trouvé un paquet, je l’ai ouvert : trois magnifiques livres, Lettres de quelques Juifs à M. de Voltaire. Je n’ai pas pu m’empêcher de les ouvrir, les feuilleter, les lire, les sentir.
Certaines réflexions sont d’une modernité incroyable, d’autres permettent de mieux comprendre la place des Juifs au XVIIIe siècle. Je vais me replonger dedans, ça a l’air passionnant !
Et ça me touche drôlement que tu aies pensé à notre anniversaire avant ton départ.
Je t’envoie un grand grand merci pour ce beau cadeau et je t’embrasse tendrement,
Anne-Sophie

mardi 12 juillet 2011

Samedi 12 juillet : la montée vers Jérusalem

  
Plusieurs personnes m’ont proposé de les retrouver pour la soirée de vendredi, qui est le milieu du week-end ici, comme notre samedi soir. Quand je leur ai dit que j’étais invité à dîner à Jérusalem, ils ne m’ont pas compris. Quand j'ai ajouté que je ne pouvais même pas les retrouver dans un bar sur le coup d’une heure du matin car je dormais à Jérusalem, la consternation fut à son comble : il ne viendrait à l’idée de personne de faire une telle chose, il faut être Français pour cela. Mais sans voiture, rentrer de Jérusalem à Tel-Aviv le shabbath relève du parcours du combattant. Car Jérusalem est régie par un statu quo entre religieux et non-religieux interdisant un certain nombre de choses autorisées dans le reste du pays. Par exemple, les restaurants doivent y payer une taxe supplémentaire pour rester ouverts le vendredi soir et le samedi. Car Jérusalem charrie son lot de sainteté. Cela lui vaut aujourd’hui d’avoir un maire ultra-orthodoxe qui, dit-on, va pêcher sa politique auprès de son rabbi.
Plus la journée d’hier avançait, moins j’avais envie de me rendre à Jérusalem, m’extirper de l’ambiance de Tel-Aviv. J’avais prévu d’y partir tôt pour continuer la lecture des lettres d’Uri-Zvi à Melekh, le conservateur me garde les boîtes d’une fois sur l’autre. J’y ai finalement renoncé, j’ai préféré travailler chez moi, puis aller lire le journal du week-end à la plage, piquer une tête, puis une autre, faire durer le plaisir, retarder mon départ jusqu’à la dernière minute et prendre le taxi collectif à  trois heures de l’après-midi. Quand je suis arrivé à Jérusalem, à quatre heures alors que le shabbath rentrait sur les coups de sept heures, la ville était quasi morte. Les derniers cafés du centre-ville fermaient. Il n’y avait plus d’autobus. Je suis allé à pied jusque chez le professeur de yiddish du Jewish Theological Seminary de New York qui m’avait très gentiment invité. Je suis passé par le couvent de Ratisbonne, la somptueuse bâtisse du XIXe siècle sise en plein cœur de Jérusalem ouest où j’ai effectué mon service national de Coopération il y a vingt-deux ans. Je suis entré dans le jardin du couvent, très ému : que de temps passé, que de chemin parcouru, s’il fallait le refaire, referais-je le même ? Choisit-on sa vie, la manière avec laquelle l’on se détache de la maison natale, choisit-on de quitter le chemin qui semble tracé, une carrière dans l’administration des entreprises pour la direction d’une bibliothèque yiddish et l’écriture de romans ? Quand j’ai fait ces choix, peut-être n’étais-je pas tout à fait présent. Ils se sont faits à mon insu. Une force invisible m’y a poussé, comme une main dans mon dos qui me chassait d’un monde vers un autre. Ce chemin a été pavé d’inquiétude, d’angoisse immense, d’effroi. Les moments importants de ma vie qui n’ont pas été accompagnés de fortes angoisses voire de décompensations violentes sont mon mariage et la naissance de mes enfants. J’ai pris ces décisions comme des évidences. Pour mon mariage, j’ai commencé une psychanalyse, la même semaine. On dit souvent que ces thérapies incitent à changer de vie. Je me disais alors : je me marie et je commence une psychanalyse, et peut-être que quand je serai en passe de la terminer, je divorcerai. Je suis toujours marié, et toujours en psychanalyse. Avant de partir pour cet été boulevard Rothschild, j’ai dit à Anne-Sophie que ce séjour serait une charnière. Entre quoi et quoi ?

J’ai contourné le couvent de Ratisbonne et ai découvert le lotissement dont on m’avait parlé (j’avais un peu travaillé sur ce projet lors de ma coopération) : les pères de Sion ont conclu un bail emphytéotique pour cent ans — plutôt que de vendre, car le Vatican interdit de céder le moindre centimètre carré de Terre Sainte — avec un promoteur immobilier israélien qui a construit un immeuble considérable en place du grand parc à l’arrière-couvent. Cette construction est une profanation. Ce jardin n’était pas très entretenu, rien à voir avec certains cloîtres magnifiques, c’était juste une grande étendue bordée de quelques arbres, il y faisait très chaud en été de sorte que personne ne s’y rendait, mais je le voyais de la fenêtre de mon bureau. J’avais même dessiné au stylo-bille cette belle fenêtre en bois datant de la construction du bâtiment et son espagnolette d’époque, avec les gros barreaux de fer et la vue sur le parc. Ce petit dessin est resté longtemps au-dessus de ma table de travail à Paris, comme le souvenir du temps merveilleux que j’avais passé à Jérusalem. Et puis mes fils ont grandi, l’immobilier parisien s’est mis à grimper et nous n’avons pas pu déménager. Nous avons fait des travaux pour créer une chambre à la place de mon bureau et j’ai rangé la fenêtre du couvent de Ratisbonne dans un tiroir, mais je l’ai toujours, je l’aurai toujours devant les yeux.

J’ai continué mon chemin par les rues du quartier cossu de Rehavia et ses belles maisons Bauhaus recouvertes de pierre de Jérusalem, là où la bourgeoisie réfugiée d’Allemagne avait élu domicile dans les années 1930. Le professeur de yiddish habite à deux pas de la rue Hapalmach où je résidais en 1985, encore de merveilleux souvenirs, qu’est-ce qu’on a pu rire dans cet appartement que je partageais avec d’autres francophones, et qu’est-ce qu’on a pu se tenir chaud entre jeunes gens venus seuls à Jérusalem, sans famille, à une période de notre vie où tout était à faire mais nous n’en avions pas conscience, pas la possibilité non plus, nous n’étions pas prêts à faire notre vie.


Je suis reparti vers neuf heures du matin de chez le professeur après une nuit d’angoisse. Allez savoir pourquoi… Ça ne prévient pas, ça arrive, dit Barbara. L’office de quatre-vingt-dix minutes à la synagogue, le discours d’un rabbin anglo-saxon qui parlait de « A miracle in the City of  Jerusalem » toutes les trois phrases comme un prédicateur baptiste, la paix de Jérusalem le vendredi soir et les groupes qui se croisent au retour de la synagogue, le dîner — pas inintéressant au demeurant — où je dois faire attention de ne pas éteindre la lumière en sortant des toilettes car les maîtres de maison ne touchent pas à la lumière le samedi, tout m’a angoissé. Mes hôtes n’étaient pas en cause, ils étaient adorables. La pratique religieuse, j’ai l’habitude : nous avons des amis, des cousins qui n’allument pas la lumière. Alors quoi ? En sortant, j’ai téléphoné à Aline, nous avons pris le petit-déjeuner ensemble dans un des rares cafés ouverts, j’avais comme une sensation de survivants qui se retrouvaient dans ce lieu, des gens qui viennent là pour se prouver qu’ils existent. Jérusalem devient de plus en plus religieuse. Il fut un temps où cela ne me dérangeait pas. Est-ce l’air de Tel-Aviv qui me monte à la tête ? Il fut un temps où « Jérusalem était une ville folle où je me sentais follement bien », je l’ai écrit dans Fugue à Leipzig. Je m’y suis senti follement mal ce samedi, malgré son climat qui est celui qui me convient le mieux au monde, chaud et sec, frais le soir ; malgré la couleur du soleil sur la pierre de Judée et la cime des cyprès se détachant sur le ciel bleu. Sur le coup de midi, j’ai repris un taxi collectif pour Tel-Aviv. J’avais oublié ce détail : les autobus s’arrêtent mais les shirouth fonctionnent, sept jours sur sept. J’aurais pu en prendre un hier soir après le dîner et retrouver mes amis dans un bar sur le coup d’une heure du matin, pendant que mes hôtes américains auraient attendu pour s’endormir que la minuterie de shabbath se déclenche et fasse le noir chez eux. Je n’ai pas attendu la minuterie, je n’ai même pas demandé s’il y en avait une : j’ai éteint la lumière dans ma chambre avant de dormir. Il me fallait cette petite profanation, preuve d’existence.
La suite demain…

lundi 11 juillet 2011

Vendredi 11 juillet : petites peurs balnéaires


Coïncidence : ce matin, le quotidien Haaretz (qui le vendredi pèse trois kilos car il comporte un certain nombre de suppléments en vue des après-midi lascifs à l’ombre des jalousies) consacre un article aux tags que l’on peut trouver sur les murs de Tel-Aviv. Le journaliste s’arrête sur trois d’entre eux. Le dernier évoqué, le plus drôle, propose, concernant Arkady Gaydamak, l’oligarque russe citoyen et philanthrope israélien recherché en France pour trafic d’armes, le slogan : « Gaydamak en a un petit ». Et le journaliste de s’interroger s’il s’agit d’une variation autour de la plaisanterie célèbre qui répond à la question « Comment peut-on être millionnaire en Israël » par la phrase « En étant arrivé milliardaire », ou s’il s’agit d’autre chose que je n’ai pas besoin de décrire. Un deuxième tag proclame : « Nietszche est mort. Avec mes respects, Dieu ». Quant au troisième, il s’agit de celui que j’avais remarqué sur un mur du boulevard Rothschild : « On ne veut pas, ce n’est pas nécessaire ». Le journaliste rappelle qu’accompagné de la barbe patriarchale de Théodore Herzl, le tag propose une réponse à l’une des dernières lignes du grand roman utopiste Pays ancien, pays nouveau dudit Herzl, phrase devenue l’un des slogans du sionisme politique : « Si vous le voulez, ce ne sera pas un rêve ».
La mer était bonne ce matin, les méduses ont l’air d’avoir pris la poudre d’escampette, qui s’en plaindra ? Je suis descendu avec mes trois kilos de journaux, je commence par un bain d’une vingtaine de minutes, nage jusqu’à la digue et retour, m’aventure au-delà histoire de me faire (un tout petit peu) peur, l’impression d’être en haute mer, les vagues sont évidemment plus creuses que sous la protection des monceaux de rochers. Et si j’étais pris tout à coup d’un malaise, hors de vue des sauveteurs, seul au milieu de la mer, toujours la même et toujours différente, qui aujourd’hui serait meurtrière. On trouverait mon baise-en-ville, un petit sac de coton qui est l’emballage dans lequel on m’a vendu une chemisette pour Simon chez Loft, sur lequel est imprimé la sentence « Art is a dirty job but somebody’s got to do it », il me va bien au teint ce slogan, on trouverait ma serviette imprimée d’une autre sentence de Ben : « Je suis unique au monde », un cadeau de ma belle-mère, fallait-il y voir un quelconque message ?, on trouverait mon téléphone, mes trois kilos de journaux qui ressemblent à s’y méprendre à ceux des voisins sauf que personne ne lit Haaretz sur cette plage, on lit Yedioth aharonoth ou Maariv, Haaretz est pour les ashkénazes qui blanchissent comme des endives derrière leurs persiennes et ne vont jamais à la plage, les gens qui se prennent pour des intellos, et on trouverait aussi trente shekels dans le baise-en-ville, et mes lunettes de presbyte, on ne trouverait pas mes clés car je les garde dans une petite poche de mon costume de bain (comme dirait ma belle-mère) destiné d’ordinaire aux préservatifs mais je n’en ai pas besoin pour venir à la plage, je ne laisse pas mes clés sur le rivage car je crains le pire, un vol, moi en slip de bain (comme on disait quand j’étais petit) et sandales et puis rien d’autre, impossible de rentrer chez moi, on trouverait tout ça et on ignorerait à qui cela appartient car je n’apporte pas mon passeport à la plage, on l’ignorerait jusqu’à ce que la mer rejette mon corps, la nuit suivante ou celle d’après, je n’apporte que le strict minimum car je crains le pire — un vol — mais je le désire un peu aussi — une noyade —, sinon pourquoi penserais-je à une telle mort plutôt que de jouir du plaisir de nager, de me sentir enveloppé dans cette eau à 27 degrés, d’écouter le rifraf des vagues et de sentir des spasmes de plaisir cependant que les vagues d’après la digue me balottent, quelque chose de ce bonheur que je ressentais étant enfant quand je jouais à la balançoire et que je m’exclamais une fois revenu sur terre : « ça fait guili au kiki », était-cela que l’on appelait dans le temps le bonheur des chemins de fer (Eisenbahnglück) et que l’on comparait à la jouissance sexuelle ? Et à Gaydamak, ça lui fait quoi quand il se baigne ?

dimanche 10 juillet 2011

Jeudi 10 juillet : sous l'aile d'Avrom Sutzkever


Dory reçoit le prix Tshernikhovski pour la traduction. Il lui est décerné pour l’ensemble de ses traductions, et notamment celle du Candide de Voltaire. Il est rarissime que le prix, décerné tous les quatre ans, le soit à un garçon aussi jeune.
Le soir, lors d’une fête sur la terrasse d’Adina, Mathan me raconte que Dory vient de recevoir un appel téléphonique d’Avrom Sutzkever, le vieux poète yiddish qui est à présent dans une maison de retraite. Il l’a appelé pour le féliciter. Il a quatre-vingt-quatorze ans.
Il y a une vingtaine d’années, Sutzkever était de passage à Paris et la Bibliothèque Medem, où je ne travaillais pas encore, avait organisé une rencontre en son honneur. Le même soir, j’était invité au mariage du fils d’amis de mes parents, j’avais décliné l’invitation pour aller écouter le grand poète. Je n’ai jamais regretté de ne pas m’être rendu au mariage. À l’époque, ma décision n’avait pas été comprise par ma famille. Longtemps plus tard, dans la Promesse d’Oslo, je me suis inspiré du personnage de Sutzkever pour profiler un vieux poète yiddish finissant ses jours dans une maison de retraite.
Parler de Sutzkever sur ce toit de Tel-Aviv, en regardant les étoiles, nous renvoie à l’un de ses poèmes les plus connus, écrit dans le ghetto de Wilno :
Sous les étoiles blanches
Tends-moi ta blanche main.
Mes mots se changent en larmes
Ils veulent reposer dans ta main.

Regarde comme leur scintillement s’estompe
Dans mon regard encavé.
Et je ne vois pas-du-tout
Comment te les restituer.

Je veux pourtant, Dieu fidèle,
Te confier tout ce que je possède.
Car un feu en moi réclame son dû
Et dans ce feu — les jours de ma vie.

Mais dans les caves, dans les trous,
Le repos assassin sanglotte.
Je cours, plus haut, par-dessus les toits
Et je demande : où es-tu ?

Escaliers et cours me poursuivent
Sous les aboiements
Je pends comme une corde cassée
Et je chante :

Sous les étoiles blanches
Tends-moi ta blanche main.
Mes mots se changent en larmes
Ils veulent reposer dans ta main.

Sutzkever est vieux, malade. On dit qu’il parle à peine. Mathan raconte qu’il a demandé à sa fille de parler à Dory, il ne pouvait pas le faire lui-même. Mais Sutskever est là, il veille sur Tel-Aviv. Sa revue Di goldene keyt a traversé le monde yiddish de toute l’après-guerre. Et ses poèmes nous appartiennent à jamais. Apprendre le yiddish, c’est avoir le bonheur, le privilège d’admirer ces cristaux. En yiddish, le poème rime, il a dix fois, cent fois plus de force qu’en français.
À la même soirée, je parle des lettre d’Uri-Zvi. Je dis quel homme de cœur il semblait être. Entre gens de gauche, nous évoquons son engagement à droite et nous concluons : les gens de droite sont en général des gens sympathiques, ce sont les gens de gauche qui sont désagréables.


Je déjeune avec Nathalie. Elle me parle des métisses, elle veut dire les gens issus de mariages mixtes juif/non juif. Moi, en quelque sorte. J’aime ce mot : métisse. Ça ne se voit pas sur notre visage, mais c’est tellement dans notre corps, ce métissage, alors autant l’appeler par son nom. Et me dit qu’on remarque des traits communs : souvent la difficulté de choisir sa vie.

Je trouve dans une librairie Ahava klua, la traduction en hébreu de mon roman Un amour sans résistance. Je l'achète pour le chef d'orchestre. Cadeau pour cadeau. Je l'appelle. Quand peut-on prendre un café pour que je lui offre le livre ?
— Je suis très pris jusqu'à mon départ. Peut-être dimanche soir, tard. J'ai rencontré Nathalie à une manifestation culturelle, on a parlé de toi.
L’idée m'amuse.

samedi 9 juillet 2011

Mercredi 9 juillet : sortir de Tel-Aviv


La semaine dernière, Moshik publiait une nouvelle note sur son blog http://www.notes.co.il/sakal/. Le 8 mai, jour du soixantième anniversaire de l’État d’Israël, il avait décidé avec Dory de s’extraire de la liesse générale et des démonstrations outrancières de nationalisme. L’idée était de trouver un lieu où partir la veille au soir et rentrer le lendemain à la nuit tombée, dans lequel ils auraient été à l’abri des pétards, feux d’artifice, discours d’auto-satisfaction et défilés officiels. Ils choisirent Nazareth, la grande ville arabe de Galilée. Les habitants y sont citoyens israéliens, mais ils ont une manière mineure de célébrer le jour de l’Indépendance. Le seul signe sont les affichettes sur les échoppes du souk disant : « fermé pour cause d’indépendance ». Le couple passe une journée dans ce petit coin d’Orient à une heure de voiture de Tel-Aviv, une journée à la juive, un mes-les (du temps au temps) comme on dit en yiddish, un temps qui commence le soir et se termine le lendemain à la même heure. Seul élément perturbateur de ce programme d’auto-extraction de l’hystérie ambiante : les bruits des pétards et des feux d’artifice provenant de Nazareth-le-haut, la ville juive qui se développe depuis 1974 à quelques kilomètres de la ville arabe qui, elle, remonte aux temps bibliques et s’organise autour de l’Église de l’Annonciation et du mythe fondateur du Christianisme.
Le lendemain soir, Moshik et Dory rentrent à Tel-Aviv, « la première ville hébreue de la période moderne » et réintégrent leur réserve naturelle : un triangle de 0,36 kilomètres carrés, ou trente-six dunams si l’on préfère, délimité par le boulevard Rothschild, la rue Nahmani et la rue Shenkin.
L’histoire a une suite : au concert de lundi dernier, Moshik rencontre son éditrice. Celle-ci lui annonce qu’une de ses amies a lu la dernière note de son blog et que celle-ci lui a donné l’envie d’aller passer un week-end à Nazareth. Voilà bien les habitants de Tel-Aviv : quand ils envisagent de changer d’air, ils hésitent entre New York, Berlin et Paris. Et quand il s’agit de Nazareth, ils se disent : « Tiens, pourquoi pas finalement ? ».
 Coup de fil de Gil. Je l’appelle Adon hamenatseakh (Monsieur le chef d’orchestre), il me nomme Adon hasofer (Monsieur l’écrivain). Je rapplique. Il m’offre le disque Saint des saints, sa symphonie sur un texte d’Uri-Zvi. Il part quelques semaines en tournée à l’étranger. Au revoir. Je remonte sur mon vélo. Je ne me perds pas dans Neve-Tsedek cette fois.
La suite demain…

vendredi 8 juillet 2011

Mardi 8 juillet : histoires de bibliothèques


Visite à Beith Ariela, la bibliothèque municipale de Tel-Aviv. Le catalogue informatique ne marchait pas mais j’ai fini par trouver sur les étagères les œuvres hébraïques complètes d’Uri-Zvi. Je passe l’après-midi en sa compagnie. Le personnage se rapproche, il commence à me livrer son mystère. Dans le tome 14, je trouve une histoire que lui racontait sa mère : le jour de sa naissance, sous la lune, elle a souffert pour le mettre au monde et sa naissance a comblé sa vie. Il était son fils aîné, l’héritier de plusieurs éminents rabbis hassidiques. Le titre d’un de ses recueils, Eima gdola veyareakh (Peur panique et  lune), vient-il de ce récit des origines ? Tout cela est très romanesque. Je prends. Je passe ensuite aux livres sur son œuvre, notamment un livre de Dan Miron, grand spécialiste de la littérature juive en deux langues avant qu’elle ne se sépare en deux littératures distinctes, l’une yiddish et l’autre hébraïque. Car il fut un temps où de nombreux écrivains créaient dans les deux langues, et souvent pour les mêmes lecteurs. C’est pourquoi, je crois, j’ai appris les deux, pour pouvoir me rattacher à cette tradition. Comment peut-on être juif et ne pas maîtriser ces langues, fondamentales ? Je ne serais pas le même homme si je ne les avais pas apprises.
Uri-Zvi a été de ces écrivains jusqu’en 1923, et du jour où il s’est installé en Palestine, il a quasiment cessé d’écrire de la poésie en yiddish, seulement des articles pour les journaux de Pologne. Et soudain dans les années 1950, il publie Undzere oysyes glien (Nos lettres rougeoient) et autres poèmes magnifiques sur l’Anéantissement, qu’il ne fait pas paraître dans la grande revue littéraire Di goldene keyt, publiée à Tel-Aviv de 1949 à 1995 par le poète Avrom Sutzkever. Il choisit Di letste nayes, un quotidien populaire de Tel-Aviv, sans doute pour toucher un lectorat plus large. Et peut-être ne s’aimaient-ils pas, avec Sutzkever. Ses poèmes sont repris dans les médias yiddish du monde entier car il s’agit d’un véritable événement : le chantre du nationalisme israélien revient au yiddish.
Ce retour sera de courte durée : Uri-Zvi ne publiera plus rien en yiddish, jusqu’à sa mort en 1981.
La bibliothèque de Beith Ariela s’appelle en réalité Shar Tsion (La Porte de Sion), créée en 1886 à Jaffa. Elle est le site central du réseau des vingt-quatre bibliothèques publiques de la ville, dont quatre dans les quartiers arabes de Jaffa. La bibliothèque Shar Tsion déménagea en 1913 à Tel-Aviv, rue Herzl, puis rue Ahad-Haam en 1921 et devint la bibliothèque municipale de Tel-Aviv en 1922. Après quelques autres déménagements, elle s’installa à son adresse actuelle, dans un complexe qui comprend l’opéra, une école de formation aux métiers des médias, le célèbre théâtre Kameri et le musée de Tel-Aviv.
Cette histoire m’évoque la librairie-bibliothèque que Betsalel Frenkel, originaire de Vilna, créa à Jaffa au début du XXe siècle. Fraenkel y vendait des livres en yiddish et en hébreu, quelques-uns en russe, mais il les louait également, car c’était un temps où les lecteurs ne pouvaient pas aisément se payer des livres. Betsalel avait un passeport russe, et en 1914, quand l’Empire ottoman rentra en guerre du côté de l’Allemagne et de l’Autriche, il fit partie des Russes et des autres ressortissants de pays ennemis que les Turcs arrêtèrent le 17 décembre 1914 et des six cent quatre-vingt-neuf d’entre eux que l’on embarqua sur un bateau pour l’Égypte. Il poursuivit à Alexandrie ses activités de libraire-bibliothécaire, se passionna pour le dessin animé naissant et se lança dans la fabrication de meubles chinois. Les chinoiseries lui payaient sa passion pour le cinéma. Alors que Walt Disney créait Mickey, il imaginait à Alexandrie un petit singe coiffé d’un tarbouche.
En 1956, à cause de l’offensive de Suez par la coalition anglo-franco-israélienne contre Nasser, la plupart des Juifs furent expulsés d’Égypte et Betsalel Frenkel dut prendre un nouveau bateau en direction de la France. Il emporta avec lui sa librairie-bibliothèque. Il se fixa à Brunoy en région parisienne, installa la bibliothèque dans le sous-sol de son pavillon. Il interdit à sa famille, ses enfants puis ses petits-enfants, de toucher à ce trésor, Saint des saints qui portait la mémoire de ses errances. Mais les livres se détériorèrent. À la fin des années 1990, une dizaine d’années après sa mort, son petit-fils Didier contacta le rabbin de la yeshivah de Brunoy et lui demanda que faire de ce millier de livres en hébreu et en yiddish datant de la fin du XIXe siècle pour les plus anciens, et des années 1930 pour les plus récents. Le rabbin lui demanda s’ils étaient en mauvais état — ils l’étaient.
—   Enterrez-les ! Selon la Torah, les livres abîmés doivent être enterrés.
Didier ne se satisfit pas de cette réponse. Il avait contacté les services de conservation du Centre national du cinéma afin d’envisager la préservation du petit singe au tarbouche. Au CNC, il tomba sur Eric qui, à l’époque, prenait des cours de yiddish à la Bibliothèque Medem. Eric créa le contact entre nous. Je me rendis à Brunoy. Je compris qu’il avait fallu dix ans à Didier pour se décider à profaner le Saint des saints de Betsalel, mais il se rendait à l’évidence que s’il ne faisait rien, les livres tomberaient en miettes. Ils étaient déjà en très mauvais état, couverts de poussière et partiellement attaqués par les vers. Mais ils étaient précieux. Parmi eux, il y avait une collection d’environ 300 livres de shund-literatur, de ces romans à l’eau de rose qui faisaient pleurer les servantes juives du XIXe siècle dans les arrières-cuisines. Ces romans ont souvent fini dans les poubelles d’Europe orientale et des États-Unis, car qui conserve des étagères complètes des collections Arlequin de nos jours ? Betsalel les avait gardées. C’est ainsi que la Bibliothèque Medem s’est retrouvée à la tête d’un des plus beaux ensembles de shund-literatur au monde. Et aussi : Betsalel Frenkel a réparé ses livres avec du matériel de récupération. Les pages de garde sont renforcées par des extraits de journaux en arabe, des billets donnant droit à une place à la synagogue ashkénaze d’Alexandrie, tel compte-rendu du conseil d’administration de la même synagogue ou telle publicité en hébreu datant de la période Jaffaïte.

Je dîne avec une copine française, prof de yiddish à Mulhouse, puis je me rends chez Gil, à Jaffa. Il m’offre un cognac. Je dis :
—   Je suis un nostalgique : à six ans, je crois que je regrettais le temps où j’avais quatre ans. Ici, je songe au temps où il n’y avait, dans les supermarchés, que deux marques de yaourts : Eshel et Gil. D’ailleurs, malgré la pléthore, je continue à n’acheter que des Eshel.
—   Je suis aussi très nostalgique.
—   Ah oui ?
Il me sourit :
—   La musique classique !
En rentrant, je me perds dans Neve-Tsedek mais combien de temps peut-on s’égarer au dédale de ces rues ? La nuit est moite, mais le ciel est onctueux.

jeudi 7 juillet 2011

Lundi 7 juillet : musique classique


J’ai deux places pour un concert classique, je m’y rends avec Moshik, qui y retrouve des connaissances. Tel-Aviv est un village.
—   Je connais le chef d’orchestre, c’est Gil. Dory a écrit le livret d’un opéra pour lui.

Discours de l’ambassadeur de France. Celui du vice-premier ministre israélien, est lourd. Il est hué par quelques personnes à son arrivée, car — Moshik me le dira plus tard — il a été accusé de harcèlement sexuel. Mais d’autres, la plupart, l’applaudissent. Après le concert, les cinq cents invités se ruent sur le buffet.
On me présente un attaché de l’ambassade de France. Gilles Rozier… Missions Stendhal pendant trois mois… écrivain… « Ah, et que faites-vous comme travail ? » Un classique du genre : écrivain n’est pas un métier.
— Je dirige la bibliothèque yiddish à Paris, et j’enseigne le yiddish.
— Quand je suis arrivé en poste en Israël, je ne connaissais pas tout ça, et j’ai été surpris de constater que je comprenais le yiddish.
— Vous êtes sans doute germaniste.
— J’avais entendu des gens parler dans un film, vous savez ce film sur la Shoah, comment s’appelle-t-il ?
— Shoah ?
—   Oui, c’est cela. Très intéressant. Bon, bien sûr, comme tout le monde, je ne l’ai pas regardé jusqu’à la fin car il très long, mais c’était très intéressant : chacun parlait dans sa langue. Très intéressant… Et d'ailleurs, certaines personnes s’exprimaient en yiddish. C’était passionnant ces personnes qui parlaient chacune sa langue.
Scène de comptoir après shoah.

Le chef d’orchestre propose à Moshik de continuer la soirée chez lui, avec quelques amis. Nous buvons de la vodka, mangeons des glaces sur une grande terrasse. Je suis un peu ivre. Nous parlons de sexe, de bisexualité, je me lâche. Nous parlons d’Uri-Zvi : c’est le poète préféré de Gil. Il le connaît en hébreu, je le connais en yiddish. Quel contraste avec la France. Dites dans un salon que les poèmes yiddish d’Uri-Zvi vous donnent des frissons et attendez la réaction :  aucune.
Je me retrouve seul chez moi. Je lis jusque très tard dans l’air climatisé : comment faisait Uri-Zvi dans les baraques en planches de Nordau, sans climatisation ?