mardi 12 juillet 2011

Samedi 12 juillet : la montée vers Jérusalem

  
Plusieurs personnes m’ont proposé de les retrouver pour la soirée de vendredi, qui est le milieu du week-end ici, comme notre samedi soir. Quand je leur ai dit que j’étais invité à dîner à Jérusalem, ils ne m’ont pas compris. Quand j'ai ajouté que je ne pouvais même pas les retrouver dans un bar sur le coup d’une heure du matin car je dormais à Jérusalem, la consternation fut à son comble : il ne viendrait à l’idée de personne de faire une telle chose, il faut être Français pour cela. Mais sans voiture, rentrer de Jérusalem à Tel-Aviv le shabbath relève du parcours du combattant. Car Jérusalem est régie par un statu quo entre religieux et non-religieux interdisant un certain nombre de choses autorisées dans le reste du pays. Par exemple, les restaurants doivent y payer une taxe supplémentaire pour rester ouverts le vendredi soir et le samedi. Car Jérusalem charrie son lot de sainteté. Cela lui vaut aujourd’hui d’avoir un maire ultra-orthodoxe qui, dit-on, va pêcher sa politique auprès de son rabbi.
Plus la journée d’hier avançait, moins j’avais envie de me rendre à Jérusalem, m’extirper de l’ambiance de Tel-Aviv. J’avais prévu d’y partir tôt pour continuer la lecture des lettres d’Uri-Zvi à Melekh, le conservateur me garde les boîtes d’une fois sur l’autre. J’y ai finalement renoncé, j’ai préféré travailler chez moi, puis aller lire le journal du week-end à la plage, piquer une tête, puis une autre, faire durer le plaisir, retarder mon départ jusqu’à la dernière minute et prendre le taxi collectif à  trois heures de l’après-midi. Quand je suis arrivé à Jérusalem, à quatre heures alors que le shabbath rentrait sur les coups de sept heures, la ville était quasi morte. Les derniers cafés du centre-ville fermaient. Il n’y avait plus d’autobus. Je suis allé à pied jusque chez le professeur de yiddish du Jewish Theological Seminary de New York qui m’avait très gentiment invité. Je suis passé par le couvent de Ratisbonne, la somptueuse bâtisse du XIXe siècle sise en plein cœur de Jérusalem ouest où j’ai effectué mon service national de Coopération il y a vingt-deux ans. Je suis entré dans le jardin du couvent, très ému : que de temps passé, que de chemin parcouru, s’il fallait le refaire, referais-je le même ? Choisit-on sa vie, la manière avec laquelle l’on se détache de la maison natale, choisit-on de quitter le chemin qui semble tracé, une carrière dans l’administration des entreprises pour la direction d’une bibliothèque yiddish et l’écriture de romans ? Quand j’ai fait ces choix, peut-être n’étais-je pas tout à fait présent. Ils se sont faits à mon insu. Une force invisible m’y a poussé, comme une main dans mon dos qui me chassait d’un monde vers un autre. Ce chemin a été pavé d’inquiétude, d’angoisse immense, d’effroi. Les moments importants de ma vie qui n’ont pas été accompagnés de fortes angoisses voire de décompensations violentes sont mon mariage et la naissance de mes enfants. J’ai pris ces décisions comme des évidences. Pour mon mariage, j’ai commencé une psychanalyse, la même semaine. On dit souvent que ces thérapies incitent à changer de vie. Je me disais alors : je me marie et je commence une psychanalyse, et peut-être que quand je serai en passe de la terminer, je divorcerai. Je suis toujours marié, et toujours en psychanalyse. Avant de partir pour cet été boulevard Rothschild, j’ai dit à Anne-Sophie que ce séjour serait une charnière. Entre quoi et quoi ?

J’ai contourné le couvent de Ratisbonne et ai découvert le lotissement dont on m’avait parlé (j’avais un peu travaillé sur ce projet lors de ma coopération) : les pères de Sion ont conclu un bail emphytéotique pour cent ans — plutôt que de vendre, car le Vatican interdit de céder le moindre centimètre carré de Terre Sainte — avec un promoteur immobilier israélien qui a construit un immeuble considérable en place du grand parc à l’arrière-couvent. Cette construction est une profanation. Ce jardin n’était pas très entretenu, rien à voir avec certains cloîtres magnifiques, c’était juste une grande étendue bordée de quelques arbres, il y faisait très chaud en été de sorte que personne ne s’y rendait, mais je le voyais de la fenêtre de mon bureau. J’avais même dessiné au stylo-bille cette belle fenêtre en bois datant de la construction du bâtiment et son espagnolette d’époque, avec les gros barreaux de fer et la vue sur le parc. Ce petit dessin est resté longtemps au-dessus de ma table de travail à Paris, comme le souvenir du temps merveilleux que j’avais passé à Jérusalem. Et puis mes fils ont grandi, l’immobilier parisien s’est mis à grimper et nous n’avons pas pu déménager. Nous avons fait des travaux pour créer une chambre à la place de mon bureau et j’ai rangé la fenêtre du couvent de Ratisbonne dans un tiroir, mais je l’ai toujours, je l’aurai toujours devant les yeux.

J’ai continué mon chemin par les rues du quartier cossu de Rehavia et ses belles maisons Bauhaus recouvertes de pierre de Jérusalem, là où la bourgeoisie réfugiée d’Allemagne avait élu domicile dans les années 1930. Le professeur de yiddish habite à deux pas de la rue Hapalmach où je résidais en 1985, encore de merveilleux souvenirs, qu’est-ce qu’on a pu rire dans cet appartement que je partageais avec d’autres francophones, et qu’est-ce qu’on a pu se tenir chaud entre jeunes gens venus seuls à Jérusalem, sans famille, à une période de notre vie où tout était à faire mais nous n’en avions pas conscience, pas la possibilité non plus, nous n’étions pas prêts à faire notre vie.


Je suis reparti vers neuf heures du matin de chez le professeur après une nuit d’angoisse. Allez savoir pourquoi… Ça ne prévient pas, ça arrive, dit Barbara. L’office de quatre-vingt-dix minutes à la synagogue, le discours d’un rabbin anglo-saxon qui parlait de « A miracle in the City of  Jerusalem » toutes les trois phrases comme un prédicateur baptiste, la paix de Jérusalem le vendredi soir et les groupes qui se croisent au retour de la synagogue, le dîner — pas inintéressant au demeurant — où je dois faire attention de ne pas éteindre la lumière en sortant des toilettes car les maîtres de maison ne touchent pas à la lumière le samedi, tout m’a angoissé. Mes hôtes n’étaient pas en cause, ils étaient adorables. La pratique religieuse, j’ai l’habitude : nous avons des amis, des cousins qui n’allument pas la lumière. Alors quoi ? En sortant, j’ai téléphoné à Aline, nous avons pris le petit-déjeuner ensemble dans un des rares cafés ouverts, j’avais comme une sensation de survivants qui se retrouvaient dans ce lieu, des gens qui viennent là pour se prouver qu’ils existent. Jérusalem devient de plus en plus religieuse. Il fut un temps où cela ne me dérangeait pas. Est-ce l’air de Tel-Aviv qui me monte à la tête ? Il fut un temps où « Jérusalem était une ville folle où je me sentais follement bien », je l’ai écrit dans Fugue à Leipzig. Je m’y suis senti follement mal ce samedi, malgré son climat qui est celui qui me convient le mieux au monde, chaud et sec, frais le soir ; malgré la couleur du soleil sur la pierre de Judée et la cime des cyprès se détachant sur le ciel bleu. Sur le coup de midi, j’ai repris un taxi collectif pour Tel-Aviv. J’avais oublié ce détail : les autobus s’arrêtent mais les shirouth fonctionnent, sept jours sur sept. J’aurais pu en prendre un hier soir après le dîner et retrouver mes amis dans un bar sur le coup d’une heure du matin, pendant que mes hôtes américains auraient attendu pour s’endormir que la minuterie de shabbath se déclenche et fasse le noir chez eux. Je n’ai pas attendu la minuterie, je n’ai même pas demandé s’il y en avait une : j’ai éteint la lumière dans ma chambre avant de dormir. Il me fallait cette petite profanation, preuve d’existence.
La suite demain…

lundi 11 juillet 2011

Vendredi 11 juillet : petites peurs balnéaires


Coïncidence : ce matin, le quotidien Haaretz (qui le vendredi pèse trois kilos car il comporte un certain nombre de suppléments en vue des après-midi lascifs à l’ombre des jalousies) consacre un article aux tags que l’on peut trouver sur les murs de Tel-Aviv. Le journaliste s’arrête sur trois d’entre eux. Le dernier évoqué, le plus drôle, propose, concernant Arkady Gaydamak, l’oligarque russe citoyen et philanthrope israélien recherché en France pour trafic d’armes, le slogan : « Gaydamak en a un petit ». Et le journaliste de s’interroger s’il s’agit d’une variation autour de la plaisanterie célèbre qui répond à la question « Comment peut-on être millionnaire en Israël » par la phrase « En étant arrivé milliardaire », ou s’il s’agit d’autre chose que je n’ai pas besoin de décrire. Un deuxième tag proclame : « Nietszche est mort. Avec mes respects, Dieu ». Quant au troisième, il s’agit de celui que j’avais remarqué sur un mur du boulevard Rothschild : « On ne veut pas, ce n’est pas nécessaire ». Le journaliste rappelle qu’accompagné de la barbe patriarchale de Théodore Herzl, le tag propose une réponse à l’une des dernières lignes du grand roman utopiste Pays ancien, pays nouveau dudit Herzl, phrase devenue l’un des slogans du sionisme politique : « Si vous le voulez, ce ne sera pas un rêve ».
La mer était bonne ce matin, les méduses ont l’air d’avoir pris la poudre d’escampette, qui s’en plaindra ? Je suis descendu avec mes trois kilos de journaux, je commence par un bain d’une vingtaine de minutes, nage jusqu’à la digue et retour, m’aventure au-delà histoire de me faire (un tout petit peu) peur, l’impression d’être en haute mer, les vagues sont évidemment plus creuses que sous la protection des monceaux de rochers. Et si j’étais pris tout à coup d’un malaise, hors de vue des sauveteurs, seul au milieu de la mer, toujours la même et toujours différente, qui aujourd’hui serait meurtrière. On trouverait mon baise-en-ville, un petit sac de coton qui est l’emballage dans lequel on m’a vendu une chemisette pour Simon chez Loft, sur lequel est imprimé la sentence « Art is a dirty job but somebody’s got to do it », il me va bien au teint ce slogan, on trouverait ma serviette imprimée d’une autre sentence de Ben : « Je suis unique au monde », un cadeau de ma belle-mère, fallait-il y voir un quelconque message ?, on trouverait mon téléphone, mes trois kilos de journaux qui ressemblent à s’y méprendre à ceux des voisins sauf que personne ne lit Haaretz sur cette plage, on lit Yedioth aharonoth ou Maariv, Haaretz est pour les ashkénazes qui blanchissent comme des endives derrière leurs persiennes et ne vont jamais à la plage, les gens qui se prennent pour des intellos, et on trouverait aussi trente shekels dans le baise-en-ville, et mes lunettes de presbyte, on ne trouverait pas mes clés car je les garde dans une petite poche de mon costume de bain (comme dirait ma belle-mère) destiné d’ordinaire aux préservatifs mais je n’en ai pas besoin pour venir à la plage, je ne laisse pas mes clés sur le rivage car je crains le pire, un vol, moi en slip de bain (comme on disait quand j’étais petit) et sandales et puis rien d’autre, impossible de rentrer chez moi, on trouverait tout ça et on ignorerait à qui cela appartient car je n’apporte pas mon passeport à la plage, on l’ignorerait jusqu’à ce que la mer rejette mon corps, la nuit suivante ou celle d’après, je n’apporte que le strict minimum car je crains le pire — un vol — mais je le désire un peu aussi — une noyade —, sinon pourquoi penserais-je à une telle mort plutôt que de jouir du plaisir de nager, de me sentir enveloppé dans cette eau à 27 degrés, d’écouter le rifraf des vagues et de sentir des spasmes de plaisir cependant que les vagues d’après la digue me balottent, quelque chose de ce bonheur que je ressentais étant enfant quand je jouais à la balançoire et que je m’exclamais une fois revenu sur terre : « ça fait guili au kiki », était-cela que l’on appelait dans le temps le bonheur des chemins de fer (Eisenbahnglück) et que l’on comparait à la jouissance sexuelle ? Et à Gaydamak, ça lui fait quoi quand il se baigne ?

dimanche 10 juillet 2011

Jeudi 10 juillet : sous l'aile d'Avrom Sutzkever


Dory reçoit le prix Tshernikhovski pour la traduction. Il lui est décerné pour l’ensemble de ses traductions, et notamment celle du Candide de Voltaire. Il est rarissime que le prix, décerné tous les quatre ans, le soit à un garçon aussi jeune.
Le soir, lors d’une fête sur la terrasse d’Adina, Mathan me raconte que Dory vient de recevoir un appel téléphonique d’Avrom Sutzkever, le vieux poète yiddish qui est à présent dans une maison de retraite. Il l’a appelé pour le féliciter. Il a quatre-vingt-quatorze ans.
Il y a une vingtaine d’années, Sutzkever était de passage à Paris et la Bibliothèque Medem, où je ne travaillais pas encore, avait organisé une rencontre en son honneur. Le même soir, j’était invité au mariage du fils d’amis de mes parents, j’avais décliné l’invitation pour aller écouter le grand poète. Je n’ai jamais regretté de ne pas m’être rendu au mariage. À l’époque, ma décision n’avait pas été comprise par ma famille. Longtemps plus tard, dans la Promesse d’Oslo, je me suis inspiré du personnage de Sutzkever pour profiler un vieux poète yiddish finissant ses jours dans une maison de retraite.
Parler de Sutzkever sur ce toit de Tel-Aviv, en regardant les étoiles, nous renvoie à l’un de ses poèmes les plus connus, écrit dans le ghetto de Wilno :
Sous les étoiles blanches
Tends-moi ta blanche main.
Mes mots se changent en larmes
Ils veulent reposer dans ta main.

Regarde comme leur scintillement s’estompe
Dans mon regard encavé.
Et je ne vois pas-du-tout
Comment te les restituer.

Je veux pourtant, Dieu fidèle,
Te confier tout ce que je possède.
Car un feu en moi réclame son dû
Et dans ce feu — les jours de ma vie.

Mais dans les caves, dans les trous,
Le repos assassin sanglotte.
Je cours, plus haut, par-dessus les toits
Et je demande : où es-tu ?

Escaliers et cours me poursuivent
Sous les aboiements
Je pends comme une corde cassée
Et je chante :

Sous les étoiles blanches
Tends-moi ta blanche main.
Mes mots se changent en larmes
Ils veulent reposer dans ta main.

Sutzkever est vieux, malade. On dit qu’il parle à peine. Mathan raconte qu’il a demandé à sa fille de parler à Dory, il ne pouvait pas le faire lui-même. Mais Sutskever est là, il veille sur Tel-Aviv. Sa revue Di goldene keyt a traversé le monde yiddish de toute l’après-guerre. Et ses poèmes nous appartiennent à jamais. Apprendre le yiddish, c’est avoir le bonheur, le privilège d’admirer ces cristaux. En yiddish, le poème rime, il a dix fois, cent fois plus de force qu’en français.
À la même soirée, je parle des lettre d’Uri-Zvi. Je dis quel homme de cœur il semblait être. Entre gens de gauche, nous évoquons son engagement à droite et nous concluons : les gens de droite sont en général des gens sympathiques, ce sont les gens de gauche qui sont désagréables.


Je déjeune avec Nathalie. Elle me parle des métisses, elle veut dire les gens issus de mariages mixtes juif/non juif. Moi, en quelque sorte. J’aime ce mot : métisse. Ça ne se voit pas sur notre visage, mais c’est tellement dans notre corps, ce métissage, alors autant l’appeler par son nom. Et me dit qu’on remarque des traits communs : souvent la difficulté de choisir sa vie.

Je trouve dans une librairie Ahava klua, la traduction en hébreu de mon roman Un amour sans résistance. Je l'achète pour le chef d'orchestre. Cadeau pour cadeau. Je l'appelle. Quand peut-on prendre un café pour que je lui offre le livre ?
— Je suis très pris jusqu'à mon départ. Peut-être dimanche soir, tard. J'ai rencontré Nathalie à une manifestation culturelle, on a parlé de toi.
L’idée m'amuse.

samedi 9 juillet 2011

Mercredi 9 juillet : sortir de Tel-Aviv


La semaine dernière, Moshik publiait une nouvelle note sur son blog http://www.notes.co.il/sakal/. Le 8 mai, jour du soixantième anniversaire de l’État d’Israël, il avait décidé avec Dory de s’extraire de la liesse générale et des démonstrations outrancières de nationalisme. L’idée était de trouver un lieu où partir la veille au soir et rentrer le lendemain à la nuit tombée, dans lequel ils auraient été à l’abri des pétards, feux d’artifice, discours d’auto-satisfaction et défilés officiels. Ils choisirent Nazareth, la grande ville arabe de Galilée. Les habitants y sont citoyens israéliens, mais ils ont une manière mineure de célébrer le jour de l’Indépendance. Le seul signe sont les affichettes sur les échoppes du souk disant : « fermé pour cause d’indépendance ». Le couple passe une journée dans ce petit coin d’Orient à une heure de voiture de Tel-Aviv, une journée à la juive, un mes-les (du temps au temps) comme on dit en yiddish, un temps qui commence le soir et se termine le lendemain à la même heure. Seul élément perturbateur de ce programme d’auto-extraction de l’hystérie ambiante : les bruits des pétards et des feux d’artifice provenant de Nazareth-le-haut, la ville juive qui se développe depuis 1974 à quelques kilomètres de la ville arabe qui, elle, remonte aux temps bibliques et s’organise autour de l’Église de l’Annonciation et du mythe fondateur du Christianisme.
Le lendemain soir, Moshik et Dory rentrent à Tel-Aviv, « la première ville hébreue de la période moderne » et réintégrent leur réserve naturelle : un triangle de 0,36 kilomètres carrés, ou trente-six dunams si l’on préfère, délimité par le boulevard Rothschild, la rue Nahmani et la rue Shenkin.
L’histoire a une suite : au concert de lundi dernier, Moshik rencontre son éditrice. Celle-ci lui annonce qu’une de ses amies a lu la dernière note de son blog et que celle-ci lui a donné l’envie d’aller passer un week-end à Nazareth. Voilà bien les habitants de Tel-Aviv : quand ils envisagent de changer d’air, ils hésitent entre New York, Berlin et Paris. Et quand il s’agit de Nazareth, ils se disent : « Tiens, pourquoi pas finalement ? ».
 Coup de fil de Gil. Je l’appelle Adon hamenatseakh (Monsieur le chef d’orchestre), il me nomme Adon hasofer (Monsieur l’écrivain). Je rapplique. Il m’offre le disque Saint des saints, sa symphonie sur un texte d’Uri-Zvi. Il part quelques semaines en tournée à l’étranger. Au revoir. Je remonte sur mon vélo. Je ne me perds pas dans Neve-Tsedek cette fois.
La suite demain…

vendredi 8 juillet 2011

Mardi 8 juillet : histoires de bibliothèques


Visite à Beith Ariela, la bibliothèque municipale de Tel-Aviv. Le catalogue informatique ne marchait pas mais j’ai fini par trouver sur les étagères les œuvres hébraïques complètes d’Uri-Zvi. Je passe l’après-midi en sa compagnie. Le personnage se rapproche, il commence à me livrer son mystère. Dans le tome 14, je trouve une histoire que lui racontait sa mère : le jour de sa naissance, sous la lune, elle a souffert pour le mettre au monde et sa naissance a comblé sa vie. Il était son fils aîné, l’héritier de plusieurs éminents rabbis hassidiques. Le titre d’un de ses recueils, Eima gdola veyareakh (Peur panique et  lune), vient-il de ce récit des origines ? Tout cela est très romanesque. Je prends. Je passe ensuite aux livres sur son œuvre, notamment un livre de Dan Miron, grand spécialiste de la littérature juive en deux langues avant qu’elle ne se sépare en deux littératures distinctes, l’une yiddish et l’autre hébraïque. Car il fut un temps où de nombreux écrivains créaient dans les deux langues, et souvent pour les mêmes lecteurs. C’est pourquoi, je crois, j’ai appris les deux, pour pouvoir me rattacher à cette tradition. Comment peut-on être juif et ne pas maîtriser ces langues, fondamentales ? Je ne serais pas le même homme si je ne les avais pas apprises.
Uri-Zvi a été de ces écrivains jusqu’en 1923, et du jour où il s’est installé en Palestine, il a quasiment cessé d’écrire de la poésie en yiddish, seulement des articles pour les journaux de Pologne. Et soudain dans les années 1950, il publie Undzere oysyes glien (Nos lettres rougeoient) et autres poèmes magnifiques sur l’Anéantissement, qu’il ne fait pas paraître dans la grande revue littéraire Di goldene keyt, publiée à Tel-Aviv de 1949 à 1995 par le poète Avrom Sutzkever. Il choisit Di letste nayes, un quotidien populaire de Tel-Aviv, sans doute pour toucher un lectorat plus large. Et peut-être ne s’aimaient-ils pas, avec Sutzkever. Ses poèmes sont repris dans les médias yiddish du monde entier car il s’agit d’un véritable événement : le chantre du nationalisme israélien revient au yiddish.
Ce retour sera de courte durée : Uri-Zvi ne publiera plus rien en yiddish, jusqu’à sa mort en 1981.
La bibliothèque de Beith Ariela s’appelle en réalité Shar Tsion (La Porte de Sion), créée en 1886 à Jaffa. Elle est le site central du réseau des vingt-quatre bibliothèques publiques de la ville, dont quatre dans les quartiers arabes de Jaffa. La bibliothèque Shar Tsion déménagea en 1913 à Tel-Aviv, rue Herzl, puis rue Ahad-Haam en 1921 et devint la bibliothèque municipale de Tel-Aviv en 1922. Après quelques autres déménagements, elle s’installa à son adresse actuelle, dans un complexe qui comprend l’opéra, une école de formation aux métiers des médias, le célèbre théâtre Kameri et le musée de Tel-Aviv.
Cette histoire m’évoque la librairie-bibliothèque que Betsalel Frenkel, originaire de Vilna, créa à Jaffa au début du XXe siècle. Fraenkel y vendait des livres en yiddish et en hébreu, quelques-uns en russe, mais il les louait également, car c’était un temps où les lecteurs ne pouvaient pas aisément se payer des livres. Betsalel avait un passeport russe, et en 1914, quand l’Empire ottoman rentra en guerre du côté de l’Allemagne et de l’Autriche, il fit partie des Russes et des autres ressortissants de pays ennemis que les Turcs arrêtèrent le 17 décembre 1914 et des six cent quatre-vingt-neuf d’entre eux que l’on embarqua sur un bateau pour l’Égypte. Il poursuivit à Alexandrie ses activités de libraire-bibliothécaire, se passionna pour le dessin animé naissant et se lança dans la fabrication de meubles chinois. Les chinoiseries lui payaient sa passion pour le cinéma. Alors que Walt Disney créait Mickey, il imaginait à Alexandrie un petit singe coiffé d’un tarbouche.
En 1956, à cause de l’offensive de Suez par la coalition anglo-franco-israélienne contre Nasser, la plupart des Juifs furent expulsés d’Égypte et Betsalel Frenkel dut prendre un nouveau bateau en direction de la France. Il emporta avec lui sa librairie-bibliothèque. Il se fixa à Brunoy en région parisienne, installa la bibliothèque dans le sous-sol de son pavillon. Il interdit à sa famille, ses enfants puis ses petits-enfants, de toucher à ce trésor, Saint des saints qui portait la mémoire de ses errances. Mais les livres se détériorèrent. À la fin des années 1990, une dizaine d’années après sa mort, son petit-fils Didier contacta le rabbin de la yeshivah de Brunoy et lui demanda que faire de ce millier de livres en hébreu et en yiddish datant de la fin du XIXe siècle pour les plus anciens, et des années 1930 pour les plus récents. Le rabbin lui demanda s’ils étaient en mauvais état — ils l’étaient.
   Enterrez-les ! Selon la Torah, les livres abîmés doivent être enterrés.
Didier ne se satisfit pas de cette réponse. Il avait contacté les services de conservation du Centre national du cinéma afin d’envisager la préservation du petit singe au tarbouche. Au CNC, il tomba sur Eric qui, à l’époque, prenait des cours de yiddish à la Bibliothèque Medem. Eric créa le contact entre nous. Je me rendis à Brunoy. Je compris qu’il avait fallu dix ans à Didier pour se décider à profaner le Saint des saints de Betsalel, mais il se rendait à l’évidence que s’il ne faisait rien, les livres tomberaient en miettes. Ils étaient déjà en très mauvais état, couverts de poussière et partiellement attaqués par les vers. Mais ils étaient précieux. Parmi eux, il y avait une collection d’environ 300 livres de shund-literatur, de ces romans à l’eau de rose qui faisaient pleurer les servantes juives du XIXe siècle dans les arrières-cuisines. Ces romans ont souvent fini dans les poubelles d’Europe orientale et des États-Unis, car qui conserve des étagères complètes des collections Arlequin de nos jours ? Betsalel les avait gardées. C’est ainsi que la Bibliothèque Medem s’est retrouvée à la tête d’un des plus beaux ensembles de shund-literatur au monde. Et aussi : Betsalel Frenkel a réparé ses livres avec du matériel de récupération. Les pages de garde sont renforcées par des extraits de journaux en arabe, des billets donnant droit à une place à la synagogue ashkénaze d’Alexandrie, tel compte-rendu du conseil d’administration de la même synagogue ou telle publicité en hébreu datant de la période Jaffaïte.

Je dîne avec une copine française, prof de yiddish à Mulhouse, puis je me rends chez Gil, à Jaffa. Il m’offre un cognac. Je dis :
   Je suis un nostalgique : à six ans, je crois que je regrettais le temps où j’avais quatre ans. Ici, je songe au temps où il n’y avait, dans les supermarchés, que deux marques de yaourts : Eshel et Gil. D’ailleurs, malgré la pléthore, je continue à n’acheter que des Eshel.
   Je suis aussi très nostalgique.
   Ah oui ?
Il me sourit :
   La musique classique !
En rentrant, je me perds dans Neve-Tsedek mais combien de temps peut-on s’égarer au dédale de ces rues ? La nuit est moite, mais le ciel est onctueux.

jeudi 7 juillet 2011

Lundi 7 juillet : musique classique


J’ai deux places pour un concert classique, je m’y rends avec Moshik, qui y retrouve des connaissances. Tel-Aviv est un village.
   Je connais le chef d’orchestre, c’est Gil. Dory a écrit le livret d’un opéra pour lui.

Discours de l’ambassadeur de France. Celui du vice-premier ministre israélien, est lourd. Il est hué par quelques personnes à son arrivée, car — Moshik me le dira plus tard — il a été accusé de harcèlement sexuel. Mais d’autres, la plupart, l’applaudissent. Après le concert, les cinq cents invités se ruent sur le buffet.
On me présente un attaché de l’ambassade de France. Gilles Rozier… Missions Stendhal pendant trois mois… écrivain… « Ah, et que faites-vous comme travail ? » Un classique du genre : écrivain n’est pas un métier.
— Je dirige la bibliothèque yiddish à Paris, et j’enseigne le yiddish.
— Quand je suis arrivé en poste en Israël, je ne connaissais pas tout ça, et j’ai été surpris de constater que je comprenais le yiddish.
— Vous êtes sans doute germaniste.
— J’avais entendu des gens parler dans un film, vous savez ce film sur la Shoah, comment s’appelle-t-il ?
Shoah ?
   Oui, c’est cela. Très intéressant. Bon, bien sûr, comme tout le monde, je ne l’ai pas regardé jusqu’à la fin car il très long, mais c’était très intéressant : chacun parlait dans sa langue. Très intéressant… Et d'ailleurs, certaines personnes s’exprimaient en yiddish. C’était passionnant ces personnes qui parlaient chacune sa langue.
Scène de comptoir après shoah.

Le chef d’orchestre propose à Moshik de continuer la soirée chez lui, avec quelques amis. Nous buvons de la vodka, mangeons des glaces sur une grande terrasse. Je suis un peu ivre. Nous parlons de sexe, de bisexualité, je me lâche. Nous parlons d’Uri-Zvi : c’est le poète préféré de Gil. Il le connaît en hébreu, je le connais en yiddish. Quel contraste avec la France. Dites dans un salon que les poèmes yiddish d’Uri-Zvi vous donnent des frissons et attendez la réaction :  aucune.
Je me retrouve seul chez moi. Je lis jusque très tard dans l’air climatisé : comment faisait Uri-Zvi dans les baraques en planches de Nordau, sans climatisation ?

mercredi 6 juillet 2011

Dimanche 6 juillet : retour sur Uri-Zvi


Vu plusieurs fois tagué sur les murs de la ville le visage de Théodore Herzl coiffant l’affirmation : « On ne veut pas, ce n’est pas nécessaire ».
Je retourne à Jérusalem. Là-haut, sur la montagne, je me sens chez moi : le climat est celui que je préfère au monde — chaud et sec, frais le soir —, la lumière est sublime et sur le campus de Givat Ram où se trouve la bibliothèque nationale, l’air sent le cyprès et le bougainvillier. Je me plonge dans les lettres d’Uri-Zvi à Melekh : quelques dizaines de 1917 aux années 1940. Je découvre un garçon à la sensibilité à fleur de peau, obsédé par l’amour et fuyant le mensonge. Uri-Zvi est un grand poète, mais très décrié pour ses engagements politiques. Quand il s’est agi d’accepter les Wiedergutmachungen allemandes, les soi-disant réparations suite au Génocide des Juifs par les nazis, dans les années 1950, il n’a pas été tendre à l’adresse de David Ben Gourion. Quand une ambassade de la République fédérale d’Allemagne a ouvert, il a demandé des comptes pour les victimes du Génocide. Il exprimait une haine des non-juifs et des Arabes, mais c’était un grand poète. André Gide : « On ne fait pas de littérature avec des bons sentiments ». À la fermeture des archives, j’émigre vers la bibliothèque. Je commande Albatros et une œuvre de jeunesse In tsaytnroysh (Dans le murmure des temps), de la poésie en prose sur son expérience de soldat. Je passe deux heures à parcourir, sur un lecteur de microfilms, la vingtaine de pages de cette vision des champs de bataille de 1914, on est en plein expressionnisme. Ainsi, le style puissant d’Uri-Zvi est né dans les charniers de Serbie où se mêlent cadavres d’hommes et de chevaux, et au contact de la poésie de langue allemande. On a parlé de lui comme d’un poète visionnaire car il décrit en 1922 ce qui adviendra en 1942. Ce n’est pas totalement faux, si ce n’est que 1914 avait apporté sa ration de corps déchiquetés. Le poète décrit particulièrement bien le contraste entre la douceur de la nature (une source continue de jaillir et de s’écouler dans la vallée) et l’horreur du champ de bataille après un tir d’artillerie : les corps sanguinolents au sol, cadavres éventrés de chevaux et d’hommes, dont certains râlent encore, que l’on laisse sans sépulture, les arbres décharnés, calcinés.
J’apprends que Uri-Zvi habitait Nordia en arrivant à Tel-Aviv, fin 1923. Je cherche sur Internet : il s’agissait d’un quartier de baraques qui a perduré jusque dans les années 1960, puis a fait place au Dizengoff Center, une centre commercial, verrue architecturale au cœur de la ville. Où est l’âme du poète dans ces commerces vulgaires, ces tonnes de bétons coulées comme si elles n’avaient fait l’objet d’aucune vision préalable ?
Mon inquiétude : comment vais-je pouvoir transformer en prose romanesque la poésie et les éclats de vie de mes trois poètes ?

Moshik : « ça te dérange si je rectifie ton hébreu de temps en temps ? »
   Au contraire.
   Alors première chose : tu dis toujours kol-tuv pour prendre congé, mais ça ne se fait plus.
   J’ai l’impression de l’entendre tout le temps.
À Jérusalem peut-être, mais pas à Tel-Aviv. Je l’utilise seulement quand je veux signifier à quelqu’un de manière très formelle que notre conversation est terminée. Entre amis, on dit plutôt bye.

lundi 4 juillet 2011

Samedi 5 juillet : Jaffa


Tel-Aviv a beau être une ville censée ne jamais s’arrêter, l’activité est pourtant réduite le samedi. De nombreux cafés et restaurants sont fermés et ceux qui restent ouverts sont bondés en début d’après-midi. Le Café noir, rue Ahad Haam, affiche complet, ou des tables réservées. Le lieu est rétro, un décor reconstitué car un établissement de ce style n’existait pas dans la ville il y a vingt ans. À l’intérieur, on se sent à Vienne, si ce n’est que les clients y parlent nettement plus fort que les Viennois. On y vient avec ses enfants. C’est ce qui frappe le plus : les endroits branchés sont tous pourvus de sièges pour bébés, inconcevable à Paris. Mais ici, la population est très jeune, et l’enfant est porteur de l’espoir que l’on gagnera la bataille démographique, pourtant perdue d’avance. Une angoisse parcourt la société : l’infécondité. Le premier ordre que Dieu donne aux hommes dans la Torah est « Croissez et multipliez », il a laissé des traces dans la société, y compris dans les milieux laïques. Moshik me dit que ses parents ne cessaient de lui parler du jour où il aurait des enfants. Son père, orfèvre, lui a parlé d’une cliente lesbienne : « Si tu veux, je lui demande si elle serait d’accord ». En sortant du Café noir, je croise deux hommes sur le boulevard Rothschild qui poussent deux poussettes, certain que ce ne sont pas deux copains profitant de l’absence de leur femme pour se balader ensemble.
Peu avant la tombée du jour, je descends sur mon petit vélo vers Yafo, la partie arabe de la ville. Au départ, il n’y avait qu’une ville, un port où les gens arrivaient d’Occident : Jaffa. Il figure dans toutes les descriptions des voyageurs. La petite ville avait élu domicile depuis quatre mille ans sur une hauteur. En 1866, trente-cinq familles chrétiennes venues d’Amérique ont construit ce que l’on a appelé la Colonie américaine. À partir de 1880, les Juifs ont commencé à affluer et grossir les rangs de leurs corrélegionnaires présents depuis 1840, et en 1906, un groupe de soixante familles a acheté un terrain sablonneux au nord de Jaffa, en bord de mer, pour créer « un centre urbain hébreu dans un environnement sain, planifié selon les règles de l’esthétique et de l’hygiène modernes ». Jaffa n’était pas assez européenne pour eux, et Tel-Aviv devait être la première ville nouvelle juive des tous les temps : Tel, la colline dans le sens archéologique du terme, le tumulus constitué d’un empilement de civilisations, symbole de transmission et Aviv, le printemps, symbole de renouveau. Elle constitue aujourd’hui, avec ses banlieues, la plus grande ville juive au monde. En 1909, le deuxième jour de la Pâque, ces familles auraient, selon la légende, procédé à une loterie sur les dunes de sables pour répartir les soixante parcelles et cette date symbolique marque la naissance officielle de la ville. Tel-Aviv a fini par dépasser Jaffa en population et en puissance économique. Elle acquit le statut de municipalité en 1938, et en 1949, pour toutes sortes de raisons y compris politiques (cela évitait que Jaffa ait un maire arabe), Tel-Aviv et Jaffa ont été fusionnées pour créer la municipalité de Tel-Aviv-Yafo.
Les Arabes de Yafo sont citoyens israéliens, ils parlent tous parfaitement l’hébreu mais l’arabe reste leur langue maternelle. Quelques détails permettent de se rendre compte que l’on est dans une ville arabe, outre que l’on y voit régulièrement des femmes la tête couverte d’un foulard noir. La forme des fenêtres des maisons, notamment les plus récentes, épouse le style arabe. Les terrasses des cafés sont équipées de chaises en plastique sans goût ni grâce alors que les cafés de Tel-Aviv rivalisent de bon genre. Moshik m’a parlé d’une plage agréable. Je pousse jusqu’au sud de la ville, en contrebas de la résidence de l’ambassadeur de France, et déniche une plage beaucoup moins bondée que celles du centre de Tel-Aviv : pas de café crachant sa musique à pleines décibels, pas de digue pour casser les lames venues du large et boucher la perspective. Je m’accorde mon rituel quotidien : une demi-heure de baignade, un bonheur. Des jeunes filles sont en maillot sur la plage, des femmes mariées également mais certaines se baignent habillées et coiffées de leur foulard noir.
En rentrant, à la tombée du jour, je passe par un quartier en bord de mer, en pleine transformation. On y construit de somptueux immeubles. Sur le mur d’un bâtiment, une inscription en arabe et en hébreu revendique : « des logements pour les Arabes de Yafo ».

Vendredi 4 juillet : Lili la tigresse

  Émilie m’envoie un message car elle veut réaliser un portrait de Jean pour un numéro de la rentrée du Monde des livres, à l’occasion de la sortie de son premier roman. Elle veut avoir mes impressions sur le livre dont j’ai été le premier lecteur. Cette situation était étrange : Jean, éditeur, faisait lire à Gilles, écrivain ; et Gilles ne se contentant pas de donner son avis : il proposa à Jean de pointer ce qui, à son sens, était à revoir dans le premier jet du manuscrit qui s’intitulait Un pas devant l’autre (titre provisoire) quand je l’ai découvert.


Pour le roman de Jean, que puis-je te dire ? J’ai du mal à me rendre compte car je l’ai lu quatre fois à quatre stades différents ! J’ai effectivement été un des deux premiers à avoir le manuscrit entre les mains et je lui ai suggéré certaines pistes pour retravailler le texte suite à mes deux premières lectures. J’avais prévenu Jean que, s’il était prêt à cela, je ferais comme Cécile avait fait avec mon premier texte, passage douloureux mais indispensable : lui dire franchement ce qui à mon sens était à revoir, tant au niveau du style que de la structure. Il a joué le jeu, m’a dit après coup que c’était pénible mais nécessaire. Il a ensuite bien bossé et cela donne au final ces Bains de Kiraly, roman intimiste et touchant. J’aime particulièrement ce qui a trait au deuil de la sœur.

Mais Émilie insiste, alors j’ajoute :

Chère Émilie,
Si j’ai bien compris, tu me demandes si le livre de Jean est autobiographique. Jean et moi sommes très proches mais il ne parle pas volontiers de lui, il fonctionne par petites touches impressionnistes. Le traumatisme de sa vie est la mort de sa sœur écrasée à mobylette par une voiture quand il avait une dizaine d’années. Cela a fracassé sa famille et il a conçu depuis une notion de la famille comme quelque chose à préserver à tout prix. Il a vécu très douloureusement le fait d’être né en Allemagne de parents germanophones mais venus d’ailleurs, ainsi que quelques zones d’ombre de l’histoire familiale. En fait, le livre lui ressemble assez, notamment ce côté impressionniste et le rapport au passage des langues qui est sensible et impalpable en même temps. Et soudain, les quelques passages vaguement érotiques (la relation sexuelle avec l’épouse, les masturbations du narrateur ou du collègue hongrois — mais sont-ils présents dans la dernière version ? Je me perds parfois) m’ont surpris de sa part alors qu’il en faut pas mal pour me surprendre !

À onze heures, je pénètre dans Beith-Leyvik, l’Union des écrivains et journalistes yiddish d’Israël. L’Union a organisé une réunion pour que les jeunes du Séminaire d’études yiddish rencontrent des écrivains, une bonne idée en soi. Mais la rencontre est déprimante. Quelques vieux dérangent pour un oui ou pour un non. Les deux seuls poètes de qualité présents, Rivke Basman et Alexander Spiegelblatt, lisent quelques-uns de leurs derniers poèmes. Une étudiante demande pourquoi ils ont choisi de s’installer en Israël. Rivke Basman, née en Lituanie en 1925, raconte que, quand elle a été libérée d’un camp de concentration en 1945, elle attendait le train et quelqu’un lui a dit :
   Mais où vas-tu ?
   À la maison.
   Quelle maison ? Il n’y a plus de maison.

Et Spiegelblatt, en souriant :
— Nous avons remplacé des antisémites par d’autres antisémites.
Israël est un pays d’échoués : l’immense majorité de ceux qui y sont arrivés n’y sont pas venus de leur plein gré. Ils ont dû quitter un enfer ou un paradis devenu un enfer, et ils vivent souvent dans la nostalgie de ce qu’était le lieu où ils habitaient. Un autre écrivain, Tsvi Kanar, qui, ancien élève du mime Marceau, a fait carrière comme mime, dit : « J’ai la nostalgie non pas de la Pologne d’aujourd’hui, mais de celle d’hier. La Pologne d’aujourd’hui, une Pologne sans Juifs, n’est plus mon pays natal. »
Par correction, je reste jusqu’à la fin mais je voudrais fuir cette ambiance étouffante. Je retraverse la ville à vélo : j’ai rendez-vous avec Alona à La Cantina. C’est Jean qui a suscité cette rencontre, il est son éditeur français. Il m’a beaucoup parlé d’elle. Elle a la réputation d’aimer les hommes. J’ai vu des photos dans la presse. Quand elle arrive, dans une superbe robe qui lui laisse les épaules totalement nues, je la reconnais. Elle est plus petite que je pensais. Une force incroyable se dégage de cette femme. Elle est à la fois très féminine et très masculine. Nous parlons de Jean, de ma présence ici. Je dis que je veux écrire un livre sur Tel-Aviv sans savoir quelle forme il prendra, c’est pour le moment un journal de voyage. Elle est arrivée en Israël à l’âge de huit ans, elle a souffert de vivre dans des endroits reculés à son arrivée, des petites villes, un kibboutz, et du jour où elle s’est installée à Tel-Aviv, elle ne l’a plus quittée. Son appartement, son bureau d’écrivaine et La Cantina forment un minuscule triangle dont elle sort à peine. Elle vit à proximité du boulevard Rothschild et elle le quitte seulement pour se rendre à Paris, Berlin, Lisbonne ou sur une île grecque. Je m’y reconnais : mes seize premières années dans un village des Alpes françaises m’ont définitivement attaché à la grande ville. D’après elle, la sensualité de Tel-Aviv provient de son climat, unique sur le pourtour de la Méditerranée. Cette moiteur incessante serait due à la proximité de l’embouchure du Nil, qui gorge l’air d’humidité en permanence. La généralisation des climatiseurs n’a rien arrangé : ils recrachent l’air chaud et humide dans les rues et dessèchent les intérieurs. Elle fait un parallèle avec Athènes, une ville sage car la population ne s’y est pas affranchie de la religion. Tel-Aviv au contraire, vit en extraterritorialité du sentiment religieux. C’est une des villes qui comptent le plus de transexuels en Europe, le plus de célibataires ou de familles monoparentales.
Cette femme est douée, fine, intelligente. Elle m’impressionne. Quand nous sortons du restaurant, je remarque qu’elle porte des chaussures à semelles compensées très épaisses : elle doit réellement être petite. Nous prenons congé l’un de l’autre sur le perron, puis j’observe autour de moi : tout le monde nous regarde, elle évidemment, puis moi. Qui est cet homme qui déjeune avec Alona ?

En rentrant, je trouve un mail de Jean :

Cher Gilles,
Alona vient de m’écrire pour me dire qu’elle était ravie de te voir aujoud’hui. Je suis content que vous vous retrouviez pour déjeuner — embrasse-la bien pour moi.

À Paris, la chaleur est tombée après une journée d’orage, mais je t’imagine dans la torpeur de Tel-Aviv. Je suis heureux pour toi que tu aies fait ce saut, malgré quelques angoisses, car tout ce que tu dis laisse à penser que ce séjour sera très productif.
Bon déjeuner avec la tigresse et shabbat shalom !
Je t’embrasse,


Le soir, dîner en l’honneur des étudiants du séminaire de yiddish. Des jeunes entre vingt et trente-cinq ans, venus du monde entier, qui parlent tous yiddish. Une chanteuse prend la guitare après le repas et nous entonnons des classiques dans la chaleur du soir, y compris Arum dem fayer, mir zingen lider (autour du feu, nous chantons…) mais il n’y a pas de feu de camp, il fait si chaud ! L’ambiance déprimante du matin est oubliée. Nous discutons de Yankev Glatshteyn, de Uri-Tsvi et d’autres grands poètes yiddish avec Mathan, mon voisin de table, un des seuls du groupe qui ait à peu près mon âge, les autres ont vingt ans de moins. Qu’il est bon de rencontrer des êtres qui partagent les mêmes centres d’intérêt : combien de personnes de mon âge, dans le monde, lisent Glatshteyn en langue originale ? Nul besoin d’être des milliers pour prendre du plaisir.
Message électronique d’Anne-Sophie qui devait dîner avec Cécile hier :

Cécile m’a « oubliée », hier ! Tu m’avais préparée.
Simon était sorti avec ses copains et j’étais à la maison avec Ezra. Il a regretté que l’on ne puisse pas te joindre.
Je crois que tu lui manques aussi.
J’espère à ce soir.
Tendre baiser.

Cécile décommande deux fois sur trois les rendez-vous à la dernière minute. Il faut faire avec ou ne pas faire. J’ai un peu de mal, je me prépare psychologiquement à cette déconvenue, car voir mes amis est toujours une fête dont je me réjouis plusieurs jours à l’avance. L’affection que j’éprouve pour Cécile, l’ancienneté de notre amitié, sa générosité justifient l’effort.
La connexion Internet est rétablie dans mon appartement depuis le début de la semaine. J’écoute les programmes musicaux de la radio classique de Suisse allemande, et les conférences d’Antoine Compagnon au Collège de France : Morales de Proust. Et tous les soirs, je discute avec Anne-Sophie, parfois avec les enfants, grâce à Skype.

dimanche 3 juillet 2011

Jeudi 3 juillet : nuit blanche


« Nuit blanche » à Tel-Aviv. Des podiums sont installés un peu partout dans la ville et des musiciens s’y produisent. Beaucoup de boumboums pas très intéressants. L’Institut français a appointé un groupe franco-israélien, pâle copie des Rita Mitsouko. Plus enchanteur : sur le boulevard Rothschild long d’un kilomètre et demi, l’une des plus belles avenues de la ville, plantée de sycomores et bordée de bâtiments souvent chargés d’histoire, un piano à queue tous les deux cents mètres ponctue la promenade dans la touffeur nocturne de quelques notes de jazz. En allant me baigner plus tôt dans la journée, j’ai vu installer un podium sur la plage. Que s’y joue-t-il le soir ? Des nocturnes pour caresser le ressac des vagues ? Après un dîner — une grande tablée franco-hébraïque de treize personnes à La Cantina, un des restaurants les plus in du boulevard Rothschild —, nous nous promenons. Sur le coup d’une heure du matin, le groupe se sépare et Raphaël propose de pousser jusqu’au nord de la ville pour aller boire un verre dans un bar. Les taxis collectifs sont tous pleins. Nous montons à pied parmi la foule. Dans le bar, fréquenté par des Français, l’ambiance est plutôt conviviale. On voit à peine les visages tant le lieu est enfumé. Sarah m’explique que le patron est venu en Israël car il a dû faire une faillite un peu suspecte en France. C’est aussi cela, Tel-Aviv : sous prétexte d’être une ville-refuge pour les Juifs du monde entier, même les malfrats ne sont pas extradés, à moins d’avoir commis un crime. Une petite faillite ne suffit pas.
Je rentre seul vers le sud de la ville, je récupère mon vélo boulevard Rothschild, je me laisse glisser jusqu’à Neve-Tsedek et dans la rue à côté de mon appartement, je tombe sur une fête techno : deux cents personnes dansent en pleine rue devant un bar, impossible de passer à bicyclette. Il est trois heures et demi du matin et ça n’a pas l’air de vouloir s’arrêter.

samedi 2 juillet 2011

Mercredi 2 juillet : le sourire de Cécile


Le choc thermique est saisissant. L’été, Tel-Aviv est une fournaise où l’on ne cesse de transpirer et de passer du chaud au froid ou du froid au chaud selon que l’on entre ou sort d’un lieu climatisé. En général, j’attrape une bronchite au bout de deux jours. Ce sera sans doute pour demain. Je suis toujours un peu lost. Je lis le nouveau livre de Cécile, qui sortira fin août. Son sourire, en bandeau sur la couverture, me réconforte.