samedi 10 septembre 2011

Mercredi 10 septembre : Uri-Zvi en son sanctuaire


 Visite chez Aliza, veuve d’Uri-Zvi. Ils avaient trente ans de différence. Une vieille dame en chignon, digne, très belle, froide. Dory m’avait dit que c’était une sorcière, mais il faut interpréter : l’anarchiste tire sur tout ce qui est de droite, et elle l’est franchement, ce n’est rien de le dire, comme son défunt mari.
La mairie de Ramat-Gan avait offert un terrain à Uri-Zvi pour qu’il puisse y construire une maison, modeste, et c’est dans celle-ci que Madame habite toujours, rue de la Pimprenelle. Nous entrons dans son salon, simple, israélien à l’ancienne mode. Il ressemble aux premiers que j’ai connus, dans les kibboutz, chez la mère de Rami à Haïfa, lors de mes premières visites dans les années 1980, meublés d’éléments scandinaves en bois clair. Pétri de nostalgie.
Pas facile de poser des questions à la dame : elle parle, sait ce qu’elle veut dire et je peine à réorienter la conversation. J’avais préparé quelques-unes de mes interrogations, mais je la laisse dire et glisse de temps à autre une question.
— Combien avait-il de frères et sœurs ?
— Six sœurs. Une est morte bébé. Deux seulement se sont mariées. Il était l’aîné.
— D’où vient le nom de vos cinq enfants ?
— Haïm, son père ; Bat-sheva, sa mère ; Yokheved, sa grand-mère ; Rivka, une de ses sœurs et Havatselet est la traduction de Rayzl car une autre sœur portait ce nom. David, le dernier, c’est mon père. J’ai réussi à lui soutirer.

Elle ne cesse de revenir sur le fait qu’Uri — elle l’appelle ainsi — a été boycotté toute sa vie par l’establishment du pays, du fait de ses opinions politiques : on n’enseignait pas ses poèmes dans les écoles, on ne publiait pas ses œuvres dans les journaux. Seuls les organes du parti révisionniste de Zeev Jabotinsky, auquel il a appartenu après 1929, le publiait. Quant à la littérature yiddish, n’en parlons pas : un vrai herem, une excommunication. Il a été le premier à traiter les Anglais d’occupants en Eretz-Israel, ça ne plaisait pas du tout. Et après, quand il s’est opposé aux Arabes, ça n’a pas plu non plus.
— Vous comprenez, mon brave monsieur, dans ce pays, vous ne pouvez plus rien dire contre les Arabes.
—   Il était végétarien ?
—   Pas du tout.
—   J’ai lu qu’il l’était devenu en 1923.
—   Que n’a-t-on pas raconté ? Melekh a même écrit un jour que j’étais native de Moscou, alors que je suis née à Jérusalem.
—   Lisait-il Di goldene keyt ?
—   Il n’aimait pas la poésie de Sutzkever.
—   C’est pourtant un immense poète.
—   Il ne l’aimait pas.
—   Et ses rapports personnels avec lui ?
—   Après, Sutzkever a écrit que… enfin bref, passons.
—   Il semblerait que Melekh ait voulu renouer avec lui dans les années 1950, mais Uri-Zvi n’y tenait pas.
—   Il ne lui avait pas pardonné, car Melekh avait dit du mal de lui. De toute façon, il était beaucoup plus proche de Peretz. Ils ont eu une vraie intimité. Ils devaient se retrouver en Eretz-Israel. Peretz était arrivé le premier, et il est reparti cinq jours avant l’arrivée d’Uri. Il lui avait dit de ne pas aller en Union soviétique, mais Peretz ne l’a pas écouté.
—   Et quand Peretz a été exécuté, en 1952 ?
—   Les Communistes juifs affirmaient qu’il n’était pas mort. Uri les traitait de menteurs. On l’a calomnié pour ça. Qui avait raison ? Il avait lu tout Marx. Les autres ne connaissaient que des extraits, mais Uri avait compris que cette idéologie était impossible.
—   Pourquoi n’a-t-il pas utilisé le nom hébraïque qu’il s’était choisi, Tur-Malka ?
—   Il l’a fait, au début.
—   Et après ?
—   Ses parents, ses sœurs, ses neveux et nièces avaient été assassinés après avoir été enfermés dans le ghetto de Lwow. Il ne voulait pas que le nom se perde. C’est moi qui ai utilisé ce nom : comme poétesse, je suis connue comme Ayn Tur-Malka. Vous savez ce que cela signifie ? En araméen, c’est Har-hamelekh, le Mont royal, c’est un des noms de Jérusalem. Le village de Tur-Malka se situait précisément là où vous voyez aujourd’hui l’hôpital allemand d’Augusta Victoria, sur le Mont Scopus. Lors de la destruction de Jérusalem par les Romains en 70, les derniers insurgés se sont réfugiés à Tur-Malka, c’est pourquoi il aimait ce nom, ce lieu. Il ne pensait qu’à  Jérusalem, mais quand il s’y trouvait, il ne cessait de songer à la destruction du Temple. Une fois, nous sortions des bureaux de l’Agence juive, et il m’a montré le jardin de ville, juste en-dessous. Il m’a dit : « tu vois, ces citernes. On y a précipité des enfants juifs au moment où Titus a détruit la ville. »

Je prends congé. Sa dernière phrase :
      — S’il n’avait pas été poète, il serait devenu fou.

vendredi 9 septembre 2011

Jeudi 11 septembre : le restaurant où l'on revient toujours


En sortant d’une librairie, place Yitskhak Rabin, où j’ai acheté des poèmes de Czeslaw Milosz pour l’anniversaire de Dory, je vois un attroupement autour d’une télévision, dans un kiosque. Je m’approche : on a retrouvé une valise dans les eaux du Yarkon.
Le soir, dîner chez Joz veloz pour l’anniversaire. Aviad et Yonathan, Benny et son compagnon, Mathan et son épouse, et quelques autres amis de Dory dont je fais la connaissance. Nous occupons la table du fond du jardin, à l’écart, sous les arbres, tout près de celle où nous avions dîné, Anne-Sophie, les enfants, Dory, Moshik et moi le premier soir où nous avions fait vraiment connaissance avec Tel-Aviv, voici deux ans.
Le serveur, Harel, est charmant, comme souvent chez Joz. En fin de soirée, Moshik demande :
— Vous croyez qu’il est…
Je réponds :
— Sûr que non.
Dory ajoute :
— Sûr que oui.
Moshik n’en reste pas là. Prétextant d’aller au toilette, il mène son enquête. Quand il revient, il déclare :
— C’est Dory qui a raison. Il n’est pas sur Facebook, mais il m’a donné son adresse sur gmail.
La suite demain… 

jeudi 8 septembre 2011

Lundi 8 septembre : deuxième visite au vieux peintre yiddishophone




— Gilles, kim arayn
— Vous allez bien ?
— Fatigué.
Je voudrais bien être fatigué comme lui à quatre-vingt-sept ans. Suit une rencontre d’une heure, durant laquelle Yosl me sort divers documents : des photographies d’écrivains yiddish à Varsovie dans les années 1920, des photos de famille à Radymno (Galicie), une photographie de sa grand-mère Hinde qui l’a partiellement élevé et qui a été assassinée à Belzec durant la Seconde Guerre mondiale, le testament de son père.
— Tu sais, dans la famille, le père poète yiddish, l’oncle pionnier en Palestine qui est rentré à Vienne pour étudier la peinture et s’y est suicidé en 1921, la mère cantatrice, la sœur danseuse — elle a quatre-vingt-onze ans, elle vit en Australie, elle a même dansé des danses indiennes —, moi, on est tous meshuge.
— Et votre femme ?
— Elle est peintre aussi.
— Mais est-elle meshuge ?
— Elle est goy, anglaise.
— Et alors ?
— Elle est meshuge à sa manière : goy. Mon père lui a appris le yiddish. Nous parlons yiddish ensemble. Je suis en Israël depuis soixante ans mais mon hébreu est terrible.

À propos des archives de son père :
— Elles sont énormes.
— Je sais : voilà déjà deux mois que je passe mon temps à fouiner dedans. Avant-hier, je me suis attaqué aux photos. Il a conservé des clichés d’au moins trois cents écrivains yiddish, c’est une collection exceptionnelle.
— Quand mon père est venu en Israël, il avait apporté toutes ses archives avec lui. Et quand il est reparti…
— C’était en 1950, n’est-ce pas ? Il est resté combien de temps ?
Yosl fait la grimace.
— Ah oui, c’est vrai, pas de dates.
— Il a décidé de repartir à Montréal. Ici, il ne trouvait pas sa place. Il m’a demandé de réexpédier ses archives. Des caisses et des caisses. Quand les douaniers ont vu les photos, ils m’ont regardé d’un drôle d’air : « Tu as une si grande famille ? »
Yosl me regarde d’un air complice : cette famille, c’est la nôtre, la mienne, les écrivains yiddish.
— Après sa mort, Rukhl, sa dernière femme — elle s’appelait Eisen mais avait raccourci son nom en Eisenberg (je ris), je te jure que c’est la vérité —  m’a demandé ce que l’on allait faire des archives. Devait-on les envoyer au Yivo, à New York ? Comme la bibliothèque nationale d’Israël était en train de constituer des archives sur mon œuvre, j’ai décidé de joindre celles de mon père, et j’ai tout fait revenir de Montréal. Il fallait quelqu’un pour s’en occuper, c’est tellement énorme. J’ai donné un peu d’argent à la bibliothèque et je leur ai demandé d’embaucher mon copain Yosl Birstein, l’écrivain. Il venait de quitter son kibboutz, il avait trouvé un travail mais ça ne lui convenait pas.

Quand j’avais dit à une amie que je trouvais le rangement des archives un peu fantaisiste, elle m’avait répondu : « Tu crois que Yosl Birstein était archiviste ? Il était le copain d’enfance de l’autre Yosl et il lisait le yiddish, alors il a eu le poste. »

— Tu sais que mon père a connu Dora Diamant, la femme de Franz Kafka.
— Je l’ai lu dans ses mémoires
— Ah oui, c’est vrai, tu sais déjà tout.
Yosl disparaît quelques minutes au fond de son atelier, il revient les bras chargés de documents.
— Tiens, une lithographie, pour toi, je te la signe. Et ça, c’est une hagadah de Pessah que j’ai illustrée, c’est pour tes enfants, comment s’appellent-ils ?
Il dédicace : « Pour Simh'a et Ezra », puis il dessine une râpe à fruits et une pomme flottant au-dessus :
— Elle ne sait pas encore qu’elle finira en compote, pour la fête.
Il sort ensuite un dossier intitulé « Else Lasker-Schüler ».
— ça m’intéresse.
— Mon père l’a connue. Elle était complètement folle.
— Mais une poétesse merveilleuse.
— J’ai une lettre d’elle à mon père, comment se faisait-elle appeler dejà ?
— Prinz Jusuf.
Il me regarde d’un air inquiet :
— Ah, ça aussi, tu sais ? Tiens, voilà la carte postale. Il l’avait fait venir à Vienne pour une soirée. Mais d’où parles-tu si bien yiddish ?
— J’ai appris. Votre copain Shulem, à la bibliothèque Medem. Pendant des années, je travaillais à mon ordinateur et il s’asseyait à côté de moi et me racontait des histoires de Varsovie.
Yosl chante une chanson de rues. De temps en temps, il s’interrompt pour m’expliquer les mots :
— A gumke, à Varsovie, c’était  a droshke (un fiacre).
— À cause des roues en caoutchouc ?
— Oui, sans doute. Tu sais, une culture, c’est aussi les bas-fonds. Je me souviens des putes de Varsovie, des maquereaux (j’apprends au passage que l’on dit Alfons), des bordels. La tenancière, celle qui récupérait l’argent, portait un perruque comme une femme vertueuse, j’avais douze ans, mais j’étais attiré par ce monde, dès que je sortais de l’école, j’allais voir.
— C’était où ?
— … smotshke-gas, par là-bas. Je me souviens de la corde à linge avec les condomen qui pendaient.

Il me prête Post scriptum, sorte d’autobiographie. Et je demande de photocopier le testament de son père, rédigé en yiddish.
— Il a laissé de l’argent ?
— 800 dollars.
— Et pour cela, il a fait enregistrer le testament par un notaire ?
— Il l’a modifié trois fois ! Gey veys (va savoir). Quand reviens-tu pour me rapporter tout ça ?
—  La semaine prochaine.
— Mais pourquoi as-tu appris le yiddish ?
— Vous n’êtes pas le seul à avoir le droit d’être meshuge.
— Mais tu as l’air bien comme ça.
— L’air… Mais à l’intérieur, c’est le chaos. Toye-voye.
— Ah, toye-voye.
Il me raccompagne à la porte, m’embrasse et me regarde d’un air menaçant :
— La prochaine fois, tu me dis « tu ».
— J’aurai du mal. Vous savez, en français, on ne tutoie pas facilement, alors j’ai pris le pli en yiddish aussi.
— Je ne me souviens déjà plus de ce que tu dois me rapporter.
— Je me souviendrai.
La suite demain… 

mercredi 7 septembre 2011

Dimanche 7 septembre : l'érotisme torride de la tong


En vivant seul dans un pays chaud, on finit par être à poil tout le temps. Tout d’abord chez soi, bien évidemment. Je passe mon été nu, un état que j’avais fini par oublier, tant la vie de famille, la présence des enfants surtout, vous contraignent à vous vêtir. Dans la rue, les gens ne sont guère plus habillés. Tel-Aviv n’est pas Jérusalem, elle en est même le contraire : quasiment pas de religieux ici pour porter costumes noirs et chapeaux de même couleur, perruques et toutes sortes de couvre-chef féminin (si l’on peut qualifier comme tels ces réticules qui semblent renfermer de suspectes matières pendantes), corsages aux manches longues et jupes qui ne le sont pas moins. À Tel-Aviv, le corps s’approche le plus qu’il peut de son état de nature, à se demander où est passée la philosophie juive du monde, qui consiste justement à mettre la nature à bonne distance : d’où par exemple le fait de manger casher, pour faire rentrer les mondes animal et végétal dans des catégories de l’esprit. À Tel-Aviv, les corps s’exposent, les cuisses des femmes, les bras des hommes. Ce sont sans doute ces derniers qui s’exposent le plus, les épaules sont mises en valeur par des débardeurs à la surface textile minimale. Les pieds sont également objets de vitrine : la tong de mes années d’enfance fait un retour en force et occupe largement le terrain. On la trouve à 20 shekels la paire (quatre euros) au Shuk-hakarmel, le marché de la ville. Je n’en avais jamais porté. Je détestais cela quand j’étais petit, vulgaire car en plastique, j’avais toujours des sandales en cuir. Ou plutôt : je faisais mine de ne pas aimer car mes parents les trouvaient vulgaires. Et puis, il y a quelques années, je me suis mis à leur attribuer un pouvoir érotique certain : mettant en valeur le pied à merveille, elles sont la plus petite unité de chaussant qui sépare l’homme de la terre, un caoutchouc de deux centimètres d’épaisseur capable de se comprimer à l’extrême pour rapprocher Adam (l’homme) de Adama (la terre). Je ne m’étais jamais autorisé à m’en acheter une paire, mais j’avais décidé, avant de partir pour Tel-Aviv, que le moment était venu. J’ai néanmoins retardé le passage à l’acte : j’avais glissé dans ma valise d’antiques sandales en cuir en fin de carrière, mauvaises imitations de la marque Birkenstock ; et je les ai portées pendant le premier mois de mon séjour. J’ai dû attendre l’arrivée d’Anne-Sophie pour m’autoriser cet acte irraisonné : un matin que nous descendions à la mer, à la lisière du Shuk-hakarmel, juste avant de tourner à droite pour éviter les allées bondées du marché aux légumes et leur préférer les charmantes venelles du quartier de Kerem-hatemanim (La Treille des Yéménites), j’ai jeté mon dévolu sur une paire de tongs noires. Et je dois dire une chose : ces obscurs objets de mon désir me comblent. Je les porte avec un bonheur qui doit se voir sur mon visage, elles sont un des signes de la liberté que je ressens ici, je me sens rajeunir. Un jour que j’avais oublié de les enlever pour aller boire le thé avec lui, Benny m’a dit : Kol-hakavod lakafkafim (bravo pour les tongs), car j’ai oublié de préciser que cet à peine chaussant se nomme kafkaf en hébreu. Un de mes amis parisiens les appelle keud-keud mais peu importe l’onomatopée. J’étais gêné, pris en flagrant délit de libre disposition de mon corps mais je craignais qu’il prît cet accoutrement comme une concession à l’air ambiant, en plein mois d’août alors que tous les touristes français du bord de mer portaient les mêmes (à ce détail près qu’ils préfèrent le modèle affublé d’un drapeau d’Israël alors que les miennes sont marquées de celui du Brésil), j’avais envie de le détromper, de lui dire combien j’étais loin de cette disposition d’esprit, mais Benny est un taiseux, il s’exprime à peu de mots et toute tentative de justification aurait nécessité plusieurs phrases ; je me suis contenté de dire :
—   Lefi-daati, ze meod eroti (je trouve cela très érotique).
—   C’est pourquoi je te félicite.
Oh, je ne porte pas qu’elles, j’alterne. Car je n’ai pas oublié que je venais de Paris. Il y a les vêtements de jour et ceux du soir, les silhouettes décontractées et celles comme il faut, même si ma valise ne contient pas plus de huit chemises et polos, trois pantalons et un bermuda façon empire colonial anglais sur ses derniers feux.

Vivre dans une ville où la limite entre l’intérieur et l’extérieur est ténue ne fait pas partie du quotidien du Parisien. Paris est une ville dans laquelle l’on vit fenêtres fermées, le froid, le bruit. Rares sont les appartements qui possèdent un balcon, une terrasse et ne parlons pas de jardin. Ici, les balcons sont fréquents. Les trois appartements par lesquels je suis passé en sont pourvus, sans vis-à-vis, quoique l’idée d’être vu nu par les voisins ne m’ait jamais dérangé, bien au contraire. Et donc, ici, je vis nu. Je dors nu, je me lève nu le matin, j’écris nu, je téléphone nu et le samedi, j’entends nu les chants qui viennent de la synagogue yéménite voisine. J’avais oublié le sentiment de mon propre corps qui découle de vivre sans robe de chambre. On dit en yiddish Odem naket, nu comme Adam, avant qu’il ait goûté de l’arbre de la connaissance, avant qu’il ait pris conscience de sa nudité et son entrée dans l’Histoire. Je suis donc ici, nu, anhistorique, en état de naïveté, occupé seulement de mon propre corps. Se lever le matin et entrer dans la douche sans aucune transition, sans ce rituel du déshabillage, est une sensation intense. Quitter son ordinateur quelques instants pour aller faire ses besoins sans devoir baisser un quelconque sous-vêtement renvoie aux temps les plus primitifs, ça fait fonctionner quelque chose du côté des zones les plus archaïques du cerveau. Alors bien sûr, pour être un vrai Tel-Avivien, il conviendrait encore que je sois fier de mon corps, et que je m’exclame « sababa » en toute circonstance. Mais cela, c’est une autre histoire.

mardi 6 septembre 2011

Samedi 6 septembre : quand les Juifs de Tel-Aviv étaient jetés à la mer

Exploration de Neve-Tsedek. La partie limitrophe de Jaffa est la plus belle, avec les maisons importantes, Beith Chelouche par exemple, construite en 1886 par des descendants d’Avraham Chelouche, arrivé d’Oran en 1840. Jusque-là, celui-ci habitait Jaffa, et ses enfants furent parmi les premiers à construire en dehors de la ville quadri-millénaire dans ce qui deviendra plus tard Tel-Aviv.
Des gens prestigieux ont habité ce quartier au début du XXe siècle, et leurs noms sont rappelés sur les maisons qu’ils occupaient : l’écrivain Shmuel Yosef Agnon, prix Nobel de littérature en 1966, y habita de 1908 à 1913, l’écrivain Yosef Haim Brenner qui fut assassiné dans les émeutes arabes de Jaffa en 1921, la poétesse Dvora Baron. L’écrivain Sh. Ben-Tsion, arrivé d’Odessa en 1905, enseigna dans l’école hébraïque pour filles du quartier. Son fils, le peintre Nahum Gutman, est un de ceux qui ont le plus peint Tel-Aviv. Il y a vécu dès ses plus jeunes années, arrivé à l’âge de sept ans. Un musée lui est consacré au 21 de la rue Shimon Rokah, un joli petit endroit qui propose, en ce moment, une présentation des œuvres de Gutman et une exposition temporaire de journaux de voyages illustrés par des peintres locaux de diverses époques, de Gutman à aujourd’hui. Un tableau me frappe : celui que Gutman a consacré à la déportation (sic) des Juifs de Tel-Aviv en 1917. Le gouvernement ottoman, à l’approche de l’armée britannique, avait craint une collusion entre les habitants juifs de Tel-Aviv et l’armée ennemie. Ils décrétèrent que les quelques milliers d’habitants avaient vingt-quatre heures pour vider la ville. Ce qui fut fait. Nahum Gutman, qui habitait alors Jérusalem, revint pour accompagner ses parents et peignit ce départ. Les autorités ottomanes postèrent des gardes dans le quartier, et les évacués retrouvèrent plus tard leurs maisons sans qu’aucun saccage ni vol n’ait été perpétré.
La suite demain… 

dimanche 4 septembre 2011

Vendredi 5 septembre : retour à Tel-Aviv

 
Tel-Aviv m’aimante. Je m’empresse de rentrer et me retrouve dans l’appartement des débuts, à Neve-Tsedek. Une petite déprime m’occupe. Elle aura disparu dans deux jours, je le sais à présent.

À midi, à l’angle des rues Ahad-Haam et Betsalel Yafe, en sortant du Café noir, je lis un tag en hébreu, très joliment calligraphié : « La clôture de séparation est construite sur les corps d’enfants. Ahmad Mussa 1998-2008 ».

Jeudi 4 septembre : la Révolution aux heures de bureau


Cap sur le sud. Je passe voir Moumous dans son kibboutz à quinze kilomètres de Beer-Sheva. Notre amitié date d’il y a une quinzaine d’années, quand il venait faire des recherches à la Bibliothèque Medem pour son doctorat. Plus tard, il nous a prêté sa maison, nous avons connu son fils et ses petits-enfants qui vivent au kibboutz, et ses filles qui en sont parties. J’y retourne toujours avec une certaine émotion, comme si c’était un peu chez moi. Autre pincement au cœur : le retour au désert. Car Mishmar-hanegev (« La garde du Néguev ») est à la porte du désert. Chaque fois un peu moins désertique, gagné par la civilisation. Et chaque fois, ce kibboutz est un peu moins la communauté socialiste idéale des premiers temps. On a commencé, dans les années soixante-dix, par supprimer la maison d’enfants et permettre aux parents d’élever leur progéniture chez eux. Puis on a supprimé le salaire égal pour tous, la salle à manger communautaire le soir. On a séparé, en tant qu’entité juridique, le village et ses habitants des activités économiques, qu’elles soient agricoles, industrielles ou de service. Pour cette année, Moumous me dit que les deux repas du shabbat à la salle à manger ont été supprimés. De sorte qu’elle ne fonctionne plus qu’à midi les jours de semaine. Et le poste de secrétariat général du kibboutz, occupé ces dernières années par son fils Itsik, a valsé également. La fonction est prise en charge par un consultant extérieur. Mon cœur de nostalgique incurable se serre.
— Dans le temps, la Révolution ne pouvait pas arriver entre seize heures et dix-neuf heures car nous, les révolutionnaires, nous occupions de nos petits à la maison d’enfants. À présent, elle ne peut pas arriver en-dehors des heures de bureau ! Si j’ai un problème, je ne sais même plus à qui m’adresser.

Ce dernier bastion du socialisme s’effondre. Mishmar-hanegev gère une salle de réception pour mariages et autres réjouissances. Le panneau qui en indique la direction, à l’entrée du kibboutz, est assorti du logo de Coca-Cola.
Le soir tombe sur le Neguev, Moumous ouvre grand les fenêtres et la fraîcheur du désert pénètre dans la maison, aromatisée du jasmin qui grimpe sur sa pergola. Nous devisons, ses petits enfants entrent et sortent. Le patriarche fait plaisir à voir en sa demeure. Une époque se couche ce soir-là.
— Tu verras, la route est belle. Tu vas passer devant la ferme d’Arik Sharon. Dans le temps, nous l’empruntions pour aller chercher l’eau, car au début, nous n’en avions pas ici, nous l’apportions dans un camion-citerne. À l’époque, il s’agissait d’un chemin de terre.
 Je n’imagine pas comment vivre au milieu de ce désert sans eau courante ni climatisation, sans végétation. Un jour, Moumous m’avait décrit le climatiseur du désert : un linge mouillé que l’on pendait aux fenêtres. L’évaporation dégageait de la fraîcheur.
Je me mets en route, et comme à chaque fois, je me demande quand je reviendrai. Le chemin de terre est une belle route goudronnée, mais comme souvent en Israël, elle n’est pas éclairée, ce qui lui donne un charme fou. On voit des lueurs au loin. Kibboutz ? Moshav ? Quelles vies éclairent-elles ? Je passe devant la ferme d’Arik Sharon, mais son propriétaire végète dans le coma dans un hôpital de Jérusalem. J’arrive aux abords d’un autre kibboutz où a lieu le mariage auquel je suis invité. La nuit est tombée.

Une petite-cousine convole. Les grands-parents - une cousine de ma mère et son mari - parlent yiddish, ils sont nés en France dans les années 1930. Leurs filles ont grandi dans une ville de province, elles ont toutes les deux épousé des Israéliens nés au Maroc qu’elles ont ramenés un temps dans cette province. La cadette est venue la première s’installer à Beer-Sheva avec son mari, au milieu des années 1980. Lorsque j’étais en coopération à Jérusalem, j’allais parfois leur rendre visite pour passer le shabbath avec eux. C’est leur fille aînée, que j’ai connue bébé, qui se marie aujourd’hui. Il y a quinze ans, une fois la retraite arrivée, les grands-parents sont venus retrouver leur fille, et il y a huit ans, la fille aînée est venue à son tour. Toute la famille est là à présent.
Mais le sang ashkénaze s’est dilué dans deux générations de Marocains, des gens qui savent sacrément mieux perpétuer leurs traditions que les Polonais, de sorte que le mariage est typiquement israélo-marocain. J’y retrouve quelques membres de ma famille éloignée, dont Rami et Ruthy, son épouse. Lui, qui ne voit ces cousins lointains que dans de rares occasions, pensait venir à un mariage français. Je ne les lâche pas d’une semelle pendant toute la soirée. Rami regarde, ébahi, autour de lui et s’exclame régulièrement : « Je n’ai jamais vu un mariage pareil ». Le clinquant domine. Les femmes sont obèses très jeunes, outrageusement maquillées, avec des coiffures que certains qualifieraient d’improbables, elles portent des robes semblables à celles qui garnissent les vitrines de la rue Nahalat Benyamin, le Sentier de Tel-Aviv, et dont Anne-Sophie se demandait qui pouvait bien les porter, des dentelles, des froufrous, des couleurs vives. La cérémonie et la soirée sont entièrement filmées par une caméra montée sur une grue et le film passe en direct dans la salle du dîner sur des écrans géants. La musique, déchargée à plein tube par d’énormes enceintes, est exclusivement orientale, façon hébraïque, comme celle que les conducteurs de taxis collectifs vous font subir (quoique ces derniers temps, il y ait de plus en plus de Russes aux goûts musicaux plus discrets). Au milieu de la soirée, Rami se penche vers moi et me dit :
— Où est Fellini ?
Ruthy est plus indulgente : elle est née au Canada, elle a le sionisme et l’Ahavat Israel (l’amour du peuple juif) chevillés au corps. Elle dit également que c’est nouveau pour elle mais insiste sur la chaleur et la gaîté ambiantes. Quand Rami prend congé, je me penche vers lui et lui glisse : Tu connais la chanson Eyn li erets aheret (Je n’ai pas d’autre pays). Tu en as un second à présent.
La suite demain…

samedi 3 septembre 2011

Mercredi 3 septembre : les aigles du Mont Gilboa


La transition se fait en passant par un petit tour du pays. Je commence par monter, cap sur la Galilée, le moshav  Moledet où habite une cousine retrouvée à l’époque du voyage en Allemagne que j’ai raconté dans Fugue à Leipzig (dans pareil cas, Hergé ajoute une note disant : voir Le Crabe aux pinces d’or, ou Tintin au Tibet).
Sur le chemin, je me suis arrêté dans un village arabe situé sur les hauteurs de celles que Uri-Zvi appelle haemek, la vallée de Jezréel, elle a longtemps été le symbole de la colonisation agricole, lieu d’implantation des premiers kibboutz. Ensuite, j’ai fait un crochet par le Mont Gilboa, lieu de l’ultime combat du roi Saül contre les Philistins, durant lequel Saül et son fils Jonathan périrent. Au sommet, une tour d’observation (d’autres diraient un mirador) offre une vue à couper le souffle. J’étais seul dans le soleil sur le déclin, un vent chaud battait mon visage. En contrebas, on voyait les kibboutz, les moshavs et les villages arabes de la vallée, les grandes piscines où l’on élève des carpes pour Rosh-hashana, au loin d’un côté les collines de Samarie (territoires occupés) et de l’autre le Mont Tabor réputé avoir été épargné par les eaux du Déluge, à l’est la vallée du Jourdain. Je suis seul avec le chuintement du vent et trois aigles planant au-dessus de ma tête.

La police veut draguer les eaux du Yarkon pour retrouver le corps de Rose. La Marine refuse son aide : elle ne veut pas engager la santé de ses troupes dans ces eaux très polluées si des vies humaines se sont pas en jeu.

vendredi 2 septembre 2011

Mardi 2 septembre 2008 : où le narrateur redéménage et se replonge dans l'ambiance des débuts


— C’est toi, Gilles Rozier ? Téléphone.
Je suis la conservatrice de la Bibliothèque nationale dans son bureau, porte le combiné à mon oreille :
— Gilles tayerer ! Mon petit Gilles, c’est Yosl. La dernière fois j’étais fatigué, je n’avais pas le courage de te parler. Et puis je suis vieux, j’ai quatre-vingt-sept ans, la mémoire me manque. Mais après ton départ, j’allais mieux et je me suis souvenu d’un tas d’histoires sur mon père. Reviens me voir. Ne me pose pas de questions précises, je suis fâché avec les dates, est-ce que je sais quand mon père a quitté la Pologne ? Mais des histoires, je t’en raconterai. Je peux t’en dire jusqu’à la nuit. Quand repasses-tu ?

Je redéménage demain : je retourne dans l’appartement de Neve-Tsedek où j’étais au début de mon séjour. Nouvelle adaptation. C’est ce que je fais le moins bien dans ma vie, m’adapter. Cela me demande des efforts considérables, provoque mes angoisses. Me retrouver dans le même appartement pour clore ce séjour m’évoque un triolet, cette forme poétique qui répète le même vers au début et à la fin du poème. Une fois que l’on s’est laissé pénétrer par le mystère du poème, on lit ce vers différemment : l’auteur a raconté une histoire et ce n’est donc plus le même vers, immaculé, il est chargé de ce récit.


Le grand-père/beau-père de Rose a confirmé qu’il avait jeté le corps de la petite fille dans le Yarkon, l’un des deux seuls fleuves d’Israël, un à-peine-plus-que-ruisseau de vingt-sept kilomètres qui se jette dans la Méditerrannée au nord de Tel-Aviv.

jeudi 1 septembre 2011

Lundi 1er septembre 2008 : manuscrit yiddish, Hari Krishna et fait-divers


Université de Tel-Aviv. Après avoir erré d’un bâtiment à l’autre, j’ai fini par trouver le centre de recherche qui conserve les archives de Peretz. David m’a dit de m’adresser à Guennady, le documentaliste. Il me fait entrer dans son bureau et cherche le dossier qui décrit les archives. Il ouvre tiroirs et armoires, et dévoile un bric à brac de boîtes d’archives, amoncellement de chemises en carton ou en plastique. Je me rappelle le mot de Shulem, qui a fui Varsovie en septembre 1939 et a passé une bonne partie de la guerre dans un camp de travail en Sibérie : « Heureusement que les Russes sont pagailleux. On pouvait toujours s’arranger pour se glisser dans les interstices du système. S’ils avaient été aussi rangés que les Allemands, ça aurait été terrible. »
Guennady finit par se rappeler qu’il a laissé le dossier à la salle des photocopieuses. Je choisis les documents que je veux consulter, il me les apporte. Je tombe sur de magnifiques photos de différentes périodes de la vie de Peretz. Ce type était d’une beauté à couper le souffle, je le savais mais j’en ai encore une preuve. Peretz avec Uri-Tsvi et Melekh à Varsovie, Peretz en 1939, ordre de Lénine au revers du veston, Peretz au milieu d’un groupe d’hommes que je n’identifie pas, en 1923 en Palestine.
L’émotion atteint un paroxysme quand je tombe sur le manuscrit de Di kupe. C’est un des trois poèmes sur lesquels portait mon DEA, je le connais bien. Bien que je ne l’aie pas lu depuis une bonne quinzaine d’années, le texte me revient au fur et à mesure que je déchiffre la fine et belle écriture de Peretz, sur un papier rugueux. Et surtout, la dédicace :
Pour vous, les massacrés d’Ukraine où de vous la terre est pleine,
Et pour vous aussi, abattus sur le « tas » en la ville de Gorodichtch sur le Dniepr,
—   Kaddish !
11 Tishri 5681

Peretz évoque les massacres de la guerre civile en Ukraine, dont il a été le témoin. Le bruit a même couru qu’il avait été l’une des cent milles victimes des pogroms d’alors. La date qu’il évoque est le lendemain de Yom kippour, elle correspond au 23 septembre 1920.
Le manuscrit ne semble pas entier. En réalité, le poème fait plus de trente pages. Là, il n’y en a qu’une vingtaine.

Et voilà le huitième chant de ce Tas :

8
Je veille ici ta tête crucifiée, je la protège
Des chiens, des corbeaux,
De l’ensevelissement !…

Je ne m’écarte pas d’un pas…

Sous mes yeux grouillent en lourds remous
Vers
Et viscères…

Je ne puis que tâtonner,
De mes mains tendues palper
Ce corps profané…

Il m’est interdit de faire un pas !…

Dieu !
Pour piédestal, ces degrés
De toutes mes têtes empilées,
Pour toi déposées en tas !…

Et ces ailes de corbeaux qu’arasent tes hauteurs !…
— À bas, à bas !
— Nous voulons te crucifier encore !…

Les journaux se passionnent pour la tragédie de la petite Rose. Le pays se demande comment cette histoire sordide a pu arriver ici. Benjamin et Marie-Charlotte, deux Français, ont eu une petite fille, Rose, alors qu’ils n’avaient pas vingt ans. Peu de temps après sa naissance, c’est-à-dire il y a peut-être trois ou quatre ans, le couple vient en Israël car Benjamin n’a jamais vu son père et veut faire sa connaissance : Ron, un chauffeur de taxi d’une quarantaine d’années. Marie-Charlotte tombe amoureuse de Ron, et Benjamin repart seul en France avec la fillette. Ron et Marie-Charlotte, qui n’est pas juive, se marient et ont deux enfants. Au bout de quelque temps, Marie-Charlotte apprend que Rose est hospitalisée, sans doute pour mauvais traitements, et entreprend des démarches juridiques pour obtenir la garde de sa fille. Quand Rose arrive en Israël, le couple se rend compte qu’il s’agit d’une enfant difficile. Ils ont du mal à la supporter. Le tout aboutit au meurtre de Rose par Ron, c’est-à-dire son grand-père et beau-père à la fois. Ron a avoué le meurtre avant de se rétracter. Il a dit tour à tour qu’il avait vendu la petite à un couvent, puis à des Palestiniens. La police ne peut l’inculper de meurtre tant que le corps de la petite n’est pas retrouvé.

Anne-Sophie m’envoie un nouveau lien vers un article paru dans Le Monde : un portrait consacré à Noa Yaron-Dayan, présentatrice vedette de la télévision israélienne qui a rejoint le monde ultra-orthodoxe il y a une dizaine d’années. Elle fait ce chemin avec les Bratslaver, un mouvement hassidique tenant de rabbi Nahman de Bratslav, personnalité hors du commun, mort en 1812 à l’âge de 38 ans. Rabbi Nahman a été perçu comme un être si exceptionnel par ses Hassidim qu’aucun rabbi n’a pu lui succéder à la tête de la cour, et celle-ci vit sans rabbi depuis près de deux siècles, au contraire de l’immense majorité des cours hassidiques qui s’articulent autour d’une figure charismatique.
Durant les trente dernières années, deux cours ont connu des évolutions étonnantes : le rabbi Menahem-Mendel Schneersohn, à la tête des hassidim de Loubavitch, a opéré une synthèse particulièrement efficace entre Torah et marketing à l’américaine, à l’instar des églises évangéliques, et son mouvement a connu une expansion spectaculaire, attirant à lui de nombreux Juifs en quête de repères et de structures. Le mouvement a envoyé des représentants dans les points les plus reculés du globe où peuvent se trouver des Juifs afin d’organiser des synagogues, des jardins d’enfants et des écoles. L’admiration envers le rabbi, inhérente à la mystique hassidique, s’est transformée dans le cas des Loubavitch en quasi-idolâtrie, et à la mort de Menahem-Mendel, il a été considéré par certains comme le Messie, et n’a pas connu de successeur à la tête de la cour.

Les Bratslaver ont évolué différemment. Le voyage autour du monde est une sorte de rituel dans la jeunesse israélienne laïque, qui éprouve le besoin de prendre un bol d’air après deux ou trois (suivant que l’on est fille ou garçon) années d’armée et avant de commencer des études universitaires ou une vie professionnelle. Les jeunes de vingt-et-un an s’en vont donc à la découverte du monde, avec une prédilection pour l’Inde et le Népal, sans doute par quête d’une spiritualité dont leurs parents les ont privés. Nombre de ces jeunes sont rentrés d’Inde très influencés par les religions locales. Certains ont tenté une synthèse entre spiritualité orientale et judaïsme, trouvant dans la pensée de rabbi Nahman ce qui permettait le plus facilement d’opérer ce syncrétisme. Ils ont créé une mentra : n, na, nah, nahman miOuman que les disciples de ce mouvement new age répètent, c’est leur Hari Krishna. Celle-ci a fini par recouvrir les murs, vitrines, glaces arrières des voitures. Souvent, dans les rues de Tel-Aviv, on croise une camionnette qui crache dans des haut-parleurs de mauvaise qualité une chanson reprenant cette mentra. Des hommes échevelés, une kippa blanche brodée de n, na, nah, nahman miOuman au fil noir, marchent autour de la camionnette et reprennent la mentra à tue-tête. Sur la promenade du bord de mer, un stand des Bratslaver tente de jour comme de nuit d’attirer de nouveaux adeptes et fait la curiosité des touristes. Maintenant que la saison touristique est terminée, le stand perdure et semble encore plus incongru, un peu perdu au milieu de nulle part. Le point d’orgue du calendrier pour les Hassidim de Bratslav est le pélerinage de Rosh-hashana à Ouman en Ukraine, sur la tombe de rabbi Nahman. On dit qu’il rassemble un mélange insolite de descendants de vieilles familles bratslaver, de néophytes et de jeunes Israéliens qui y vont pour vivre une expérience mystique et gratter la guitare pendant quelques jours.

mercredi 31 août 2011

Dimanche 31 août : le vieux peintre yiddishophone


Visite à Yosl, le fils de Melekh. Il est un ami d’enfance de Shulem, le vétéran des animateurs de la Bibliothèque Medem, né à Varsovie le jour de l’Armistice, le 11 novembre 1918, d’où Shulem (la paix). Yosl est nettement plus jeune : né à Vienne en 1921 ! En Israël, c’est un peintre connu. Au téléphone, je me suis recommandé de Shulem, mais cela n’a pas suffi.
— Rappelle dans quinze jours, je suis fatigué. Et puis je dois peindre. Je ne suis pas un artiste, je suis peintre, et les peintres peignent, ils ne parlent pas.
Quinze jours plus tard, il refuse toujours de me recevoir, j’insiste, je comprends qu’il est inutile de prendre rendez-vous pour un autre jour.
— Appelle-moi dimanche matin, on verra.
J’ai tenté ma chance ce matin.
— Bon viens tout de suite, mais pas plus d’une demi-heure.

J’entre. Il m’accueille fraîchement :
— Mais que veux-tu que je te raconte sur mon père ? Je suis peintre, laisse-moi peindre.
—   En quelle année exactement a-t-il quitté la Pologne ?
—   Des dates ? Tu crois que j’ai retenu les dates ? Je peux te raconter des histoires, mais pas te donner de dates, et que veux-tu faire avec ce carnet ?
—   Noter ce que vous me dites.
Il fait un geste de la main comme s’il voulait me frapper. Je range le carnet, lui offre le premier numéro de la revue Gilgulim.
—   C’est un cadeau de Shulem, pour vous.
—   Gilgulim ?
—   Une revue littéraire en yiddish, dont je suis le rédacteur.
—   Il y a des poèmes de mon père ?
—   Non, ce ne sont que des œuvres contemporaines.
—   En yiddish ? En tout cas, c’est très joliment publié. Bon, sur mon père, tu n’as qu’à parler avec Rivkele, aux archives. Je vais l’appeler.
—   Mais je consulte les archives depuis deux mois. J’ai lu ses mémoires aussi.
Il passe un coup de fil, tombe sur un répondeur, laisse un message en yiddish.
—   Et alors, que veux-tu de plus ? Je suis fatigué.
—   Je m’en vais.
—   Mais pourquoi cherches-tu des renseignements sur mon père.
—   J’écris un roman dont il est un des personnages.
—   Un roman sur papa ??
Il me raccompagne à la porte. Je tente de lui poser une question sur son amour avec la poétesse yiddish Rokhl Korn.
— Ah, Melekh et les femmes… Tu sais, je le connais par cœur. Un père ne connaît jamais vraiment son fils, mais un fils connaît son père par cœur.